La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 13: Truth Salted
L’obscurité de la cale sentait le goudron, la sueur et la peur. Aidan s’assit sur le plancher humide de la brigantine, les chaînes lui mordant les poignets. En face de lui, Vincente, le premier officier, gardait le silence, l’œil fixé sur la porte verrouillée comme s’il pouvait la faire fondre par la seule volonté.
« Tu es un imbécile, O’Malley, » cracha Vincente enfin. « Saboter la poudre ? Tu aurais pu nous faire sauter tous. »
Aidan leva la tête, les mâchoires serrées. « J’ai pris une poignée, pas plus. Assez pour rendre les charges inutiles sans risque d’explosion. Je voulais arrêter Darrow, pas nous tuer. »
Vincente ricana, un son amer et bas. « Tu voulais arrêter Darrow. Pourquoi ? Parce qu’il veut brûler une plantation de colons anglais ? »
« Parce qu’il veut tuer des innocents pour remplir ses poches, » répondit Aidan. « Et parce que cette attaque contre Fort de la Couronne est une folie qui fera couler ce navire et tout l’équipage avec lui. »
Un silence s’installa entre eux. Les vagues cognaient contre la coque, et le bois gémissait à chaque roulis. Aidan étudia l’homme en face de lui. Un visage taillé à la serpe, des yeux noirs qui semblaient avoir tout vu et rien jugé. Et pourtant, quelque chose dans la façon dont Vincente avait trafiqué cette boussole révélait une autre profondeur.
« Tu travailles pour le gouverneur anglais, pas vrai ? » demanda Aidan à voix basse.
Vincente ne répondit pas tout de suite. Il croisa les bras, faisant cliqueter ses propres chaînes. « Et si c’était le cas ? Tu vas me dénoncer ? Tu es déjà dans la cale avec moi, O’Malley. Pire, tu es marqué comme un traître. Tu n’as plus aucune crédibilité auprès de Darrow. »
« Je ne veux pas le dénoncer, » dit Aidan en se penchant en avant. « Je veux l’arrêter. »
Les yeux de Vincente s’étrécirent. « Ton plan, c’était d’empoisonner la poudre. C’est une solution de lâche – ça ne fait que retarder le problème. Même si tu réussissais, Darrow trouverait un autre moyen. Il a la femme, il a la carte, il a la volonté. Il te faudrait le tuer pour l’arrêter. »
« Je n’en suis pas encore là. »
« Pas encore. » Vincente laissa échapper un souffle. « Tu es un homme qui repousse les limites jusqu’à ce qu’on les repousse pour lui. »
Aidan sentit la colère monter, mais il la contint. Il avait besoin d’informations, pas d’une dispute. « Pourquoi es-tu à bord ? Pourquoi le gouverneur voudrait-il saboter son propre pirate ? »
Vincente hésita, puis jeta un coup d’œil vers la porte. Quand il reparla, sa voix était à peine un murmure. « Darrow n’est pas le cerveau de cette opération. La femme, Isabelle, elle travaille pour Bordeaux – une maison de commerce qui veut briser le monopole anglais en Jamaïque. Elle a manipulé Darrow pour qu’il attaque le fort et affaiblisse la garnison. Le gouverneur anglais l’a appris. Il m’a envoyé pour que le raid échoue, assez pour discréditer Bordeaux, sans révéler notre main. »
Aidan digéra l’information, les pièces s’assemblant comme les engrenages d’un canon. « Darrow est un pantin. »
« Darrow est un imbécile qui se croit un roi, » corrigea Vincente. « La différence est dangereuse. Car un imbécile est imprévisible. »
« Et moi ? Isabelle a reçu l’ordre de m’utiliser ou de m’éliminer. C’est toi qui devais appuyer sur la détente ? »
Vincente secoua la tête lentement. « Non. Je ne connaissais ton rôle qu’en surface. Un ancien artilleur de la marine qui avait une dette envers Darrow. Rien de plus. Mais quand tu as commencé à poser des questions, qu’elle t’a trouvé dans sa cabine, j’ai compris que tu étais plus qu’un simple pion. »
« Et tu n’as rien dit. »
« Pourquoi l’aurais-je fait ? Une source de chaos en plus, ça m’arrangeait. Mais maintenant nous sommes tous les deux enchaînés dans une cale pourrie, et le chaos ne m’arrange plus guère. »
Aidan s’adossa au mur, sentant le bois froid contre son dos. Le navire tangua plus fort, et un bruit sourd résonna de la coque, comme un coup de poing sur le côté.
« Cet homme-là, Darrow, va nous faire juger à l’aube, » dit Vincente. « Pas de procès, juste une planche et une lame. Il voudra faire un exemple. »
« Il ne peut pas se permettre de nous tuer, » répliqua Aidan. « Il a besoin de tous ses hommes pour l’assaut. Mais il peut nous garder ici pour toujours. »
« Tu as raison. » Vincente sourit sans chaleur. « Ce qui veut dire que notre sort se jouera à la prochaine bataille. Et quand elle viendra, il n’y aura qu’une seule option : en profiter. »
Avant qu’Aidan puisse répondre, un cri déchira la nuit au-dessus de leurs têtes. Des pas précipités martelèrent le pont. Le grincement d’un canon qu’on charge. Puis une voix, perçante dans l’air salin :
« Voile à bâbord ! Navire espagnol ! »
Aidan se redressa, le cœur cognant. Vincente était déjà debout, les chaînes tendues. « Voilà notre chance, O’Malley. La confusion ou la mort. »
Un tremblement secoua le navire comme un coup de canon – non, un vrai coup. Le boulet frappa la coque, quelque part près de la ligne de flottaison. L’eau jaillit d’une fissure, et la cale s’éclaira d’un rai de lumière lunaire à travers les planches disloquées.
« La coque déjà endommagée ! » cria Aidan, comprenant que l’eau montait rapidement. Dans quelques minutes, la brigantine serait noyée.
Le garde posté devant leur cellule, un jeune marin nerveux, jeta un coup d’œil dans leur direction, l’inquiétude peinte sur son visage. Un autre impact ébranla le navire, et il perdit l’équilibre, lâchant son mousquet. Aidan n’attendit pas. Il plongea, les mains entravées mais le corps agile, et saisit le garde par la cheville. Le marin tomba lourdement, et Vincente profita de l’occasion pour se jeter sur lui, l’immobilisant.
« La clé ! » grogna Vincente. « Dans sa poche. »
Aidan tâtonna, trouva le morceau de fer froid, et ouvrit ses menottes en deux gestes précis. Il libéra ensuite Vincente.
« Le pont, » dit Aidan en se baissant pour ramasser le mousquet du garde. « On ne peut pas rester ici. Si le navire coule, nous sommes pris au piège. »
Vincente acquiesça. « Cours, O’Malley. Mais rappelle-toi : si nous survivons à cette nuit, nous avons encore une dette à régler avec Darrow. »
Ils gravirent l’échelle, l’eau leur mordant les mollets quand ils atteignirent la soute. Au-dessus, le ciel était un chaos de fumée et de lueurs. Un sloop espagnol, manœuvrant près de l’étrave, tirait de plein fouet. Sur le gaillard d’arrière, Darrow hurlait des ordres, sa silhouette contre la lune.
Aidan échangea un regard avec Vincente, puis se jeta dans la mêlée. Il n’était plus un prisonnier. Il était un artilleur sur un navire en feu. Et quelque part dans le vacarme, l’écho d’un pari fou lui vint : si Dieu lui accordait cette bataille, il s’en sortirait vivant. Et alors, plus rien ne l’arrêterait.
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