La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 14: The Cannon's Mouth
Le pont du *Sea Wyvern* trembla sous les décharges successives. Aidan O'Malley, les mains encore entravées par les chaînes qu’il avait arrachées à moitié, se jeta derrière un baril de goudron alors qu’un boulet espagnol déchirait les airs à quelques pieds au-dessus de sa tête. Le fracas du choc contre le bastingage envoya des éclats de bois pleuvoir sur lui comme des épines.
Vincente, collé contre lui dans l’ombre du gaillard d'arrière, essuya le sang d'une estafilade sur sa joue et cracha un juron en anglais. « Ils ont un canon long de douze livres. Nous ne pourrons pas les semer avec cette coque blessée. »
Aidan ne répondit pas. Ses yeux cherchaient la batterie principale, là où les canons lourds dormaient encore — chargés, mais mal servis. Les artilleurs de Darrow étaient des boucaniers ramassés dans les tavernes de Port-Royal, pas des hommes de marine. Ils tiraient trop tôt, trop haut, dans la panique.
La bataille faisait rage sur le pont supérieur. Des grappins espagnols étaient déjà plantés dans le flanc du *Sea Wyvern*, et le choc des épées montait dans un tintamarre de jurons français, anglais, espagnols. Darrow, à la barre, hurlait des ordres en agitant son coutelas, le visage convulsé par la fureur.
Aidan mesura la distance. La grande pièce de seize livres, tribord, pointait vers la proue de la goélette espagnole. Les servants étaient morts ou blessés — l'un d'eux gisait en travers du canon, le crâne ouvert par un éclat de mitraille.
La fumée piquait ses poumons. Il sentit ce vieux frisson familier, celui qu'il connaissait depuis son temps dans la marine royale — le calcul froid de l'artilleur au milieu du chaos.
« Vincente. » Sa voix était dure, tranchante. « Sors-moi de ces chaînes. »
Le premier officier anglais hésita une seconde. Ses yeux allèrent de la foule de combattants à l'homme enchaîné devant lui. Puis il tira un poignard de sa botte et frappa le maillon le plus faible.
Aidan fit jouer ses poignets, sentit le fer mordre sa chair, puis se libéra. Il ne perdit pas une seconde. Il rampa sous le feu nourri, bondit par-dessus le cadavre de l'artilleur, attrapa la lance à bourrer et arracha le bouchon du canon.
« Dégagez ! » cria-t-il à un mousse terrifié qui s'accroupissait près de la sainte-barbe. « Portez la gargousse. Vite ! »
Le gamin obéit, poussé par l'autorité naturelle dans la voix d'Aidan. En trente secondes, Aidan avait recalé la charge, ajusté la hausse, et saisi le cordon de mise à feu.
Il visa. Le tangage du navire jouait contre lui, mais c'était son métier, son seul vrai métier. Il calcula le roulis, la houle, la distance. La goélette espagnole était à moins de soixante-dix mètres, présentant sa poupe — la cible parfaite.
« Feu ! »
Le *Sea Wyvern* tressaillit comme une bête touchée. Le recul du seize livres fit gémir la charpente. Mais le boulet partit droit, fracassa la poupe de la goélette, pulvérisa le gouvernail et sema la mort dans l'équipage espagnol.
Un cri de triomphe monta des pirates. La goélette, privée de direction, commença à virer follement sous le vent. Les grappins espagnols se tendirent puis cédèrent, arrachés de la coque par le mouvement.
Aidan ne s'arrêta pas. Il rechargea. Encore. Encore. Ses mains saignaient, ses oreilles bourdonnaient, mais le canon parlait avec lui comme un vieil ami longtemps négligé. Il fracassa le mât de misaine de la goélette, puis un second boulet ouvrit sa coque à la flottaison.
Au bout de quatre tirs, l'affaire était réglée. La goélette espagnole s'affaissait, prenait l'eau, et les survivants hissaient déjà un chiffon blanc en signe de soumission.
Le silence s'abattit sur le pont du *Sea Wyvern*, un silence troublé seulement par les gémissements des blessés et le craquement de la coque.
Darrow descendit du gaillard d'arrière, le visage marbré de poudre. Il traversa le pont couvert de débris, écarta le corps d'un mousse mort d'un coup de pied dégoûté, et s'arrêta devant Aidan.
Ses yeux noirs fouillèrent le visage de l'Irlandais. Un moment de tension muette.
« O'Malley. » Le nom tomba comme un verdict. « Le canon de seize livres. Tu l'as servi seul ? »
Aidan essuya la suie de son front du revers de la main. « Seul de son servant, oui. Pas seul de mes mains. »
« Tu es artilleur, alors. Vraiment artilleur. » Darrow pencha la tête, une lueur étrange dans le regard. « On m'avait dit que tu étais un déserteur de la marine royale. Mais les déserteurs ne connaissent pas un canon comme tu le connais. »
Aidan soutint son regard. Il choisit soigneusement ses mots. « J'étais maître canonnier à bord du *Duke William*. Je ne m'en suis jamais caché. C'est ce qui m'a valu mes ennuis. »
La voix de Darrow se fit douce — ce qui la rendait plus dangereuse. « Tes ennuis. L'accusation d'insubordination. Tu sais, je commence à croire qu'on t'a peut-être fait porter un chapeau de trop. »
Aidan ne dit rien. Dans le silence, il entendit le faible grincement de la coque sous la ligne de flottaison. Toujours la blessure du récif. Personne ne semblait s'en soucier, dans la fureur du combat.
Darrow fit un pas de côté et désigna Vincente, qui était resté accroupi près des barils après le départ d'Aidan, visiblement mal à l'aise d'être exposé à la lumière de la bataille.
« Lui, par contre... » Le capitaine cracha. « Je le connais depuis cinq ans, et jamais il n'a manié un compas comme un traître. Le faux compas était son œuvre. Je le jurerais. »
Vincente ouvrit la bouche pour protester, mais Darrow le coupa d'un geste brusque.
« Emmenez-le. Brigue. Double garde. Nous réglerons son sort quand j'aurai le temps. »
Vincente jeta un regard éloquent à Aidan — pas une supplication, plutôt un avertissement muet. *Tu me dois quelque chose. N'oublie pas notre accord.*
Aidan détourna les yeux. Le poids de l'alliance secrète pesait sur ses épaules comme un grappin dans la chair.
« Capitaine. » Sa voix porta, claire, au milieu du pont en ruine. « Vincente a falsifié ce compas pour nous mener au désastre, c'est vrai. Mais qui l'a engagé ? Qui a eu accès à la cabine du capitaine plus souvent qu'à son tour ? »
Darrow se retourna lentement. Ses doigts tambourinaient sur la garde de son épée.
« Explique-toi. »
« Le faux compas n'était qu'un outil. Le vrai traître est peut-être encore à bord. Celui qui l'a placé connaissait ta route, ton calendrier, ton point de ralliement. Vincente n'était pas seul. »
Le capitaine plissa les yeux. Autour d'eux, les membres d'équipage survivants s'étaient approchés, attirés par les mots d'Aidan comme des charognards vers une proie.
« Tu proposes quoi, O'Malley ? »
Aidan prit une inspiration. C'était le pas le plus risqué qu'il avait fait depuis qu'il avait mis le pied sur ce navire. « Laisse-moi enquêter. Laisse-moi ausculter ton équipage, parler aux hommes, découvrir le second ver dans la pomme. Tu auras ton traître, et ta route vers Fort de la Couronne sera propre. »
Un long silence. Les vagues clapotaient contre la coque blessée. Quelque part sous le pont, un homme hurlait pendant qu'on lui sciait une jambe.
Darrow rit, un rire court et sans joie qui lui déchira la gorge. « Tu te prends pour mon ange gardien, O'Malley ? Après ce que je viens de voir, je te dois peut-être cette chance. » Il s'approcha, à un souffle de son visage. Sa voix tomba à un murmure qui sentait le rhum et la peur. « Mais si tu me trahis, je te ferai pendre à la vergue par les couilles, et je regarderai les mouettes te dévorer vivant. »
Aidan ne cilla pas. « Je ne te trahirai pas. »
« Alors fouille. » Darrow recula d'un pas et haussa la voix à l'intention de tout l'équipage. « Maître O'Malley sera mon œil parmi vous. Toute parole, tout homme, tout secret qu'il découvrira — il me le rapportera. Celui qui lui fera du mal me fera du mal. »
Les murmures coururent parmi les pirates comme une vague. Aidan percevait les regards — hostiles, curieux, calculateurs. Il venait de gagner un semblant d'autorité dans un nid de vipères.
Et il venait de sceller son sort.
Tandis que les hommes retournaient à leurs tâches, panser les blessés et jeter les morts par-dessus bord, Aidan remarqua la manœuvre discrète d'Isabelle à l'autre bout du pont. Elle parlait à voix basse au cuisinier galeux — le vieux Mulatto qui connaissait chaque recoin du navire. Son regard croisa celui d'Aidan une fraction de seconde, puis elle s'éloigna dans sa cabine.
Il savait qu'il n'avait pas beaucoup de temps. Elle savait qu'il avait lu ses lettres. Elle savait qu'il savait. Et maintenant, elle se préparait.
La coque gémit de nouveau sous ses pieds, un son sourd et inquiétant, comme un animal blessé qui réclame son maître.
Aidan ne savait pas encore que la véritable menace pour le *Sea Wyvern* n'était ni les Espagnols, ni Vincente, ni même Isabelle.
C'était l'eau qui montait lentement dans la cale.
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