La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 15: Names Whithered
La vigie annonça une voile à l’horizon, et Aidan sentit son estomac se nouer. Il n’avait pas besoin de regarder pour savoir que ce n’était pas un navire marchand. Depuis trois jours, depuis que Darrow lui avait confié cette mission de rat—espionner les hommes, écouter leurs confidences, découvrir le second traître—il vivait dans l’ombre des huniers, dans l’odeur de goudron et de sueur, un fantôme parmi les vivants.
Il s’accroupit près du cabestan, où deux matelots racontaient leurs vies à voix basse. Des histoires de presse, de dettes, de femmes laissées derrière. Des vies jetées aux flots. Aidan écoutait, apprenait, gravait chaque nom, chaque détail. Mais rien ne brillait. Pas encore.
Il passa la journée à errer entre les ponts, un chiffon à la main, feignant de graisser les poulies. Il parla à Petey, un gabier de vingt ans aux yeux trop clairs, fils d’un pêcheur de Port Royal. Il écouta Marcus, un vieux canonnier qui jurait avoir servi sous Drake—un mensonge évident, mais qui révélait un besoin d’être cru. Rien de suspect. Juste des hommes brisés qui cherchaient un peu de lumière.
Puis vint Groves.
Le bosco, un colosse au nez cassé, jurant comme un charretier, qui distribuait les coups avec une économie de gestes qui disait l’entraînement. Aidan l’observa pendant qu’il réparait une poulie fendue, son couteau large dansant sur le bois. Il y avait dans la précision de ses gestes une discipline qui clochait avec son allure de brute.
— T’as servi dans la marine, pas vrai ? demanda Aidan, l’air détaché.
Groves s’arrêta net, les yeux sur son couteau. Un long silence. Puis il cracha par-dessus bord.
— La Royal Navy. Dix ans. Bosco sur le HMS *Vengeance*.
— Pourquoi t’es parti ?
Groves leva son visage taillé à la hache, et Aidan y lut quelque chose d’ancien, de pourri. De la honte, peut-être. Ou de la colère.
— Ils m’ont accusé de vol. Un coffre d’argent disparu après une prise. Le lieutenant m’a fait jeter aux fers sans procès. J’ai passé six mois dans la cale, à bouffer du biscuit moisi. Quand ils m’ont relâché—parce que le vrai voleur, c’était le lieutenant lui-même—j’ai compris que la justice des officiers, c’est une farce. J’ai déserté. J’ai navigué vers l’ouest.
Aidan hocha la tête, l’esprit en ébullition. Un bosco qui hait les officiers. Capable de saboter la navigation, oui. Capable de trahir Darrow, oui encore. Mais pour qui ? Pour quoi ? Isabelle ? L’Angleterre ?
— Tu hais donc les capitaines ? demanda Aidan.
Groves le regarda longuement, comme pour jauger son âme.
— Je hais ceux qui se croient au-dessus des autres. Ceux qui portent l’uniforme et pensent que ça les absout de tout. Darrow est une ordure, mais au moins, il est une ordure honnête. Ça, je respecte.
Il retourna à ses poulies, et Aidan comprit qu’il n’en tirerait rien de plus. Pas maintenant.
Plus tard, dans l’après-midi, il remarqua Thorne.
Le navigateur était un homme sec, aux doigts tachés d’encre, qui passait ses journées penché sur des cartes froissées. Mais aujourd’hui, quelque chose clochait. Ses mains tremblaient comme des feuilles dans le vent, et il jetait des regards furtifs vers la dunette, où Darrow hurlait sur un gabier à propos d’une manœuvre ratée.
Aidan s’approcha, s’accouda près de la table à cartes.
— Belle journée pour naviguer, dit-il.
Thorne sursauta, renversant son encrier. Une tache bleu-noir s’étala sur une carte de la Jamaïque.
— Pardon, je… oui, une belle journée.
Il essuya frénétiquement l’encre, mais ses mains tremblaient plus fort.
— Thorne, t’as peur de quoi ? demanda Aidan à voix basse.
Le navigateur leva les yeux, et son regard était celui d’un homme qui n’a pas dormi depuis des jours.
— Tu sais ce que fait Darrow aux hommes qui échouent ?
— Il les pend.
— Non, il les pend *lentement*. Il a un goût pour ça. Et moi, je… je dois lui donner des calculs exacts, des routes précises. Si je me trompe d’un demi-degré…
Il avala sa salive, blême.
— Tu te souviens de ce qui s’est passé sur le *Vengeance* ?
Le nom fit tilt dans la tête d’Aidan. Groves avait parlé du *Vengeance*. Il y avait eu un chapitre de la vie de ce navire que ni l’un ni l’autre n’avait raconté.
— Quoi, le *Vengeance* ? demanda Aidan.
Thorne secoua la tête, comme pour chasser un souvenir.
— Le premier officier a fait une erreur de navigation. Vingt hommes morts sur les récifs de Bermudes. Darrow était lieutenant à bord. Il a fait pendre le navigateur… un homme nommé Whitfield. Whitfield avait une femme. Une fille. Darrow les a fait venir à bord pour qu’elles voient la pendaison. Il voulait que ce soit une leçon.
Un silence glacé s’installa entre eux. Aidan regarda le visage de Thorne, ses yeux rougis, ses doigts qui tremblaient toujours.
— Tu étais à bord, dit Aidan. Tu l’as vu.
Thorne inclina la tête, un mouvement imperceptible.
— J’étais l’assistant du navigateur. Whitfield était mon maître. Et j’ai vu Darrow le pendre de mes propres yeux. Depuis, je fais mes calculs trois fois. Je ne dors plus. Je ne souhaite la mort de personne, mais si ce navire coule… peut-être que je serai enfin libre.
Aidan garda ses pensées pour lui et s’éloigna, le cœur lourd. Thorne était brisé, mais brisé ne veut pas dire traître. Un traître travaille pour quelqu’un. Un brisé tremble pour rien.
À la tombée du soir, il se rendit dans la cambuse, où Guillaume frottait des marmites noires de suie. Le cuisinier galeux lui jeta un regard de travers avant de pousser une écuelle de ragoût vers lui.
— T’as pas l’air d’avoir trouvé ton traître, dit Guillaume.
Aidan prit l’écuelle, goûta. C’était salé, brûlé. Mais ça chauffait le ventre.
— Pas encore. Mais je cherche.
— Tu cherches mal.
Aidan leva les yeux sur le cuisinier, dont les cicatrices brillaient sous la lueur du fanal.
— Qu’est-ce que tu sais ?
Guillaume essuya ses mains grasses sur son tablier, puis s’approcha, la voix si basse que même le bois du navire semblait retenir son souffle.
— Vincente, c’était un agent anglais. Tout le monde le sait maintenant. Mais ce que personne ne sait, c’est qu’il n’est pas le seul.
Aidan sentit son pouls dans sa gorge.
— Il y en a un autre ?
— Oui. Un homme qui a marché sur le pont, qui a serré la main de Darrow, qui a juré allégeance. Mais qui travaille pour un autre maître.
— Qui ?
Guillaume secoua la tête, ses yeux comme deux puits noirs.
— Je ne sais pas. Je suis juste un cuisinier. Les gens me parlent parce qu’ils croient que je suis sourd et muet. Mais je sais écouter. Et j’ai entendu deux mots, un soir, quand deux hommes pensaient être seuls : *Fuego lento*. Feu lent. Ça te dit quelque chose ?
La respiration d’Aidan se figea.
— Non.
— Alors tu devrais t’inquiéter. Parce que les espions, ça ne parle pas espagnol pour rien.
Il retourna à ses marmites, et Aidan resta là, le ragoût refroidissant entre ses mains, la nuit lourde autour du navire. Autour de lui, les voix de l’équipage chantaient des chansons paillardes. Rires. Crachats. Quelque part, un homme jurait allégeance à un drapeau qu’il servirait en secret.
Aidan ne faisait plus confiance à personne. Pas à Darrow, qui portait sa folie comme une bannière. Pas à Isabelle, qui jouait un double jeu avec une élégance de serpent. Pas à Thorne, qui tremblait sous le poids de ses fantômes. Pas à Groves, dont la haine des officiers pouvait tout justifier.
Pas même à Guillaume, dont les révélations étaient trop commodes.
Il se leva, laissa l’écuelle sur le billot et sortit sur le pont. Au-dessus de lui, les étoiles brillaient d’un éclat froid et indifférent. Trois jours avant le raid sur Fort de la Couronne. Une coque blessée. Un équipage de traîtres. Et lui, Aidan O’Malley, canonnier déchu, qui ne savait plus qui était qui, sinon qu’il était seul.
Il regarda l’horizon obscur, là où se trouvaient les côtes de la Jamaïque, et il comprit que s’il ne découvrait pas bientôt la vérité, il mourrait avec ce navire—et tout le monde avec lui.
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