La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 16: False Colours
La cale sentait le moisi et le salpêtre, une odeur qu’Aidan connaissait aussi bien que celle de la poudre. Il passa les doigts sur les caisses de munitions, les ouvrant une à une, inspectant chaque mèche avec l’œil d’un artilleur qui avait vu trop d’hommes mourir par négligence. Depuis que Darrow lui avait confié la surveillance du navire, il avait passé deux jours à éplucher les réserves, à soulever les planches, à questionner les hommes. Et ce matin, il avait trouvé quelque chose qui lui glaçait le sang.
La mèche était neuve. Bien trop neuve. Celle que le Sea Wyvern utilisait pour ses canons était tressée de chanvre grossier, imbibée de salpêtre et de soufre, avec un grain irrégulier qui ralentissait la combustion. Celle-ci était fine, régulière, presque soyeuse. Elle brûlerait vite. Trop vite.
Aidan en coupa un segment de quelques pouces et le porta à son nez. L’odeur était légèrement différente — plus âcre, plus chimique. De la poudre rapide, probablement mélangée avec du charbon de bois fin. Si un canonnier l’utilisait en pleine bataille, la charge exploserait avant même qu’il ait eu le temps de s’écarter.
Il jeta la mèche dans la caisse et la referma d’un geste brusque.
- Qui a réapprovisionné les mèches ? demanda-t-il à Guillaume, qui se tenait derrière lui, un torchon gras à la main.
Le cuisinier haussa ses épaules maigres. Son visage couturé semblait encore plus fermé que d’habitude.
- Oleson. Il les a commandées à Saint-Domingue avant notre départ. Il s’occupait de l’artillerie avec toi, non ?
Aidan sentit un muscle de sa mâchoire se tendre. Oleson. Un Norvégien silencieux, un tireur compétent qui avait servi sur trois navires avant de rejoindre Darrow. Il avait paru loyal, voire servile, toujours prompt à offrir son aide, jamais à se faire remarquer. Le genre d’homme qu’on oublie. Le genre idéal pour un traître.
- Et son espagnol ? Il le parle ?
Guillaume marqua un temps. Son œil gauche se plissa.
- Je ne l’ai jamais entendu dire un mot de castillan.
- Et pourtant il a un accent qui sent le goudron de Cadix, pas celui de Stockholm.
Le cuisinier ne répondit pas, mais son silence en disait long. Aidan empila les mèches défectueuses dans un sac de toile, les prenant avec précaution comme si elles étaient des serpents endormis. Il laissa un échantillon dans la boîte, une seule pour ne pas éveiller les soupçons, mais retira la majorité du lot. Le reste du sac, il le garda sous son bras.
- Ne dis rien à personne, dit-il. Pas même à Isabelle.
Guillaume haussa un sourcil, mais ne posa pas de question. Aidan savait que le cuisinier avait ses propres secrets, et qu’il ne les lui confierait que lorsqu’il en aurait gagné le prix.
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Le quartier de Darrow n’était pas un lieu qu’on fréquentait sans y être invité. La cabine sentait le rhum et le cèdre, et les cartes marines étaient couvertes d’annotations à l’encre rouge. Le capitaine était assis à sa table, un verre de vin posé devant lui, les yeux posés sur la longue-vue qui lui servait à scruter l’horizon comme un dieu sourcilleux.
Aidan posa le sac de toile sur la table. Le bruit sourd de la poudre qui glissait à l’intérieur fit lever la tête de Darrow.
- Je vous avais dit que je voulais des résultats, O’Malley. Pas des sacs.
- Regardez-moi ça, capitaine.
Il ouvrit le sac et en tira une mèche fine, qu’il tendit. Darrow la prit, la tourna entre ses doigts, la sentit à son tour. Son expression passa de l’agacement au soupçon en quelques secondes.
- Elle est quasi sèche, dit-il. Et le grain est trop fin.
- Oui. Un canonnier expérimenté la verrait en une seconde. Si vous aviez utilisé les canons de tribord avant la rafale de la nuit dernière, avec du recul et des détonations successives, vous auriez eu du mal à garder vos mains.
Darrow posa la mèche sur la table. Son œil unique se fit plus froid.
- D’où vient-elle ?
- De Saint-Domingue, commandée par Oleson. Un Norvégien, soit disant.
Darrow resta silencieux un long moment. Puis il se leva et fit le tour de la table.
- Vous êtes sûr ?
- J’ai interrogé Groves. Il m’a confirmé qu’Oleson avait proposé de se charger de l’approvisionnement en mèches, parce que le premier lot était pourri. Il disait que c’était du travail de sous-off, et que ça le dérangeait pas. Groves a râlé, mais il a laissé faire.
Darrow frappa du poing sur la table. Les cartes tremblèrent.
- Je le savais. Vincente n’était que la façade. Il était là pour nous détourner de la vérité, pas pour agir.
Aidan ne dit rien. Vincente était peut-être bien un agent anglais, mais dans ce jeu à tiroirs, les cartes se retournaient trop vite. Darrow voulait une conclusion, et il voulait que ce soit Oleson. Oleson était un matelot discret, sans alliés forts. Le parfait bouc émissaire.
- Convoquez tout l’équipage. Cours principale. Dans une heure.
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Ils étaient tous là. Une centaine d’hommes entassés sous la tente de toile tendue entre les mâts, les visages tannés par le soleil et le vent. Certains portaient encore des bandages de la bataille contre le sloop espagnol, d’autres les mains calleuses des manœuvres. Isabelle se tenait près du bastingage, vêtue d’un habit d’homme trop grand, les yeux plissés par le soleil. Elle ne s’approcha pas de lui. Elle avait ce regard calculateur qu’elle avait toujours lorsqu’elle allait prendre une décision.
Oleson se tenait devant le grand mât, les mains croisées dans le dos, l’air dégagé. Il était grand, blond, les yeux d’un bleu pâle qui semblait presque transparent. Il avait l’air d’un paysan norvégien, mais Aidan avait vu des écumeurs de la Baltique qui l’étaient tout autant, et certains d’entre eux parlaient couramment le castillan et l’arabe andalou.
Darrow leva le sac de mèches.
- Oleson, qu’est-ce que tu peux me dire de ça ?
Le Norvégien pencha la tête, haussa les épaules.
- Des mèches, capitaine. On les livre à tous les ports de la Caraïbe.
- C’est de la poudre rapide. Celle qui fait sauter les canons avant que le canonnier ait eu le temps de reculer. Celle qui tue les artilleurs. Tu sais ce que ça signifie ?
Oleson déglutit. Son regard glissa rapidement sur la foule, comme pour chercher un visage complice. Il ne trouva rien.
- Je ne sais pas ce que vous voulez dire, capitaine. Je les ai achetées chez un fournisseur habituel à Saint-Domingue. Je les ai payées aux prix courants.
- Le prix courant, c’est celle-ci, dit Aidan en tirant un échantillon du gros lot qu’il avait laissé dans la cale. Celle-là, c’est de la mèche unique, à grain lent, fabriquée à La Havane. Tu la connais ?
Oleson secoua la tête.
- Je ne suis qu’un serviteur du canon, capitaine. Ces choses-là, c’est les officiers qui les choisissent.
- Mais c’est toi qui les as commandées, dit Darrow, la voix montant. Tu es le canonnier qui a proposé d’aller à terre pour acheter les provisions. Tu as eu le temps de faire un détour par une autre boutique, peut-être une où un agent espagnol t’aurait payé généreusement pour des mèches défectueuses.
- Ce n’est pas vrai ! s’écria Oleson, les yeux écarquillés.
- Tu parles espagnol, n’est-ce pas ? entendit-on dire dans la foule.
C’était Guillaume. Le cuisinier s’était avancé, son couteau à désosser passé à la ceinture, mais sans menacer quiconque. Il soutint le regard d’Oleson sans ciller.
- Tu me l’as dit toi-même, il y a deux mois, quand on avait abordé le galion portugais. Tu as hurlé quelque chose en espagnol au prisonnier, une insulte. Je m’en souviens parfaitement.
Oleson blêmit.
- Le gamin parlait de son frère, pas de la flotte.
- Un matelot qui hurle une insulte en espagnol à un prisonnier ne s’interrompt pas quand on lui demande de traduire, dit Guillaume.
La foule murmura. Darrow tendit le bras.
- Oleson, mets-toi à genoux.
Le Norvégien ne bougea pas. Il resta debout, le menton levé, comme un défi. Sa main glissa lentement vers la ceinture. Un geste machinal, presque instinctif.
- Je ne suis pas un espion, capitaine. Je suis un matelot comme vous, un marin de nulle part.
Darrow fit un signe de tête. Deux hommes se précipitèrent pour empoigner Oleson par les épaules. Il se débattit à peine, surpris. Il cria quelque chose en espagnol, un mot, une prière, mais personne ne prit la peine de comprendre.
Le jugement fut rapide. La corde fut jetée sur l’écoute de misaine. Les hommes regardèrent sans broncher, certains avec colère, d’autres avec une satisfaction maussade. Oleson ne demanda pas grâce.
Il se balança au vent du grand mât, la tête tombée sur le côté, les mains liées derrière le dos. Le bruit du vent dans les cordages, avec la mer qui clapotait contre la coque, avait quelque chose de presque paisible.
Darrow se tourna vers Aidan. Son œil unique était dur, mais une lueur de satisfaction s’y lisait, bien visible pour qui le connaissait.
- Plus de traîtres, O’Malley. C’est l’affaire close. Vincente était un leurre, Oleson était la pointe. Vous avez fait du bon travail.
Aidan acquiesça, puis salua d’un mouvement de tête.
- Capitaine.
- Vous gardez votre rôle de surveillance, O’Malley. Vous en avez mérité la confiance.
Il fit demi-tour et s’en alla vers sa cabine, sans un regard en arrière. La foule se dispersa lentement, murmurante, certains posant des regards curieux sur Aidan, d’autres visiblement pas convaincus.
Isabelle s’approcha de lui. Elle s’arrêta, les bras croisés, le soleil éclaboussant ses cheveux sombres.
- Vous avez fière allure, O’Malley. Mais vous savez que Darrow n’accorde aucune confiance gratuitement, n’est-ce pas ?
- Je sais de quoi vous êtes capable, mademoiselle. Et je sais aussi que vous faites votre réseau.
Un silence plana entre eux, chargé de reconnaissance mutuelle.
- La prochaine fois que vous me parlez, dit-elle à voix basse, ce sera pour m’offrir votre secret, ou pour me demander le mien. Le temps presse. Demain, le fort.
Elle tourna les talons. Aidan regarda le corps d’Oleson se balancer, puis il descendit vers la cale pour inspecter le reste du sac. Il entendit au loin le son du canon de trois heures qui annonçait la fin de la journée, et la coque du navire qui gémissait, quelque part sous la ligne de flottaison.
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