La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 19: The Ghost of Landon
La fumée âcre des canons ennemis lui brûlait encore les poumons quand Aidan vit Vincente se glisser le long du bastingage tribord, un mousquet volé serré contre sa poitrine. Le prisonnier avait dû briser sa serrure pendant le vacarme du premier échange. Il rampait vers la soute à poudre, et Aidan comprit tout, d’un seul éclair glacé.
Il n’y eut pas de réflexion, seulement le geste. Le mousquet d’Aidan se leva, sa main trouva la détente, et la détonation craqua entre deux grondements de canon. Vincente poussa un cri de bête et bascula, la main plaquée sur son épaule droite, le sang jaillissant entre ses doigts. Il roula sur le pont couvert de débris de cordage, le visage tordu par la douleur et la fureur.
— Traître ! hurla-t-il, mais le mot se perdit dans le chahut.
Darrow surgit de la dunette, le visage marbré par la poudre et la colère. Il jeta un regard entre Aidan et le blessé, et sa main tomba sur la poignée de son sabre.
— Explique-toi, O’Malley. Vite.
Aidan jeta le mousquet vide et s’approcha de Vincente, qui se tordait en jurant en espagnol. Il posa son genou sur la poitrine du blessé et lui arracha sa chemise d’un geste sec. La poche intérieure, cousue au niveau du sternum, contenait un pli de papier scellé de cire verte.
— Ce n’était pas lui le saboteur des mèches, dit Aidan, le souffle court. C’était Oleson. Mais Vincente, lui, a vendu nos positions au gouverneur. Il a remplacé notre poudre par du sable. Les canons du fort ne tirent pas au hasard, capitaine. Ils visent, parce qu’on leur a dessiné notre approche.
— Tu mens, gronda Vincente, les yeux révulsés de douleur. Je n’ai jamais trahi mon équipage.
— Ta bourse en dit autrement. Aidan déplia le papier. Un reçu, signé d’une main que je connais — celle du comptable du gouverneur de Fort de la Couronne. Pour la somme de deux cents pistoles, payable à la livraison d’une goélette anglaise à l’ancre dans la crique des Perles. Le nom du bateau ne figure pas. Mais la date, si. Il y a trois jours.
Le visage de Darrow passa du rouge au blanc. Il arracha le papier des mains d’Aidan, le déchiffra lentement, puis leva des yeux qui n’avaient plus rien d’humain.
— Trois jours, répéta-t-il. Trois jours que tu pourrissais dans ma cale avec ce serpent. Et tu ne m’en as rien dit ?
— Je n’avais la preuve que maintenant, répliqua Aidan. Et j’avais autre chose à vous confier. Regardez la femme.
Darrow suivit son regard. Isabelle se tenait à la lisse, pâle et immobile, ses doigts crispés sur une corde de hauban. Elle ne regardait pas la bataille. Elle regardait le fort, et ses yeux étaient d’une fixité terrible.
— Elle parle français, continua Aidan à voix basse. Je l’ai entendue murmurer une prière à Notre-Dame de la Garde en rangeant les voiles. Elle est française, capitaine. Mais elle n’est pas une espionne pour la couronne de Louis. Elle est anglaise, ou du moins elle se vend pour l’Angleterre. Elle cherche à abattre le gouverneur de ce fort, et elle se moque bien de savoir qui elle y laisse.
— Une espionne, dit Darrow, la voix basse comme un râpe. Une espionne française qui se fait passer pour anglaise. Un canonnier renégat qui me donne des leçons. Un prisonnier qui sabote ma poudre. Vous toutes, vous me prenez pour un imbécile.
Il tira son sabre. La lame étincela dans la lumière grise qui tombait du ciel chargé.
— Vous tous, reprit-il, la bouche tordue. Tous des traîtres, des chiens galeux. Et toi, O’Malley, le pire de tous. Tu sais, tu sais depuis le début, et tu attends que la bataille commence pour choisir ton camp. Quel est-il, ton camp ? Lequel des trois ?
— Le vôtre, dit Aidan simplement.
— Mensonge ! aboya Darrow, et il leva la lame au-dessus de sa tête.
Le ciel choisit cet instant pour s’ouvrir. Une rafale d’une violence inouïe s’engouffra dans les voiles déchirées, fit gémir la coque entière, et le Sea Wyvern se coucha sur bâbord, gueulant sous la lame. La vergue de misaine, arrachée de ses étais, se détacha dans un craquement d’arbre et tomba, énorme et inexorable, droit sur le gaillard d’arrière où se tenait Darrow.
Le capitaine n’eut pas le temps de bouger. Ses yeux se dilatèrent. La mort fonçait sur lui, et il le savait.
Aidan bougea sans penser. Il plongea, les deux pieds en avant, et percuta Darrow de plein fouet, le propulsant contre le bordage. La vergue s’écrasa à l’endroit exact où la tête du capitaine se trouvait une demi-seconde plus tôt, rasent le pont dans une explosion de copeaux et d’échardes. Darrow roula sur le dos, le souffle coupé, le visage blême.
Autour d’eux, le navire se redressa lentement, crachant l’eau qui s’était engouffrée par les dalots. Les hommes hurlèrent, tentant de reprendre le contrôle des manœuvres. La pluie commença soudainement, violente et drue, balayant le pont.
Darrow resta un long moment immobile, les yeux levés vers le ciel, la pluie lui lavant le visage de la poudre et du sang. Puis il se tourna vers Aidan, qui se relevait en clopinant, une déchirure au flanc saignant à travers sa chemise.
— Pourquoi ? demanda-t-il simplement.
— Parce que ma dette ne serait pas payée si vous mouriez là, dit Aidan. Notre compte n’est pas réglé.
Darrow le regarda longuement, puis un petit rire amer lui échappa.
— Ton compte, dit-il. Le vieux Landon. Il parlait de toi, tu sais. Il n’y a pas si longtemps — avant que je ne le pende.
Aidan sentit le sol se dérober sous ses pieds.
— Vous l’avez pendu ?
— Non, dit Darrow, et il se releva avec effort, s’appuyant contre le mât d’artimon brisé. C’est ce que tout le monde croit. C’est ce qu’il a fait croire, d’ailleurs. Landon et moi, on s’est disputés. Il y a huit ans, quand il était encore capitaine de ce bateau et moi son second. Une dispute de merde, sur une route de navigation. Il m’a frappé, je l’ai frappé. Le sabre a glissé. Il s’est empalé dessus. Il est mort dans mes bras, devant l’équipage. J’aurais pu dire que c’était un accident, mais les hommes voulaient un coupable. Alors j’ai laissé dire que je l’avais pendu. C’était plus propre.
Il sortit de sa veste une lettre fripée, scellée d’un cachet de cire bleue à l’effigie d’une ancre.
— Il me l’a donnée à l’instant de mourir. Il m’a dit : « Si jamais tu croises Aidan, donne-lui ça. Pas avant qu’il ait prouvé qu’il mérite de le recevoir. »
Il tendit la lettre. Aidan la prit, les doigts tremblants.
— Lisez, dit Darrow. Et puis nous reparlerons de ce fort.
La pluie ruisselait le long du visage d’Aidan tandis qu’il brisait le sceau. Le papier était jauni, l’encre pâlie depuis huit ans, mais la main qui l’avait tracée était ferme, militaire, reconnaissable entre toutes.
*Aidan, mon fils.*
Les mots lui coupèrent le souffle. Ses jambes fléchirent, et il dut s’appuyer contre le bastingage pour ne pas tomber à genoux.
*Si tu lis ceci, c’est que je suis mort sans avoir eu le courage de te le dire en face. Je t’ai laissé l’orphelinat quand tu avais trois ans. On ta mère est morte à ta naissance et j’étais trop lâche pour t’élever, pour qu’un marin maudit fasse de toi le même vagabond que moi. Mais je t’ai veillé de loin. La dette que tu crois avoir envers moi n’existe pas. C’est moi qui devais à ta mère mourante de te protéger, et je l’ai trahie. La seule dette que tu aies à payer, mon fils, c’est de préserver ce que je t’ai confié sans que tu le saches. Au fond de la cale de la Sea Wyvern, dans une caisse grise marquée d’une ancre bleue, tu trouveras un pavillon de trêve. Le seul vrai qui ait jamais navigué sous ces latitudes. Il a été donné à moi par un capitaine espagnol que j’ai sauvé de la noyade, en échange de la vie de son fils — un enfant qu’il croyait mort au Fort de la Couronne. Me s’il est vivant, cet enfant, alors ce pavillon est le seul qu’il pourra lever pour sauver ce qui lui reste de sang. Protège-le, fils. Et pardonne-moi.*
La lettre s’arrêtait là. Pas de signature — mais une marque, un petit oiseau tracé d’une plume malhabile.
Un goéland. Le même que celui gravé sur le locket qu’Aidan portait depuis son enfance, celui qu’il avait pris sur le corps du marin espagnol mort.
Il leva les yeux vers le fort, dont les canons tonnaient au-delà de la pluie, et vers Isabelle, debout sur la lisse, le visage ruisselant, ses yeux sombres fixés sur les remparts lointains.
Il savait à présent pourquoi son frère était prisonnier du gouverneur. L’enfant dont parlait Landon — c’était lui. Non, pas lui. Le frère d’Isabelle. Le fils du capitaine espagnol que Landon avait sauvé.
Le pavillon n’était pas un simple morceau de toile. C’était une clé.
Il relut la dernière ligne.
*Protège-le, fils.*
Et, pour la première fois depuis des années, Aidan O’Malley — désormais des O’Malley de la Sea Wyvern — sourit lentement, malgré la douleur, malgré la tempête, malgré tout.
Il rangea la lettre contre sa poitrine, où le locket battait contre son cœur, et se tourna vers Darrow, dont les yeux pâles, étrangement doux pour la première fois, le regardaient.
— Il y a un pavillon de trêve dans votre cale, dit Aidan. Et je vais avoir besoin de quelques hommes sobres et courageux.
Le capitaine hocha lentement la tête, comme s’il s’y attendait.
— Et de toi, capitaine, dit Aidan. Vous et moi devons cesser de tourner autour du pot. La tempête nous offre une couverture. Le fort nous attend. Mais nous ne l’attaquerons pas en pirates. Nous y entrerons.
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