La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 21: The Fort of Lies
La pluie s’était tuite, mais l’air restait lourd de sel et de fumée. Aidan marchait en tête de la colonne, la chemise trempée, le mousquet en bandoulière mais la crosse tournée vers le ciel — un homme de la Royal Navy n’arme pas devant une forteresse amie. Derrière lui, dix-sept survivants du *Sea Wyvern* traînaient les pieds dans des uniformes volés aux morts, mal ajustés, tachés de sang qu’ils n’avaient pas pris le temps de laver.
Devant eux, Fort de la Couronne dressait ses murs de pierre noire, léchés par les embruns. Les canons qui venaient de réduire leur navire en copeaux pointaient encore vers la mer, mais lentement, avec un grincement d’essieux rouillés, ils pivotaient vers la colonie qui approchait.
— Restez droits, souffla Aidan sans tourner la tête. Un press gang ne rampe pas. Un press gang est fatigué, sale, et de mauvaise humeur. C’est exactement ce que vous êtes.
Il leva le drapeau blanc — un linge arraché à la voilure du navire coulé, encore humide — et le secoua. Le vent le plaqua contre sa main.
Une voix tomba des remparts, en français rocailleux :
— Qui va là ?
— *Lieutenant* Ashworth, de la *HMS Merlin*, répondit Aidan dans un français teinté d’accent anglais qu’il accentuait volontairement. Nous sommes un press gang du roi George, détaché pour compléter nos équipages. Votre gouverneur a été informé de notre passage il y a trois semaines. Nous avons fait naufrage par la faute de ces damnés pirates.
Il cracha par terre, comme pour conjurer le mot.
Un silence. Puis un bruit de chaînes, et la herse se souleva d’un pied, pas plus. Un homme en uniforme colonial passa la tête par l’ouverture, le visage étroit, méfiant.
— Vous êtes anglais, vous dites ? Des lettres ?
Aidan sortit de sa poche un papier froissé — celui que Darrow avait arraché au cadavre d’un officier espagnol, trois jours plus tôt. Il le tendit, sans trembler.
L’homme l’examina. Le papier portait un sceau anglais, volé, mais les sceaux se ressemblent tous à la lueur d’une torche mouillée.
— C’est le capitaine qui vous envoie ? demanda le soldat.
— Le capitaine est resté à bord, répondit Aidan. La *Merlin* croise au large, à l’abri du récif. Elle nous reprendra avec les recrues que vous voudrez bien nous confier. Votre gouverneur a promis sa coopération.
Il croisa les bras. Derrière lui, personne ne parlait. Les dix-sept hommes se tenaient comme des piquets, le regard fixé droit devant, l’air de s’ennuyer ferme — c’était exactement ce qu’on attendait d’un press gang.
La herse se leva, à contrecœur, de deux mètres.
— Entrez. Le gouverneur est dans la salle d’armes. Mais gardez vos mains visibles, messieurs. Nous avons eu des problèmes avec des pirates, aujourd’hui.
Aidan sourit — un sourire fatigué, d’officier qui ronge son frein.
— Nous avons entendu les coups de canon depuis la mer. Vous les avez bien arrangés, semble-t-il.
— On les a noyés, oui. Un de vos compatriotes nous a vendu leur plan. Il a eu une balle dans l’épaule pour sa peine, mais il vivra.
Aidan ne cilla pas. Vincente, vivant. Quelque part. Dans ce fort, peut-être.
Ils franchirent la herse, un par un. Les murs intérieurs étaient humides de crasse, des soldats en armes les regardaient passer, le doigt sur la détente. Aidan compta les visages, les postes : douze hommes sur les remparts, peut-être huit dans la cour, un officier en uniforme propre qui les regardait avec un mépris neutre. Le fort n’était pas une ruche — la plupart des troupes avaient dû partir, soit pour la chasse aux pirates, soit pour autre chose.
Un press gang anglais ne pose pas de questions. Aidan fit traverser sa colonne jusqu’à la salle d’armes, où le gouverneur les attendait.
Le gouverneur de Fort de la Couronne était un homme petit, gras, avec des doigts couverts de bagues et une perruque qui sentait la poudre de riz. Il ne se leva pas quand Aidan entra. Il leva seulement les yeux du verre de vin qu’il tenait.
— Le roi d’Angleterre, dit-il d’une voix dégoûtée, ne m’a pas écrit.
Aidan salua, raide.
— Les lettres voyagent plus lentement que les navires, Excellence. Je suis le lieutenant Ashworth. Nous avons besoin d’hommes.
— Et vous les aurez. J’ai trois prisonniers dans les cachots, des brigands de passage — vous les prenez, vous repartez, et nous n’en parlons plus.
Aidan hocha la tête. Trois prisonniers. C’était presque insultant.
— Et la poudre ? Votre canonnier pourrait nous céder quelques barils, en échange de bons de la couronne ?
Le gouverneur sourit. Un sourire de comptable.
— La poudre est chère, lieutenant. Et vous n’êtes pas le premier à me la demander.
C’était le moment. Aidan tendit la main vers sa ceinture, lentement, et en tira une petite mèche de corde noircie. Il la posa sur la table, sans un mot.
— C’est ce qu’on appelle un signal, Excellence. J’ai un homme sur la tour nord, à l’extérieur. Si je ne lui fais pas signe d’ici une heure, il brûlera cette mèche. Un feu sera allumé sur la falaise. Et la *Merlin*, qui croise au-delà du récif, verra ce feu et comprendra que les choses ont tourné mal.
Le gouverneur cilla. Sa main se posa sur son verre.
— C’est une menace.
— C’est une assurance. Vous voulez des hommes, je veux de la poudre. La transaction est simple.
Le gouverneur le regarda. Aidan soutint son regard, sans cligner des yeux. Derrière lui, il sentait la présence des siens, tassés dans une pièce trop petite pour eux, les mains sur leurs mousquets.
Puis le gouverneur rit. Un petit rire sec.
— Vous êtes un homme prudent, lieutenant. Très bien. De la poudre. Et ensuite, vous partez.
— Je partirai. Mais d’abord, je voudrais voir les trésors du fort.
Le silence tomba.
— Pardon ? dit le gouverneur.
— Votre Excellence sait très bien que la couronne française a financé la construction de ce fort, et que la garnison est payée en or. Un officier de sa majesté britannique se doit de vérifier que l’argent de la paix n’a pas servi à armer les pirates contre nos navires.
Il y eut un bruit, derrière. Un soldat français avait levé son mousquet.
— Vous êtes en train de me dire, dit le gouverneur, que vous n’êtes pas un press gang ?
Aidan sourit, toujours aussi fatigué.
— Je suis ce que vous voyez, Excellence. Et je vous rappelle que la *Merlin* est armée de trente-deux canons et que mon homme sur la falaise a une mèche bien sèche.
Le gouverneur posa son verre. Il se leva.
— Suivez-moi. Vous verrez. Ça vous apprendra à vous méfier des Français.
Ils traversèrent une cour intérieure, passèrent une porte blindée en fer, descendirent un escalier de pierre usé. La salle des trésors sentait la terre humide et le moisi. Deux gardes, des chaloupes à la main, encadraient une porte en bois cerclée de fer. Le gouverneur sortit une clé de sa veste.
— Le fort n’a jamais été pris, dit-il. Et il ne le sera jamais par des hommes qui n’ont même pas un drapeau.
Il ouvrit la porte.
À l’intérieur, il n’y avait pas de trésor. Il y avait une salle vide, propre, avec une seule caisse en bois au centre. Le gouverneur ouvrit la caisse d’un geste théâtral.
Une couche de feuilles d’or — une livre, pas plus. Les feuilles brillaient d’un éclat jaune, posées en rangées nettes, comme des pages vides d’un livre qu’on n’a jamais ouvert.
Aidan regarda le fond. Sous les feuilles, du sable.
Il releva les yeux vers le gouverneur.
— Où est le reste ?
Le gouverneur referma la caisse d’un geste sec.
— C’est tout ce qu’il y a. Les pirates ont pillé le reste. Ceux qui ont attaqué aujourd’hui, ceux que vous avez noyés. Vous arrivez trop tard, lieutenant. Le butin est au fond de la mer avec leurs cadavres.
Aidan ne bougea pas. Il compta les feuilles. Cinquante, soixante. Une livre, au plus.
Un navire royal, une forteresse, un complot espagnol, un traître anglais, un agent double mort pour rien. Pour ça.
— Vous mentez, dit-il doucement.
Le gouverneur sourit — un sourire de comptable.
— Je suis le gouverneur. Je ne mens pas. Je transpose.
Et c’est à ce moment-là qu’Aidan comprit.
La poudre n’était jamais partie. Le fort n’avait jamais eu besoin d’être trompé pour lâcher ses gains. Le gouverneur avait utilisé les pirates comme épouvantail, comme prétexte — l’attaque d’aujourd’hui, la vraie, celle qu’il avait payée avec de l’or, lui permettait de déclarer les coffres vides. L’or était déjà parti. Depuis des semaines. En barriques, en caisses, par la route intérieure, vers la capitale coloniale où le gouverneur avait sa maison et ses comptes.
Les pirates étaient le *deus ex machina* de son vol.
— Vous avez organisé ça, murmura Aidan. L’attaque. Vous avez payé Vincente pour qu’il vous vende le plan, pour que les canons les tuent tous, et vous avez déplacé l’or avant même qu’une voile n’apparaisse.
Le gouverneur ne perdit pas son sourire.
— Les pirates sont des hommes simples, lieutenant. Ils croient que l’or se prend par la force. Les hommes comme moi savent qu’il se prend par la paperasse.
Derrière Aidan, un des pirates — un homme nommé Petey, un gamin de Bristol — gronda.
— On l’tue ? demanda-t-il en anglais.
Aidan ne répondit pas. Il regardait le gouverneur, ce petit homme gras avec ses bagues et sa perruque, qui venait de voler plus d’or en une seule phrase qu’Aidan en avait vu en dix ans de navigation.
Il pouvait le tuer. Il pouvait prendre le fort — les hommes de la *Merlin* n’étaient pas réels, le signal n’avait jamais existé, mais la confusion pouvait faire le reste. Mais à quoi bon ?
L’or était ailleurs. Et le gouverneur, mort, emporterait l’emplacement dans sa tombe.
Aidan lentement, très lentement, défit la boucle de son ceinturon et le posa sur la caisse.
— Levez le pont-levis, dit-il. Et dites à vos hommes que personne ne sort. Nous avons besoin d’un moment de conversation privée, vous et moi.
Le gouverneur croisa les bras, sûr de lui.
— Et pourquoi ferais-je ça ?
Aidan retira sa veste de marine volée, la jeta par terre. Derrière lui, les dix-sept survivants de l’équipage de Darrow commencèrent à comprendre, et leurs mains se posèrent sur la garde de leurs couteaux.
— Parce que vous venez de me montrer que vous êtes un homme qui comprend la paperasse, dit Aidan. Et moi, je viens de comprendre que la seule façon de vous battre, c’est de jouer votre jeu. Alors nous allons discuter, de quoi vous avez besoin exactement, que j’aille chercher pour vous — et ce que vous me devez en retour.
Une chose était sûre : il ne laisserait pas un homme qui pillait des colonies avec des encres et des sceaux lui prendre aussi la seule chance de rédemption qu’il lui restait.
Le gouverneur haussa un sourcil.
— Vous êtes un drôle de pirate, dit-il.
— Je ne suis pas encore un pirate, dit Aidan. Mais je viens d’apprendre que le meilleur moyen d’obtenir justice, dans cette colonie, c’est de tenir la plume.
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