La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 22: The Empty Vault
Le coffre de la trésorerie était vide. Pas seulement dépouillé — vide comme un coquillage sur une plage, avec cette même résonance creuse quand Aidan y fit glisser sa lanterne. La poussière dessinait des rectangles nets sur les étagères, des fantômes de sacs et de lingots. Le gouverneur avait tout préparé de longue main.
— Il est parti, murmura Aidan.
Derrière lui, le canonnier Wills jura entre ses dents. Les autres survivants — ils étaient six à l’intérieur du fort, les onze restants gardant le portail et les remparts — échangeaient des regards sombres que la lueur orangée des torches creusait de noir.
Un bruit. Léger, presque imperceptible : un grattement. Aidan leva la main. Les hommes se figèrent.
Le son venait d'un vieux bureau de chêne adossé au mur du fond, coincé contre une tapisserie de Flandre poussiéreuse. Aidan s'avança lentement, le pistolet dans sa main droite, l'index sur la gâchette. Le grattement recommança — puis cessa brusquement, comme effrayé par le sable qui crissait sous ses bottes.
Il tira la tapisserie d'un geste sec.
Le garçon était recroquevillé dans une alcôve creusée dans la muraille, si étroite qu'elle ressemblait à une tombe verticale. Il avait peut-être dix ans, douze au plus. Des cheveux noirs emmêlés, des vêtements de bon drap — un pourpoint de velours grenat qui avait dû être riche, désormais couvert de poussière blanche. Il serrait contre sa poitrine quelque chose de petit et métallique, les jointures de ses doigts blanches comme de l'os.
— Bonaparte, dit Aidan en le reconnaissant. Le fils du gouverneur.
Il avait vu le garçon trois jours plus tôt, lors d'une parodie de négociation avec l'ancien chef de la milice, juché sur une chaise trop grande à côté de son père. Il était resté silencieux, les yeux baissés sur ses mains.
Le garçon releva le menton. Il tremblait, mais ses yeux étaient secs.
— Mon père m'a dit de rester caché jusqu'à ce qu'il revienne, dit-il d'une voix claire.
— Ton père ne reviendra pas.
Il y avait de la cruauté à le dire ainsi, et Aidan le regretta presque aussitôt. Mais il n'y avait pas de temps pour les mensonges consolateurs. Le gouverneur avait fui avec le trésor — la vraie cargaison d'or, celle prélevée sur les navires marchands depuis des mois. Il avait laissé son fils derrière lui. Un poids mort. Un remords jeté aux loups.
— Il a pris le trésor, murmura Aidan, plus pour lui-même. Il a pris sa servante et ses coffres.
— Thérèse, dit le garçon. Thérèse est partie avec lui.
Aidan nota le nom. La servante. Il se tourna vers Wills.
— Les écuries. Il faut des chevaux. Il ne peut pas avoir pris la mer — ses propres canonniers nous tiraient dessus, et ce n'était pas un simulacre. Il a dû filer vers l'intérieur des terres, vers la capitale.
— La capitale est à deux jours de cavalcade, répondit Wills. Sans compter la Forêt des Larmes.
Le garçon bougea légèrement, et quelque chose tinta contre la pierre. Aidan regarda. Dans sa main, le jeune Bonaparte tenait une clé — non pas une simple clé de porte, mais un morceau de laiton ouvragé, épais comme le doigt, avec un motif d'oiseau ciselé dans le pommeau.
— Qu'est-ce que c'est ?
Le garçon ne répondit pas, mais ses doigts se resserrèrent autour de l'objet.
— Ce n'est pas la clé de cette pièce, devina Aidan. Ton père a sa résidence principale à la capitale. C'est la clé de sa maison là-bas ?
Bonaparte pinça les lèvres, buté.
— La clé de quoi ? insista Aidan, accroupissant pour être à sa hauteur. Le moment exigeait de la patience, et c'était un luxe qu'il pouvait s'offrir maintenant. La poudre parlait encore dehors, mais elle commençait à s'apaiser — les canonniers du fort devaient se rendre compte que leurs officiers avaient disparu avec le gouverneur.
Le garçon hésita. Puis :
— C'est la clé de son cabinet privé. Il ne la donne jamais à personne. Je l'ai prise pendant qu'il préparait les chevaux.
— Tu l'as volée à ton propre père ?
— Il m'a laissé derrière, répondit simplement le garçon, et il y avait dans sa voix une blessure si franche que même Wills détourna les yeux.
Aidan tendit la main, paume ouverte.
— Donne-la-moi. Je te promets que je vais trouver ton père.
Le garçon regarda la main d'Aidan — les cals de canonnier, la poudre noire incrustée sous les ongles, la peau tannée par la mer. Puis il regarda le pistolet encore fumant à la ceinture d'Aidan.
— Vous allez le tuer.
— Non. Je vais le faire juger pour ce qu'il a fait. Le public connaîtra son vol.
— Mon père dit que le roi ne punit que ceux qui ne savent pas partager, dit le garçon.
Aidan souffla un rire sec.
— Ton père est peut-être un voleur, mais il ne connaît pas les cours de justice. Un vol aussi massif, ça laisse des traces. Des papiers. Des complices. Des greffiers qui parlent trop. À la capitale, je pourrais le faire tomber sans tirer un seul coup de feu — et recevoir une grâce pour mes propres péchés en échange.
Il n'en croyait pas lui-même un mot, ou presque. Mais le garçon n'avait pas besoin de savoir que la politique coloniale était un jeu où les marins déserteurs étaient des pions jetables. Aidan savait une chose, par contre : partir avec le garçon lui donnait un levier. Le gouverneur ne pouvait pas ignorer son fils, même s'il l'avait abandonné. Chaque clocher de la capitale lui signalerait la présence de l'enfant.
Bonaparte tendit la clé. Elle était encore chaude dans la paume d'Aidan, lourde, ouvragée. Il la glissa dans sa poche intérieure, contre son cœur percé — juste là où Isabelle avait mis sa lettre, juste là où elle était morte.
— Allez, dit-il. Tu vas nous guider à la capitale — tu en connais la route ?
— Bien sûr. J'y ai grandi.
— Tu es mon prisonnier, alors. Mais si tu es docile, tu es chez toi.
Le garçon hocha gravement la tête, comme s'il avait déjà compris que la servitude de l'un valait la mort de l'autre.
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Dehors, l'aube pointait. Une brume rose s'étirait sur les remparts, et les canonniers restants — une quinzaine d'hommes, le canonnier en chef parmi eux — étaient agenouillés les mains sur la nuque, surveillés par les gens d'Aidan. Il troquèrent rapidement : la vie des canonniers contre leurs chevaux et la route libre.
À trois quarts de lieue du fort, sous les premières branches de la forêt, un groupe d'hommes sortit des taillis, la mousquet braquée — puis, la reconnaissant, ils baissèrent leurs armes.
Aidan reconnut Bertrand, le bosco, la moitié du visage brûlée par la poudre. Derrière lui, six autres visages de la Sea Wyvern. Ils étaient trempés, sales, mais vivants.
— Vous avez survécu au naufrage ? demanda Aidan.
— Nous étions sur la chaloupe de quart quand le navire s'est brisé, répondit Bertrand. Le courant nous a jetés à la pointe sud. Nous avons marché toute la nuit. On a vu le fort qui tirait des éclairs — on croyait que vous alliez tous y rester.
— Il y en a qui y sont restés, dit Aidan sans détour.
Le silence tomba. Bertrand compta les hommes derrière Aidan. Il y eut un remuement gêné, comme un récit muet des morts.
Bertrand cracha par terre.
— Darrow avant de mourir, il a dit que vous preniez la barre.
— Il l'a dit.
— Alors on vous suit.
Aidan cligna des yeux. Six hommes se plaçaient derrière lui, sans condition, sans marchandage commercial. C'était nouveau. Les hommes de la Sea Wyvern l'avaient respecté comme canonnier, craignant parfois. Mais suivre un capitaine, c'était autre chose. C'était un don de confiance aussi rare, et aussi fragile, que le cristal de roche.
— Il faut que vous sachiez, dit Aidan. Je ne vous emmène pas vers un butin. Le coffre du fort est vide. Le gouverneur l'a vidé et il file vers la capitale, vers sa résidence principale. Je compte le suivre, le démasquer, et lui faire rendre gorge.
— Et si votre plan ne marche pas ? demanda Bertrand.
Aidan tira la clé de sa poche. Elle luisait dans le jour naissant, presque dorée elle-même.
— Alors nous livrerons l'assaut à sa porte. Et cette clé ouvre son cabinet privé — il y a sûrement dedans la preuve écrite de tout ce qu'il a volé au nom du roi.
Bertrand hocha lentement la tête.
— C'est le plan le plus fou que j'aie jamais entendu. Mais je suis encore debout, et la plupart des auteurs de plans sages sont au fond d'une falaise. Alors oui, capitaine, on vous suit.
Une clameur. Une lame brandie, plus pour la forme que pour la menace — les hommes étaient épuisés, mais une énergie nouvelle courait dans leurs veines. Ils avaient un objectif. Pas une chasse au trésor, pas une embuscade sanglante — mais la prise d'un homme puissant par la ruse et le papier. C'était une façon inédite de faire la piraterie.
Aidan regarda le garçon sur le cheval, petit, le dos droit, qui tentait d'ignorer les regards des hommes qui l'entouraient. Sa main se porta à sa poitrine, à travers le tissu, et toucha le contour froid de la clé.
Un cabinet privé. Un coffre-fort. Et quelque part, un gouverneur qui galopait vers l'oubli.
La route du fort se perdait sous les arbres, mais l'objectif d'Aidan avait pris forme.
Il n'avait jamais réussi à servir un roi. Mais il allait apprendre à servir la justice — celle qui se rendait dans les palais, pas sur les ponts.
— En selle, dit-il. La capitale nous attend.
Et dans la poche de sa chemise, usée par l'eau de mer et les nuits blanches, la clé de laiton embarqua une fortune silencieuse : un passeport vers la ruine du gouverneur — ou vers la sienne propre.
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