La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 23: Winds of Betrayal
Le vent sifflait entre les haubans du sloop réquisitionné, un brick de transport renommé *La Mouette* par son équipage d'origine — un nom qu'Aidan trouvait ironique pour un bâtiment qui fuyait. Derrière eux, à moins d'un mille, la silhouette sombre d'un corsaire français tranchait l'écume, ses voiles gonflées comme des ailes de rapace.
« Capitaine. » Bertrand vint se planter à son côté, la mâchoire serrée. « Il gagne du terrain. Ses canonniers nous ont à portée, et nous n'avons que quatre pièces de huit qui ne serviront qu'à faire joli dans un combat. »
Aidan ne répondit pas tout de suite. Il regardait le corsaire, jaugé sa ligne, ses manœuvres. Un navire de guerre rapide, trop bien armé pour être un simple marchand. Quelqu'un avait prévenu les autorités de la colonie, ou peut-être ce bâtiment croisait-il simplement ces eaux par hasard, en quête d'une proie plus lucrative que sept hommes sur un brick fatigué.
« Il ne cherche pas le combat, murmura Aidan. Il nous observe. Un corsaire n'attaque pas sans connaître la valeur de sa prise. »
Autour de lui, les survivants de l'équipage de Darrow s'affairaient. Ils étaient douze à bord de *La Mouette* — les sept qui l'avaient suivi hors du fort, auxquels s'étaient joints cinq autres qui avaient trouvé refuge sur la grève après le naufrage. Derrière, à deux heures de voile, le reste de leur petit groupe naviguait sur une goélette capturée dans l'avant-port, commandée par le maître d'équipage Hoyt.
Le vieux Darrow était adossé à la lisse bâbord, un bras en écharpe, le visage creusé par la fièvre. La blessure qu'il avait reçue pendant la tempête ne guérissait pas, et chaque jour semblait le rapprocher de sa fin. Pourtant, il refusait de rester allongé.
« Laisse-le venir », dit Darrow d'une voix rauque en rejoignant Aidan. Ses yeux fatigués se posèrent sur le corsaire. « Nous n'avons rien à gagner à le combattre, ni à nous en faire un allié. S'il veut notre mort, qu'il nous rattrape. S'il veut notre or, qu'il voie que nous n'en avons pas. »
« Et s'il veut notre peau ? »
Darrow ricana, puis toussa, une main sur sa poitrine. « Alors il aura un combat qui ne lui rapportera rien. Mais j'ai connu des capitaines corsaires. Ils sont comme des chiens : ils n'attaquent que ce qu'ils pensent pouvoir dévorer. Montrons-lui des crocs, et il cherchera une autre proie. »
Aidan hocha lentement la tête. C'était logique. D'une certaine manière, c'était la leçon que lui avait apprise la marine royale : la guerre n'était qu'une question de ressources, et un ennemi intelligent ne gaspillait jamais ses forces pour une victoire vide.
« Bertrand, dit-il. Fais hisser le pavillon de la marine royale anglaise. Lentement. Qu'il le voie bien. »
Bertrand haussa un sourcil. « Nous ne sommes pas… »
« Fais-le. »
Le pavillon monta au mât, et le vent le déploya dans un claquement sec. Pendant un long moment, le corsaire parut hésiter, sa proue oscillant comme s'il pesait le pour et le contre. Puis il vira légèrement au nord, augmentant la distance qui les séparait.
Aidan laissa échapper un souffle. « Par tous les diables… »
Un coup de canon déchira l'air.
La détonation arriva sans avertissement, le boulet traçant un arc au-dessus des vagues. Il frappa *La Mouette* à la poupe, fracassant une section de la lisse bâbord où, un instant plus tôt, Aidan et Darrow se tenaient.
Aidan trébucha, porta la main à son visage pour se protéger des éclats de bois. Quand la poussière se dissipa, il vit Darrow à genoux, un éclat de chêne planté dans la poitrine, du sang ruisselant entre ses doigts crispés.
« Darrow ! »
Il se précipita, attrapa le vieil homme comme il s'effondrait. Le sang était sombre, presque noir, et il formait une mare grandissante sur le pont. Bertrand s'accroupit à leurs côtés, le visage blême.
« Le salaud… » Darrow toussa, des bulles rouges aux lèvres. « Il nous a… canardés en se retirant. Un lâche. »
« Ne parle pas. Bertrand, va chercher le chirurgien. »
Darrow saisit le poignet d'Aidan d'une poigne étonnamment ferme. « Pas le temps. Écoute-moi. J'ai… gardé quelque chose pour ces années. Pour le moment où je saurais à qui le confier. »
De sa main libre, il fouilla sous sa chemise ensanglantée et en tira une fine chaîne d'or à laquelle pendait une bague, un anneau simple orné d'un grenat sombre. Il la pressa dans la paume d'Aidan.
« C'était à ma mère. La famille Bonaparte — le gouverneur, son père — ils devaient une dette à ma famille depuis la guerre de Flandres. Une vieille histoire, une promesse faite entre nobles, jamais honorée. Cette bague prouve cette dette. »
Aidan regarda l'anneau, puis le visage de Darrow, dont les yeux commençaient à se voiler. « Une dette ? Envers ta famille ? »
« Le père du gouverneur Bonaparte a prêté une somme considérable à mon père pour acheter une commission dans la marine française. Quand mon père est mort, la dette n'a jamais été remboursée. Bonaparte a fait valoir que le contrat n'était pas suffisamment en règle. Mais la bague porte le sceau de leur famille. Elle est la preuve. » Il toussa encore, du sang éclaboussant sa barbe grise. « Utilise-la. Quelque chose me dit que tu vas en avoir besoin. Le gouverneur a peut-être volé les coffres de la colonie, mais il ne peut pas renier une dette scellée par le sang et l'or de son père. »
La main d'Aidan se referma sur la bague. Dans son esprit, les pièces du puzzle se mirent en place. Une dette contractée par le père du gouverneur envers la famille de Darrow. Si c'était vrai, cela lui donnait un levier — non pas pour récupérer le trésor volé, mais pour obtenir quelque chose d'encore plus précieux : un pacte, un accord, un moyen d'entrer dans le jeu politique de la capitale sans être aussitôt pendu.
« Je n'ai pas… » Darrow ferma les yeux, sa poitrine se soulevant avec difficulté « … pas compris que le navire serait notre tombeau. Mais toi, tu as compris avant moi. C'est pour ça que je te laisse la bague, et le commandement. Fais ce que la fortune ne nous a pas permis de faire. Rends cette dette à la justice — ou à la vengeance. »
Sa respiration devint courte, sifflante. Bertrand se pencha, posa deux doigts sur son cou, puis releva la tête vers Aidan avec une expression sombre.
« Il est mort, capitaine. »
Aidan resta un long moment silencieux, la bague chaude et lourde dans sa main. Le corps de Darrow gisait contre lui, le regard encore tourné vers le ciel. Autour d'eux, le brick continuait sa route, les voiles claquant au vent, le corsaire désormais à peine visible à l'horizon.
Lentement, il se releva, ôta son chapeau et le tint contre sa poitrine.
« Nous lui rendrons les honneurs ce soir. » Sa voix était ferme, malgré le tremblement intérieur. « Et nous porterons sa mémoire jusqu'à la capitale. » Il glissa la bague à son doigt — elle était trop grande pour lui, mais elle résistait à son index avec un certain confort. « Le gouverneur Bonaparte nous doit non seulement l'or qu'il a volé, mais une dette que son père a scellée par le sang. Il est temps qu'il apprenne qu'un homme peut fuir ses créanciers — mais jamais les morts. »
Bertrand hocha la tête, un respect muet dans les yeux. Les autres membres de l'équipage s'étaient rassemblés, formant un cercle silencieux autour du corps.
Aidan releva les yeux vers l'horizon, vers la capitale qu'il ne voyait pas encore mais qu'il imaginait déjà, avec ses palais, ses bureaux, ses hommes en perruques et ses promesses de justice. Il pensait au prisonnier qu'il avait laissé derrière lui, au fils du gouverneur qu'il avait pris en otage, et à cette bague qui, si le vieux marin disait vrai, valait peut-être plus que tout l'or du trésor caché.
Une chose était certaine : il n'était plus un simple pirate en quête de survie. Il était devenu, malgré lui, l'héritier d'une promesse à laquelle il n'avait jamais aspiré — et dans ce monde de trahisons et de sang, une promesse était la seule arme qui ne pouvait jamais être confisquée.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.