La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 26: Aftershocks
L’assemblée hurlait. Des poings se levaient, des perruques tombaient, des secrétaires couraient entre les bancs comme des rats surpris en plein grenier. Le gouverneur Bonaparte, pâle comme un linceul, n’avait pas dit un mot depuis que les gardes l’avaient traîné hors de la salle des fêtes. Son fauteuil restait vide, tel un trône abandonné.
Aidan se tenait au centre, le lettre de son père encore froissée contre sa poitrine. Le papier pesait davantage que n’importe quel canon qu’il avait jamais servi.
— Silence ! tonna le président de l’assemblée, un homme maigre au visage de fouine nommé Devereux. Silence ou je fais évacuer cette salle !
Le calme revint lentement, comme une mer qui se retire après la tempête. Tous les regards convergèrent vers Aidan, vers ses hommes postés aux portes, vers le fils du gouverneur assis sur une chaise à l’écart, les yeux rouges mais le menton fier.
— Capitaine O’Malley, reprit Devereux en rajustant sa perruque, vous avez porté des accusations graves contre notre gouverneur. Accusations que nous avons vues de nos propres yeux étayées par vos documents.
Un murmure, puis le silence à nouveau.
— L’assemblée est disposée à considérer votre pardon, à condition que vous rendiez l’or du fort et que vous témoigniez par écrit de tout ce que vous avez vu.
Bertrand, appuyé contre un pilier, cracha sur le marbre. Aidan lui jeta un regard noir.
— Nous rendrons l’or, dit Aidan d’une voix ferme. Tout l’or que nous avons pris — et ce que nous avons trouvé au fort. Le gouverneur l’avait déjà vidé, mais ce qui reste sera restitué.
Un représentant à la moustache grise se leva :
— Et le reste ? Les navires que vous avez pillés ? Les cargaisons ?
— Le vrai trésor est ailleurs, répondit Aidan en regardant le président dans les yeux. Dans les comptes truqués, dans les terres vendues au nom du roi dont Bonaparte empochetait l’argent. Interrogez ses livres, fouillez sa résidence du continent. Vous trouverez de quoi financer toute votre colonie pendant dix ans.
Devereux échangea un regard avec deux de ses collègues. Un regard qui en disait long sur l’appétit des hommes de pouvoir.
— Soit, dit-il finalement. L’assemblée vote sur-le-champ. Ceux qui sont en faveur du pardon — et de la naturalisation de ce capitaine et de ses hommes comme citoyens de la colonie — levez la main.
Une vingtaine de mains se levèrent. Quatre ou cinq abstinrent. Aucune contre.
Aidan sentit ses épaules se délester d’un poids qu’il portait depuis sa disgrâce. Bertrand sourit derrière sa barbe. Philippe, le canonnier, hocha lentement la tête comme un vieux sage satisfait.
— Le pardon est accordé, capitaine O’Malley. Vous et vos hommes êtes libres. La colonie vous est reconnaissante.
Le reste de la procédure glissa dans un brouillard. Des paperasses, des signatures, des poignées de mains. On rendit le garçon Bonaparte à sa famille — un oncle vint le chercher, les lèvres pincées, sans un mot pour Aidan. Puis la salle se vida et les lieutenants du gouverneur affluèrent, chacun souhaitant prendre sa part du pouvoir vacant.
Aidan sortit enfin dans la lumière chaude des Caraïbes.
La mer s’étendait devant lui, verte et infinie. À l’horizon, la coque noire de la *Tempête* — anciennement le navire de Darrow — se balançait doucement sur ses ancres. Les autres navires de la petite flotte brillaient comme des coquillages posés sur une plage de soie.
Il resta un long moment immobile, les semelles de ses bottes au bord de l’eau.
Libre.
Le mot lui parut étranger. Depuis combien de temps ? Depuis la cour martiale, sans doute. Depuis la perte de son grade, de son honneur, de son père. Toute sa vie n’avait été qu’une course après une liberté qu’il ne savait pas nommer.
Bertrand s’approcha, la démarche lourde d’un homme de mer mal à l’aise sur la terre ferme.
— Capitaine. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
Aidan regarda son équipage assemblé sur la plage. Sept hommes des anciens condamnés, six hommes du Sea Wyvern, deux canonniers qui l’avaient suivi depuis l’enfer. Quinze visages usés, quinze paires d’yeux qui cherchaient la direction.
— Nous reprenons la mer, dit Aidan. Nous cherchons une île. Une île perdue, loin des routes commerciales, avec de l’eau douce et des arbres à fruits.
— Une île pour quoi faire ? demanda Lefèvre, un gabier au visage balafré.
— Pour construire, Bertrand. Une maison, un fort, une vie. Nous ne sommes plus des pirates. Nous ne sommes pas encore des soldats du roi. Mais nous pouvons être des hommes, tout simplement.
L’équipage se tut. Aidan remarqua les regards échangés — un mélange d’espoir et d’incrédulité. Des hommes qui avaient passé leurs vies à fuir, à voler, à survivre d’un abordage à l’autre, à qui l’on offrait soudain une hache et un terrain.
Philippe cracha dans le sable.
— Je ne sais pas planter un clou, capitaine. Mais je sais faire parler un canon. Vous en voudrez peut-être, pour défendre votre île.
Aidan sourit, un vrai sourire, qui lui creusa des rides aux coins des yeux.
— C’est pour ça que je t’emmène, Philippe.
Un rire courut sur le groupe. La tension se dissipa. Bertrand commença à parler de cartes, de mouillages, d’îles qu’il avait vues jadis et qui pourraient convenir. Aidan l’écoutait d’une oreille distraite, regardant la mer, pensant à Vincente qui se remettait dans un lit de la ville, à Isabelle dont le nom lui serrait encore le cœur, à son père disparu.
Un bruit derrière lui. Un cheval au galop, sabots martelant les pavés de la jetée.
Le messager arriva à leur hauteur dans une bouffée de poussière blanche. Un jeune homme en uniforme bleu de la marine royale anglaise, le visage cramoisi par la course. Il sauta de sa monture avant même qu’elle ne s’arrête, tira un pli cacheté de sa sacoche.
— Capitaine Aidan O’Malley ?
Aidan tourna lentement, les sourcils surélevés. Le sceau rouge de la Couronne sur la cire.
— Lui-même.
— Ordre de Sa Majesté, capitaine. Message personnel de l’amirauté de Port-Royal.
Le jeune homme tendit le rouleau. Aidan l’accepta, tâta le papier épais, la cire encore chaude du voyage. Ses hommes s’approchèrent, curieux.
Il brisa le sceau et déroula la lettre.
La prose officielle, les formules de protocole — mais le sens était clair. Un pirate français nommé Étienne Mercier, dit « La Mouette », écumait les routes entre Cuba et Hispaniola depuis dix-huit mois. Pas moins de onze navires marchands pillés, trois colonies ravagées, un capitaine anglais écartelé entre deux planches et exposé sur une plage de la Jamaïque. La Couronne offrait une commission de guerre — pas une simple lettre de course, mais une commission officielle — à quiconque rapporterait sa tête. Grade de commodore à la clé, et la possibilité d’obtenir un brevet pour la capture de ce pirate ou celle de tout autre frère de la côte pendant dix ans.
Aidan resta un long moment les yeux fixés sur la signature de l’amiral. Puis son regard se leva vers la mer.
Derrière lui, l’équipage attendait. Il pouvait sentir leur hésitation. Ils venaient de retrouver la liberté. Il leur demandait d’abandonner leurs terres, leurs futures îles, leurs projets de paix pour courir encore un danger.
Il roula le parchemin, le glissa dans sa veste.
— Bertrand. Rassemble tout le monde sur la plage.
— Capitaine ?
— On part dans deux heures. Qu’on remplisse les barriques d’eau douce et qu’on achète du biscuit de mer dans la ville.
Bertrand ouvrit la bouche, hésita, puis hocha la tête sans poser de question.
Les hommes commencèrent à se déplacer, obéissant aux ordres qu’ils venaient d’entendre, bien que certains gardent une grimace d’inquiétude.
Philippe s’attarda. Il regarda Aidan les yeux plissés.
— On ne va pas vers notre île, pas vrai ?
Aidan secoua la tête, le parchemin formant comme une pression contre son cœur.
— Pas encore.
— Et où on va, alors ?
— On va rattraper une Mouette, Philippe. On va lui couper les ailes, et on va récupérer ce qu’elle a volé.
Le canonnier hocha la tête, quelque chose comme un respect dans le regard.
— Ah ben ça, c’est mieux que de planter des clous de toute façon.
Il s’en alla en traînant les pieds, ses balances calées sur son épaule.
Aidan resta seul face aux flots. La marée montait, léchant ses bottes. Il pensa à son père — le courage, la mémoire, l’héritage d’un homme qu’il n’avait jamais connu. Un homme qui s’était sacrifié pour sauver des innocents, sans grade, sans gloire, sans qu’on le croie jamais.
Une commission de la Couronne. Un navire — peut-être deux — pour chasser un pirate. Un nom à défendre, enfin, en mer.
Il respira profondément, le sel emplissant ses poumons comme une promesse.
À quelques pas derrière lui, sur le sable, dépassant du cuir d’une malle que Bertrand avait déposée là en débarquant, la poignée d’une épée capturée lors d’une prise il y a bien longtemps. Il sortit la lame, sentit son équilibre familier, et la fit tourner dans le soleil couchant pour la première fois en tant qu’homme libre.
Quelque part au nord, un pirate français semait la terreur. Quelque part dans les cales sombres de sa conscience, l’ombre d’Isabelle murmurait encore un avertissement. Et quelque part sur la mer, entre les deux, se trouvait le chemin que son père aurait voulu pour lui.
Il rengaina l’épée et marcha vers la ville, là où l’attendait sa nouvelle vie.
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