La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 27: Recruits
La poussière du chantier naval collait aux bottes d’Aidan, mêlée à la sciure fraîche et à l’odeur de goudron brûlant. Le *Vengeance*, son nouveau vaisseau amiral — un ancien navire marchand anglais réarmé de vingt canons — se dressait contre le ciel orange du crépuscule, sa coque encore criblée d’échardes là où les charpentiers n'avaient pas eu le temps de poncer.
Assis sur un baril de clous, Bertrand essuya son front avec son bandana délavé.
— On dirait un mendiant qu'on aurait habillé en roi, grommela-t-il en désignant le navire.
— Il tiendra la mer. C'est tout ce qu'on lui demande, répliqua Aidan sans détourner les yeux.
Depuis trois jours, ils avaient recruté. Pas seulement les rescapés de Darrow, mais des matelots sans attache, des déserteurs de la flotte espagnole, deux canonniers français qui parlaient à peine anglais, et un quarteron de gaillards dont les cicatrices racontaient des histoires que même les tavernes du port n'osaient pas colporter. Le tout sous l'œil méfiant du représentant de la couronne anglaise, un certain capitaine Heron, qui avait remis la commission d'Aidan avec un sourire trop poli pour être honnête.
— Le roi d'Angleterre vous offre une flotte, avait-il dit. Une flotte pour chasser La Mouette.
La Mouette. Ce nom seul faisait frémir les équipages. Un Français, disait-on, qui frappait les côtes espagnoles et anglaises avec une audace inouïe. On ne parlait jamais de survivants.
Aidan fit monter les hommes sur le pont. Ils étaient une quarantaine. Une quarantaine d'inconnus prêts à mourir pour un commandement qu'il n'avait pas encore consolidé.
— Écoutez-moi, brailla-t-il. Dans huit jours, nous levons l'ancre. Nous chassons La Mouette. Nous lui coupons la gorge. Qui n'est pas prêt à ça peut débarquer maintenant, et nul ne lui en voudra.
Un silence pesant. Quelques regards échangés. Personne ne bougea.
— Bien. À l'entraînement.
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La matinée s'écoula entre exercices d'abordage et maniement de la poudre. Aidan posta René, le canonnier de sa première heure, à la batterie principale pour instruire les nouvelles recrues. Le vieux loup au visage balafré jurait en trois langues et frappait les plus lents avec le plat de son coutelas.
— Plus vite ! Ton pire ennemi ne t'attendra pas pour pisser !
Bertrand, lui, dirigeait les manœuvres de voile sur deux goélettes qu'ils avaient affrétées comme auxiliaires. La flotte improvisée, pensée pour la rapidité avant la force, était déjà plus affûtée que la plupart des escadres royales qu'Aidan avait connues.
Mais quelque chose le taraudait.
Il s'assit dans la cabine du commandant, dépliant la carte marine annotée par la couronne anglaise. Les positions estimées de La Mouette y figuraient en rouge — des croix irrégulières qui s'étendaient de la côte hispaniola au canal des Bahamas. Un territoire immense, une aiguille dans une botte de foin.
On frappa à la porte. Un homme en uniforme de l'armée coloniale entra, un rouleau de papier à la main.
— Capitaine O'Malley. Dépêche de Saint-Domingue. Notre réseau nous a fourni le dernier signalement de La Mouette. Il opère désormais entre les îles sous le vent.
— Et son identité ?
L'homme marqua un temps. Il déroula le rouleau, et Aidan vit un croquis grossier : un visage anguleux, un bandeau noir sur l'œil gauche, des cheveux longs encadrant des traits familiers.
Aidan sentit son sang se glacer.
— Il se fait appeler le colonel, continua l'émissaire. De son vrai nom...
— ... Louis. Louis Marchand.
L'émissaire cligna des yeux.
— Vous le connaissez ?
Aidan ne répondit pas tout de suite. Louis Marchand. Les souvenirs affluèrent comme une lame dans l'eau noire. Isabelle, debout à la proue d'un navire en feu, le regard qui le transperçait. Elle l'avait trahi. L'avait conduit dans une embuscade d'où il n'était sorti que par miracle. Sa mort — son corps disparu dans les flammes — avait scellé cette histoire. Une histoire qu'il n'avait jamais racontée à personne, pas même à Bertrand.
Être poursuivi par le frère vengeur d'une femme qu'il avait aimée, et qui avait tenté de le tuer.
Le poids de la vérité s'abattit sur ses épaules comme une voile imprégnée d'eau.
— Il a pris la mer pour venger sa sœur, murmura Aidan, presque pour lui-même.
— Sa sœur ? fit l'émissaire. Nous n'avions pas ces détails. Nos informateurs disent seulement que La Mouette a juré de égorger un homme de la marine anglaise qui aurait causé la mort de sa famille.
Les pièces du puzzle s'assemblèrent avec une précision cruelle. Louis croyait qu'Aidan avait tué Isabelle. Il ne savait pas, ne pouvait pas savoir, qu'elle avait été au cœur de la trahison — qu'elle l'avait conduit à un piège et que sa mort était le fruit de sa propre duperie. Ou peut-être était-elle tombée sous les coups d'un autre. Une ombre dans les flammes. Rien de certain, seulement le chagrin d'un frère égaré dans la vengeance.
Aidan roula la carte.
— Ce détail, dites-vous ? Personne ne doit savoir que je connais La Mouette. Ma commission repose là-dessus.
— Et si le représentant de la couronne l'apprend ?
— Il ne l'apprendra pas. Vous avez ma parole et le prix de votre silence. Cinquante livres d'or, payables dès notre retour.
L'émissaire hocha la tête, l'air prudent, puis sortit.
Resté seul, Aidan s'appuya contre la table. Sa main tremblait. Il se souvint de la lettre de son père, de l'anneau de Darrow, de Vincente alité à la capitale. Il n'y avait plus de place pour la douleur personnelle. Louis Marchand pouvait croire ce qu'il voulait. Ce qui importait, c'était la mission : capturer La Mouette ou le couler, prouver sa loyauté à la couronne, obtenir son pardon complet et arracher son équipage aux gibets qui se dressaient toujours dans les villes portuaires.
Et si cela signifiait laisser croire à Louis qu'il avait tué sa sœur ? Eh bien, la mer gardait bien des secrets.
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Ce soir-là, un caboteur jeta l'ancre dans la baie. Il portait un drapeau rouge sans marque distinctive, et à la barre se tenait un homme seul, vêtu de cuir noir, la mâchoire serrée, le poil gris. Il sauta à terre sans attendre l'amarrage.
— Je cherche O'Malley, gronda-t-il d'une voix de gravier.
— Vous l'avez trouvé, dit Aidan, descendant la passerelle de bois.
— Je m'appelle Jack Redman. On m'a dit que vous payiez bien pour des hommes habitués au sang.
Redman était trapu, les épaules d'un portefaix, des mains noueuses aux jointures éclatées par les bagarres. Il portait à la ceinture une paire de pistolets à silex et un sabre d'abordage anglais, particularité frappante pour un recruteur, et une cicatrice de pendu autour du cou qui racontait une évasion improbable.
Aidan l'observa. Les anciens officiers de la Royal Navy portaient leur accent jusque dans leur démarche. Mais celui-ci cachait bien ses origines sous une barbe broussailleuse.
— Pourquoi cherchez-vous l'engagement ici plutôt que dans la flotte anglaise ?
— Pas à l'aise avec les chaînes et la solde de misère. Et puis les canonnières ont la mémoire longue. J'ai eu des démêlés... personnels.
Personnels. Un mot vague. Un mensonge par omission. Aidan sentit l'odeur du danger, mais il avait besoin de chiens de guerre, pas de chorale.
— Vous savez manœuvrer ?
— Mieux que votre bosco, murmura Redman en inclinant la tête vers Bertrand, occupé plus loin à rallumer une lanterne.
— Et vous préférez le sabre ou le pistolet ?
— Le canon. Un vrai canonnier anglais sait lire le vent et l'angle dans son sang.
Un frisson traversa Aidan. Trop de précision, trop d'aisance dans le vocabulaire. Cet homme avait servi. Mais pour qui ?
Il lui serra la main. Noire comme l'âme de ceux qu'il avait quittés.
— Vous êtes engagé. Double solde, quart sur les prises. Mais une seule trahison et vous finirez à la proue de ce navire, les oreilles clouées au mât. Nous sommes clairs ?
— Cristallin, répondit Redman avec un sourire qui dévoila des dents jaunies.
Aidan le regarda s'éloigner vers le caboteur. Il aurait dû se réjouir d'avoir trouvé un officier d'artillerie aussi expérimenté. Mais la cicatrice autour du cou et la précision de ses manœuvres laissaient entrevoir un homme qui ne figurait sur aucun registre de bord qu'il avait pu consulter à Kingston.
Il convoqua René.
— Cet homme, Redman. Je veux que vous le suiviez. Pas trop près, mais assez pour voir d'où il vient.
René écarquilla les yeux.
— Vous vous méfiez ?
— Je me méfie de tout ce qui porte l'uniforme anglais et qui prétend l'avoir quitté.
Plus tard dans la nuit, assis seul à la proue du *Vengeance*, Aidan contemplait la mer éclairée par une lune rousse. Demain, l'entraînement reprendrait. Dans quatre jours, ils lèveraient l'ancre.
Quelque part entre ces îles, Louis Marchand croisait, cherchant un homme qu'il n'avait jamais rencontré, mais dont il croyait tout savoir. Et lui, Aidan, il portait le poids de secrets qui pouvaient tout faire basculer.
Il tâta l'anneau de Darrow à son doigt. Une promesse à un mourant. Un héritage qui n'était pas le sien, mais qui chantait dans le sang comme une dette ancienne.
Soudain, une voix monta depuis le quai, étouffée par le vent.
— Capitaine O'Malley !
L'émissaire, de retour, essoufflé, échevelé.
— Les alliés du gouverneur ont attaqué la prison de la capitale. Bonaparte est libre.
Aidan serra le bastingage jusqu'à ce que le bois craque.
— Et le fils ?
— L'enfant est toujours en votre garde, mais la colonie est en effervescence. Ils disent que la couronne pourrait revenir sur sa commission si le gouverneur vous dénonce d'abord exactement ce qu'il faut savoir.
La menace était claire. Bonaparte libre, c'était un témoin que Aidan avait exilé, volé, déshonoré. La vérité comptait moins que les alliances.
— Alors nous partons avant l'aube, dit Aidan, la voix coupante. Qu'on prépare les hommes. La chasse commence maintenant.
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