La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 28: Crossing Swords
Les canons tonnèrent une dernière fois, et le silence retomba sur la baie, lourd comme un suaire. Le navire marchand anglais, pris en étau entre le *Sea Serpent* et la *Galeana*, avait amené ses couleurs sans qu’un seul boulet ne fasse mouche. Une capitulation sans gloire, presque décevante.
Aidan O’Malley se tenait à la proue, la main crispée sur le bastingage. La sueur collait sa chemise à sa peau sous le soleil des Indes occidentales. Derrière lui, l’équipage ne criait pas victoire. Les regards étaient durs, muets, chargés d’une rancune que le pardon officiel n’avait pas effacée.
— Capitaine.
La voix de Bertrand, son second, était un murmure rauque. Il désigna d’un menton le groupe d’hommes rassemblés près du grand mât : une trentaine de gueules patibulaires, dont plusieurs anciens hommes du gouverneur Bonaparte, graciés eux aussi en échange de leur témoignage. Leur meneur, un colosse balafré nommé Crabb, se tenait les bras croisés, le visage fermé comme un coffre.
— Ils n’ont pas digéré la commission, dit Bertrand. Pour eux, on a échangé l’île tranquille contre une chasse au Français. Et ces chiens qu’on a embarqués, ils sentent le soufre.
— Je sais.
Aidan sauta sur le pont principal d’un mouvement souple, malgré la fatigue qui tirait ses membres. Dix jours de mer, une prise, et toujours pas de trace de La Mouette. Le vent était bon, les cales pleines, mais l’équipage fermentait comme une barrique trop pleine.
Crabb fit un pas en avant. Sa voix porta, grasse et provocante :
— On a signé pour la liberté, capitaine. Pas pour traquer des fantômes français au nom du roi d’Angleterre. Y a des gars ici qui se demandent si t’as pas vendu ton âme pour une médaille.
Des murmures approbatifs coururent le long du pont. Aidan sentit le poid des regards se poser sur lui. Près de la barre, Jack Redman observait, les doigts nonchalamment posés sur la culasse d’un canon de chasse. Le nouveau maître canonnier n’avait pas encore pris parti.
Aidan ne haussa pas la voix. Il descendit l’échelle de dunette, marcha droit vers Crabb, et s’arrêta à un pas de lui. La différence de taille était nette ; le colosse le dominait d’une tête. Mais Aidan avait la rage froide de ceux qui ont tout perdu et ne craignent plus rien.
— Tu doutes de ma parole ? demanda-t-il, le ton presque doux.
— Je doute qu’on meure pour une commission qu’on verra jamais, cracha Crabb. T’as promis une terre, une vie. On a eu des boulets anglais.
— Ces boulets, c’étaient ceux du gouverneur qui voulait vous pendre. Moi je vous ai donné une chance de racheter vos peaux. La commission est réelle. Le mandat est royal. Mais si certains veulent rester sur le rivage à compter leurs peurs au lieu de naviguer avec moi…
Il sortit son coutelas, lentement, et le planta dans le pont entre eux. La lame vibra un instant dans le bois.
— … qu’ils le disent. Face à moi. Pas en chuchotant dans les coins comme des femmes de port.
Un silence de plomb. Crabb rougit, les muscles de sa mâchoire saillants.
— T’as pas peur, capitaine ? ricana-t-il en s’avançant.
C’était l’erreur qu’Aidan attendait. D’un geste vif, il ne dégaina pas ; il fit un pas de côté, saisit le poignet de Crabb et le tordit derrière son dos dans un mouvement d’épaule. Le colosse hurla, plié en deux, le bras presque arraché. Aidan maintint la prise, le souffle court mais la voix ferme :
— Je n’ai pas peur d’un homme qui menace ses frères à bord. Ici, la loi est la mienne, et la mer est notre maître. Tu veux te plaindre ? Vas-y. Mais la prochaine prise, elle se partagera entre ceux qui tiennent le cap, pas entre ceux qui geignent.
Il relâcha Crabb, qui recula, le visage déformé par la honte et la douleur. Autour d’eux, les murmures changèrent de nature : non plus de la colère, mais une sorte de respect prudent. Un vieux marin, barbu et ridé, hocha la tête.
— Le capitaine a du cran, dit-il à voix haute. J’ai servi sous pire.
Aidan ramassa son coutelas, le rengaina, et se tourna vers Redman.
— Maître canonnier. Prépare les hommes à l’abordage pour la prise. Et toi, Bertrand, viens dans ma cabine. J’ai besoin de tes yeux sur la carte.
Dans la cabine, l’air était étouffant. Aidan s’assit à la table, écarta les rouleaux de parchemin, et posa devant lui l’anneau de Darrow. Le cercle d’or pâle, gravé d’un sigle complexe — une ancre entrelacée d’une branche d’olivier — reflétait la lumière ambrée de la lampe. Il le fit tourner entre ses doigts.
— Ce n’est pas qu’un souvenir, dit-il lentement. Darrow m’a dit que cela suffirait à faire plier le gouverneur Bonaparte. Mais je n’ai jamais su pourquoi.
Bertrand s’accroupit en face de lui, les yeux plissés. Il connaissait les symboles des maisons marchandes comme d’autres connaissent les psaumes.
— L’ancre et l’olivier… C’est le sceau des O’Malley d’origine, non ? Ceux de Cork, je veux dire. Mais il y a une branche qui a traversé la mer, il y a soixante ans. Des négociants. Ils ont fait fortune sur la côte d’Afrique.
Aidan releva la tête, le sang battant à ses tempes.
— La côte d’Afrique ?
— Oui. Le commerce des esclaves, mon capitaine. C’était leur fonds de commerce. Des hommes respectés à Bristol et à Londres pour avoir fourni les plantations en chair fraîche. Ta mère était de cette famille ?
Aidan regarda l’anneau, puis le remit dans sa poche, la gorge sèche.
— Ma mère… je l’ai à peine connue. Elle est morte quand j’étais enfant. Darrow m’a dit que c’était un héritage, rien de plus. Il n’a jamais parlé d’Afrique, ni de traite.
— Peut-être parce que c’était une tache, dit Bertrand. Les O’Malley de Bristol ont fait fortune, mais ils ont aussi failli la perdre quand l’Angleterre a commencé à restreindre la traite. Certains se sont tournés vers le sucre, d’autres ont disparu.
Aidan se leva. La cabine lui sembla soudain trop petite, trop close. Il avait fui les navires négriers toute sa vie, par instinct plus que par conviction. Il avait vu les cales puantes, les chaînes, les visages vides. Et voilà que son propre sang — le nom qu’il portait — était lié à cette horreur.
— Le père, dit-il, la voix rauque. Mon père. Tu sais ce qu’on disait de lui ?
Bertrand hésita.
— On disait qu’il était déserteur. Mais le gouverneur a menti sur ce point. C’est prouvé.
— Il a menti sur tout le reste, alors. Peut-être que mon père n’a pas fui. Peut-être qu’il a lutté contre quelque chose de plus grand.
Il ouvrit la porte de la cabine, sortit sur le pont. La mer était calme, mais l’horizon portait une promesse de tempête. Le navire marchand capturé était déjà amarré à couple, son équipage rassemblé sous bonne garde.
— Ce n’est pas le moment, dit-il enfin. La commission d’abord. La Mouette ensuite. Mais cette histoire… elle n’est pas finie.
Il se retourna vers Bertrand, les yeux brillants d’une détermination nouvelle.
— Quand on aura mis la main sur La Mouette, je veux trouver la route de cette famille. Et savoir ce que mon père a réellement fait, sur cette côte.
La nuit tombait. Sur le pont, les hommes commençaient à allumer les lampes. Le capitaine du navire marchand, un petit homme en perruque poudrée, fut conduit à l’arrière. Il jeta un regard mauvais à Aidan.
— Vous êtes un pirate, dit-il. Peu importe votre commission. Un pirate reste un pirate.
Aidan sourit, sans chaleur.
— Peut-être. Mais un pirate qui sait d’où il vient. Et qui sait où il va.
Il se tourna vers la mer, les doigts serrés sur l’anneau dans sa poche.
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