La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 29: Low Tide Conspiracy
La vigie hurla depuis le nid-de-pie, sa voix déchirant la brise matinale.
« Deux voiles ! Par le travers bâbord ! »
Aidan leva la main pour arrêter le martèlement des canons à l’entraînement. La sueur collait sa chemise à sa peau, et le pont du *Roi Charles* sentait le goudron chaud et la poudre. Il grimpa aux haubans avec une agilité que deux années de mer lui avaient rendue, et scruta l’horizon.
Deux navires. Le premier, une frégate élancée, arborait fièrement la croix de Saint-Georges. Le second, plus trapu, plus menaçant, montrait le pavillon noir d’un corsaire. Pas de tête de mort — une simple mouette blanche sur champ écarlate.
Le cœur d’Aidan se serra. *La Mouette.* Non, impossible — ce navire était trop petit. Un lieutenant, sans doute. Mais l’alliance entre la couronne anglaise et un corsaire ne présageait rien de bon.
« Toutes voiles dehors, cap au nord », ordonna-t-il en redescendant. « On ne cherche pas le combat aujourd’hui. »
Redman s’approcha, le visage taillé à la serpe, ses yeux plissés vers les navires. « Ils nous ont vus. La frégate met le cap sur nous. Le corsaire ralentit. »
« Ils veulent parler. Très bien. Faites préparer la chaloupe. Bertrand, avec moi. »
Le capitaine anglais qui les accueillit à bord avait une cinquantaine d’années, une barbe poivre et sel, et un regard qui semblait peser chaque homme avant de lui serrer la main.
« Capitaine O’Malley ? » Il tendit une main franche. « Je suis le capitaine Thomas Whitmore, de Sa Majesté. Voici le capitaine Delacroix, corsaire au service de la couronne. »
Delacroix, un homme sec au nez busqué, ne sourit pas. Il observait Aidan comme on observe une cargaison suspecte.
« Ma commission m’informe que vous chassez La Mouette », dit Whitmore en les faisant passer dans sa cabine. Des cartes s’étalaient sur une table de chêne. « J’ai des nouvelles fraîches. La Mouette a frappé un convoi au large de la Barbade il y a trois jours. Il fait route vers le sud. »
« Vers les Îles-sous-le-Vent ? »
« Précisément. Il se croit à l’abri. » Whitmore déroula une carte de l’archipel. « Si nous unissons nos forces, nous pouvons le coincer entre ces deux îlots. »
Aidan étudia la carte, mais son esprit dérivait. *Louis Marchand.* Le frère d’Isabelle. Chaque fois qu’il prononçait le nom de sa proie, le visage de la jeune femme lui traversait l’esprit — ses yeux clairs, sa voix qui lui avait murmuré un avertissement qu’il n’avait pas compris à temps.
« Qu’en pensez-vous ? » demanda Delacroix, la voix acérée.
« Je pense que deux navires anglais et un corsaire français feraient vite comprendre à La Mouette qu’il doit changer de terrain de chasse », répondit Aidan. « Mais j’ai besoin de ravitaillement. Mes cales sont à moitié vides. »
« Nous pouvons vous fournir ce qu’il faut », dit Whitmore. Il se tourna vers une armoire et en sortit une bouteille de rhum. « Un verre pour célébrer notre alliance ? »
Tandis que Whitmore versait, son regard s’arrêta sur la main d’Aidan, qui tenait son verre. La bague en argent brillait sous la lumière du hublot.
« Cette bague… » Whitmore s’approcha, les yeux écarquillés. « Puis-je la voir ? »
Aidan hésita. Puis retira la bague et la tendit. Whitmore la fit tourner entre ses doigts, étudiant l’anneau, le sceau ovale.
« Les armes de la famille Ashworth », murmura-t-il. Il releva les yeux vers Aidan avec un regard étrange. « Vous êtes un bâtard, capitaine ? Ou un héritier sans le savoir ? »
« Je suis Aidan O’Malley. Mon père était Thomas O’Malley, canonnier dans la marine de Sa Majesté. »
Le silence de Whitmore dura trop longtemps. Il reposa la bague sur la table comme si elle brûlait.
« J’ai connu votre père », dit-il doucement. « Pas en mer. À Londres, il y a vingt-cinq ans. Il était jeune, passionné, et couvert de dettes de jeu. Sa famille — la famille de sa mère — était l’une des plus puissantes de la traite négrière. Les Ashworth. Ils contrôlaient un tiers du commerce de la côte africaine. »
Aidan sentit le plancher vaciller sous ses pieds. Sa mère, une Ashworth ? Les marchands d’âmes ? Le visage de Bertrand surgit dans sa mémoire — les révélations murmurées dans la cabine, les soupçons sur la bague.
« Mais Thomas… » Whitmore secoua la tête avec un respect dans la voix. « Thomas a tourné le dos à tout cela. Il est devenu l’un des plus féroces abolitionnistes de Londres. Il a témoigné devant le Parlement. Il a publié des pamphlets qui ont ruiné la réputation de sa propre famille. Ils l’ont déshérité. Ils ont tenté de le faire taire. »
« Et ensuite ? »
« Ensuite, votre père a commis l’erreur de convaincre son frère — votre oncle, Samuel Ashworth — de libérer les captifs d’un de leurs navires. Le navire a brûlé dans le port de Bristol. Les Ashworth ont accusé Thomas d’être responsable. Il a été dégradé, déshonoré, et on lui a donné le choix : la prison ou l’exil dans les colonies. Il a choisi les colonies. »
Aidan fixait la bague. Elle semblait peser mille livres.
« Le gouverneur m’a dit qu’il était un lâche », dit-il, la voix rauque. « Un traître. »
Whitmore sourit avec amertume. « Le gouverneur Bonaparte était un menteur, capitaine. Votre père n’a jamais été un lâche. Quand un navire négrier — un Ashworth — a été pris par des pirates au large de la Jamaïque, et que les esclaves à bord ont été libérés, votre père était le premier homme par-dessus le bord pour les protéger. Il est mort en les défendant. Les gens qui rapportent cette histoire disent qu’il a fallu trois coups de pistolet pour le faire tomber. »
Le cœur d’Aidan battait à un rythme qu’il ne reconnaissait pas. Sa gorge était serrée. Toute sa vie, il avait cru porter le nom d’un déshonneur. Maintenant, on lui disait que ce nom était une bannière — trempée dans le sang de ceux qui avaient refusé de trahir.
« Merci, capitaine », dit-il enfin, en reprenant la bague. Il la remit à son doigt. « Vous venez de me rendre un héritage que je ne savais pas avoir perdu. »
Delacroix, qui n’avait pas bougé, croisa les bras. « Et cet héritage change-t-il votre mission ? »
Aidan se redressa. Son esprit bouillonnait. Le gouverneur qui avait financé des pirates. Sa famille maternelle qui avait vendu des êtres humains. Son père mort pour les libérer. La Mouette qui n’était autre que le frère d’Isabelle. Les morceaux s’assemblaient dans une mosaïque qu’il n’avait pas encore finie de comprendre, mais dont les contours devenaient nets.
« Ma mission reste la même », dit-il lentement. « Mais j’y vois désormais plus clair. Ma commission vient de la couronne. Le gouverneur que nous avons arrêté soutenait des pirates. Je me suis demandé pourquoi un homme d’État ferait alliance avec le crime. »
« Et quelle est votre réponse ? »
« Ce réseau ne se limite pas à Bonaparte. Il y a d’autres mainsnégociantes, d’autres officiels qui tirent profit de la piraterie. La Mouette n’est qu’un instrument — peut-être plus victime qu’auteur. Mais si je veux honorer mon père, je dois frapper plus haut. »
Whitmore échangea un regard avec Delacroix. « Vous parlez de démanteler tout le réseau ? »
« Je parle de remonter la chaîne jusqu’à son extrémité. » Aidan vida son verre et le posa bruyamment. « Et je commence par La Mouette, parce que c’est la mission qui m’a été confiée. Mais je vous préviens, capitaine Whitmore : quand j’aurai sa tête, je ne m’arrêterai pas là. »
Alors qu’il retournait à sa chaloupe, le visage d’Isabelle flotta une fois encore devant ses yeux. Elle lui avait dit, la dernière fois qu’il l’avait vue, que son frère n’était pas le monstre que les rumeurs racontaient. Il avait cru qu’elle mentait. Mais si son propre père avait été calomnié toute sa vie, ne pouvait-il en être de même pour Louis Marchand ?
Il monta à bord du *Roi Charles*, les jambes lourdes, et trouva Bertrand qui l’attendait près de la lisse.
« Alors ? »
Aidan le regarda, le visage grave. « Va chercher le prisonnier. Le fils du gouverneur. Il est temps qu’il nous dise ce que son père savait des réseaux de la colonie. »
« Il ne parlera pas. »
« Il parlera. » Aidan serra le poing, la bague mordant sa paume. « Parce que je viens de découvrir que ma famille a affranchi sa propre honte à coups de sacrifices. Le fils d’un traître ne m’intimide plus. »
Bertrand partit sans poser de question. Aidan resta seul sur le pont, le regard fixé sur l’horizon où le soleil achevait de se lever — droit dans la direction du sud, vers les Îles-sous-le-Vent, vers La Mouette, et peut-être, vers les réponses que sa mère lui avait emportées dans sa tombe.
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