La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 30: The Moravian Mission
La barque glissa sur l'eau calme du lagon, sa quille effleurant les herbiers marins. La brume du petit matin enveloppait les palétuviers comme un linceul. Aidan avait suivi la carte retrouvée dans les papiers de son père, une esquisse grossière menant à cette côte sud de la Jamaïque, loin de toute route maritime fréquentée.
— Vous êtes sûr de l'endroit, capitaine ? demanda Bertrand en maniant l'aviron avec une prudence de vieux loup de mer.
— Mon père y est venu trois fois entre 1664 et 1668. Il y a consigné des coordonnées précises, des annotations sur les courants. Mais surtout, il a noté un nom : *Maman Clarisse*.
Bertrand fronça les sourcils. Ce nom ne lui disait rien. Aidan plongea son regard vers la mangrove qui s'ouvrait soudain sur une plage de sable blanc. Des cases aux toits de chaume se dessinaient entre les cocotiers, et une odeur de poisson fumé flottait dans l'air humide.
Un village libre.
Les habitants s'étaient rassemblés à leur approche, méfiants. Des hommes noirs armés de mousquets rouillés, des femmes aux yeux durs, des enfants qui se cachaient derrière les jupes de leurs mères. Aidan sauta de la barque, les mains levées en signe de paix.
— Je cherche Maman Clarisse, dit-il dans le créole que son père lui avait appris enfant, sans même savoir d'où il tenait cette langue.
Un vieil homme aux cheveux gris s'avança. Il observa Aidan longuement, puis son regard se posa sur le médaillon que le jeune homme portait autour du cou — celui qui appartenait à sa mère et que le gouverneur avait prétendu être un faux.
— O'Malley, souffla-t-il. Tu es le fils de Thomas.
Ce n'était pas une question. Aidan hocha la tête, le cœur battant.
— La vieille vous attend au jardin des herbes.
Il suivit le chemin tracé entre les maisons, Bertrand sur ses talons. Le village était prospère — des cultures de manioc, des porcs, un petit chantier naval où l'on construisait des goélettes. Des hommes et des femmes travaillaient côte à côte, libres, sous un ciel clément. Aidan se demanda si c'était là que son père avait rêvé de l'emmener, loin de l'Angleterre et de ses chaînes.
Le jardin des herbes était un cercle de terre brune délimité par des pierres volcaniques. Une femme y travaillait, courbée sur des plants de méli-méli, de citronnelle et de baume. Elle portait un foulard indigo serré autour de sa tête, et sa peau ridée racontait des décennies de soleil et de peine. Quand elle se redressa et vit Aidan, ses yeux s'écarquillèrent.
— Jésus-Marie-Joseph.
Elle laissa tomber sa machette et s'approcha, les mains tendues. Aidan retira le médaillon de son cou et le lui offrit. Elle le prit avec une révérence presque religieuse, le retourna, le porta à ses lèvres, puis fondit en larmes.
— C'est le locket d'Éléonore, murmura-t-elle. Où l'as-tu trouvé ?
— Ma mère... Elle est morte en me donnant naissance. C'est ce qu'on m'a toujours dit.
Maman Clarisse le regarda avec une compassion qui le mit mal à l'aise. Elle secoua lentement la tête, et le monde d'Aidan bascula.
— Non, mon enfant. Ta mère n'est pas morte. On te l'a volée.
Aidan sentit le sol se dérober sous ses pieds. Il dut s'appuyer sur Bertrand pour ne pas tomber.
— Je l'ai vue naître, la petite Éléonore. Je l'ai nourrie de mon propre lait après la mort de sa mère, la tienne, la française. Ton grand-père, le marchand Ashworth, n'était pas un homme cruel, mais il était faible, et sa faiblesse l'a conduit au pire. Quand Thomas a refusé de reprendre la traite, quand il a libéré les captifs de son propre navire, Ashworth a voulu le tuer. Il ne l'a pas fait. Il a fait pire. Il a vendu sa propre fille à des négriers français qui naviguaient vers les îles sous le vent.
— C'est impossible, murmura Aidan, la voix étranglée. Mon grand-père maternel... Whitmore m'a dit qu'il était un marchand prospère, mais pas qu'il avait vendu sa propre enfant.
— Les hommes prospèrent sur les os de leurs semblables, mon fils. Ta mère a été embarquée sur un navire appelé La Trinité Rouillée. Le capitaine avait des liens avec les colonies françaises de la Martinique. On n'a jamais su précisément ce qu'elle était devenue, mais certains affirment l'avoir vue à Fort-Royal, portant des robes de soie et des bijoux.
Aidan serra le poing. Des robes de soie. Des bijoux. Et pendant ce temps, son père s'était couvert de honte pour la retrouver. Il avait navigué le long des côtes africaines, il avait affronté des pirates, il avait brûlé les ponts avec sa famille — tout cela pour retrouver une femme que les siens avaient jetée comme un rebut.
— Mon père savait-il qu'elle était vivante ?
— Je lui ai écrit. J'avais un contact à la Martinique. Mais ta mère a disparu à nouveau, et Thomas est mort avant que je puisse lui remettre la lettre.
Elle fouilla dans une poche de sa robe et en sortit un papier jauni, plié et replié, usé aux pliures. Elle le tendit à Aidan. C'était une lettre datée de 1666, écrite d'une main tremblante :
*À Madame Clarisse, servante de Dieu. Éléonore a été aperçue dans la demeure du gouverneur général à Fort-Royal. Elle semble en bonne santé, mais ses yeux sont ceux d'une captive. Personne n'ose approcher, car elle est traitée comme une dame de haut rang. On la dit mariée.*
Aidan relut ces mots plusieurs fois. Mariée. Sa mère était mariée au gouverneur français. Il se souvenait des rumeurs qui couraient sur le compte de Bonaparte, le gouverneur de la Jamaïque qu'il venait de faire arrêter — des alliances contestées, des traités secrets avec les Français. Et sa mère y était mêlée, prisonnière ou complice ?
Le silence s'étirait. Bertrand se dandinait d'un pied sur l'autre, tendu comme une corde de violon.
— Capitaine, dit-il doucement, nous avons une commission royale. La Mouette nous attend, et le gouverneur nous a donné carte blanche.
Aidan ferma les yeux. La Sainteté de sa mission, sa rédemption promise, son ascension — tout cela se heurtait à un visage de femme qu'il n'avait jamais connu, souriant dans un lointain rêve d'enfant. Une mère qu'il avait pleurée chaque année à la Toussaint, allumant une chandelle pour une morte qui n'était peut-être pas morte.
— Change de cap, dit-il, la voix ferme.
— Pardon ?
— La Mouette attendra. Nous mettons le cap sur la Martinique. Trouve Isabeau, qu'elle nous dessine les cartes de Fort-Royal. Et préviens les hommes : cette mission n'est plus une chasse au pirate.
Bertrand le dévisagea, comprenant enfin la portée de ce que venait de révéler Maman Clarisse.
— Dites-moi, capitaine, souffla-t-il. Quand vous la trouverez... que ferez-vous ?
Aidan fixa l'horizon, là-bas, par-delà la mer. Des réponses. Des trahisons. Une guerre peut-être.
— Je lui demanderai ce qu'elle a vu. Et je découvrirai qui est cet homme qu'on appelle mon père.
Il retourna vers l'océan, le médaillon serré contre sa poitrine. Les eaux étaient devenues soudain moins calmes.
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