La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 3: First Blood
La vigie hurla depuis le nid-de-corbeau, un cri aigu qui déchira la brume matinale : « Voile à tribord ! Une caraque, lourde de flanc ! »
La Sea Wyvern, jusqu’alors endormie sur une mer d’huile, s’éveilla dans un crépitement de bottes sur le pont. Aidan, encore à moitié aveuglé par le sommeil, saisit son coutelas et grimpa sur le gaillard d’arrière. Le capitaine Darrow se tenait déjà là, une longue-vue collée à l’œil, sa silhouette dégingandée aussi immobile qu’un mât. À ses côtés, Barrow, la balafre livide sur sa joue, mâchait un morceau de tabac comme s’il voulait en extraire tout le venin.
« Ce n’est pas un marchand ordinaire, capitaine, dit Darrow, la voix douce mais tranchante. Deux rangées de sabords. Elle transporte de l’argent, ou de la vanité. Peut-être les deux. »
Barrow cracha dans le vent. « Une caraque espagnole, ça veut dire des canons longs et des marines nerveux. On a perdu trois hommes à la dysenterie, et notre canonnier a la fièvre. Il tremble plus qu’il ne vise. »
Aidan sentit le regard de Darrow se poser sur lui, brièvement, comme une lame qu’on sort puis qu’on rengaine. Le capitaine ne dit rien, mais il n’avait pas besoin de parler. Aidan savait ce que ce regard signifiait. Un maître canonnier. Un homme qui avait fait pleurer des batteries ennemies lors de trois engagements sous pavillon anglais. Ici, il n’était qu’un nouveau, un homme de pont, un simple matelot qui tirait sur les cordages quand on le lui ordonnait.
La poursuite dura une heure. Le vent était capricieux, et la caraque espagnole, plus lourde mais mieux gréée, tentait de fuir vers le sud, vers les eaux patrouillées par les galions de Sa Majesté Catholique. Darrow manœuvra avec une froide économie, coupant la route de l’Espagnol, l’obligeant à virer contre le vent. Les deux navires se rapprochèrent, bord à bord, à moins de cinquante brasses.
« Larguez le grand foc ! » hurla Darrow. « Barrow, prépare l’abordage. Mais d’abord, on lui arrache les dents. Canonniers, en place ! »
La réponse fut un silence embarrassé. Le vieux canonnier, un homme nommé Pipps au visage jaune et creusé, était affalé contre le cabestan, secoué de tremblements. Il ne pouvait même plus tenir une mèche, encore moins régler une hausse.
Barrow grogna, se dirigea vers lui d’un pas lourd. « On va devoir se battre à l’arme blanche sans même une salve d’ouverture ? »
Aidan ne réfléchit pas. C’était un instinct plus vieux que sa volonté, plus profond que sa honte. Il s’élança, bouscula un matelot, et atterrit près du canon de chasse, le long-neuf, la pièce qui pointait depuis le gaillard d’avant. Il l’avait examinée la veille, par pure habitude, en passant sa main sur le bronze.
« Poudre ! » cria-t-il. « Sacs de mitraille, et des boulets ramés ! Vite ! »
Les marins hésitèrent, le regardant comme on regarde un chien qui se met soudain à parler. Mais Pipps, levant une main fiévreuse, murmura : « Obéissez-lui. Lui, il sait. »
Aidan ne perdit pas une seconde. Il vérifia le niveau du canon d’un coup d’œil, estima la mer – légère houle, roulis de deux degrés – et la distance. Quarante brasses. Trois secondes de vol. Il choisit le boulet ramé, deux hémisphères de fer reliés par une chaîne, conçu pour déchirer les voiles et briser les mâts.
« Pousse ! » ordonna-t-il aux deux hommes qui chargeaient. Le canon recula, le boulet fut plaqué, la bourre enfoncée. Aidan prit la mèche, souffla sur le charbon, et ajusta la hausse d’un quart de degré.
« Feu ! »
Le long-neuf cracha sa colère. La fumée blanche enveloppa le gaillard, âcre, brûlante. À travers le voile, Aidan vit le boulet ramé filer, bas, juste au-dessus des vagues, puis frapper la coque de la caraque près de sa ligne de flottaison, y ouvrant une plaie noire et béante. Un cri s’éleva du pont espagnol, suivi d’un hurlement de douleur.
« Rechargez ! » cria-t-il, la voix déjà rauque. « Plus vite ! »
Les Espagnols répondirent. Un de leurs canons, un demi-canon de seize livres, tonna. Le boulet passa au-dessus du bastingage, décapitant un matelot nommé Jacques qui se tenait près du mât d’artimon. Sa tête rebondit sur le pont avec un bruit mat et roula jusqu’aux pieds d’Aidan. Il ne la regarda pas. Il ne pouvait pas se permettre de la regarder.
« À vous, le long-neuf ! » hurla Barrow depuis la dunette, une pointe d’incrédulité dans la voix.
Aidan ignora le sarcasme. Il fit rouler le canon, le recentra sur le sabord du demi-canon espagnol. Il vit la lueur de la mèche adverse, la fumée qui commençait à s’échapper. Ils rechargeraient en quarante secondes. Aidan en avait besoin de trente.
« Boulet simple ! Pas de ramé ! » Il plaque le fer rond dans la gueule du canon. « Serre ! » La bourre descendit, il la sentit vibrer contre le métal.
Il visa, non pas la coque, mais le sabord lui-même, le rectangle noir d’où la bouche du canon ennemi pointait encore.
« Feu ! »
Le boulet partit en sifflant. Deux secondes. Trois. Un craquement énorme, suivi d’un gémissement métallique. Le demi-canon espagnol, frappé de plein fouet dans sa gueule, se brisa net, projetant des éclats de bronze dans toutes les directions. L’équipage adverse hurla, des hommes tombèrent, le sabord devint un trou aveugle et fumant.
Aidan ne s’arrêta pas. Il fit pivoter le long-neuf vers la dunette espagnole, là où un officier agitait son épée en hurlant des ordres. Il ne visa pas la charge. Il visa l’ego.
« Mitraille ! » ordonna-t-il. Les sacs de plombs furent enfoncés, la charge levée.
Il tira. Les plombs s’éparpillèrent comme une volée de guêpes enragées. L’officier disparut, fauché au milieu d’un cri. Le pont de la caraque devint un abattoir. La résistance espagnole, déjà ébranlée, s’effondra.
« À l’abordage ! » hurla Darrow, la lame haute.
Les grappins volèrent. La Sea Wyvern se colla au flanc de la caraque dans un grincement de bois contre bois. Les pirates hurlèrent, franchirent le bastingage, et la mêlée fut brève et sanglante. Aidan, les mains tremblantes d’adrénaline, resta près de son canon. Il était canonnier, pas boucher. Pas encore.
Moins d’un quart d’heure plus tard, la caraque était prise. Son capitaine, un homme gras au visage cireux, fut jeté à genoux sur le pont de la Sea Wyvern. Darrow le toisa avec un dédain royal.
« Votre cargaison ? » demanda le capitaine pirate.
« Rien, señor. Juste du sucre et du cuir. Nous allions à Cadix. »
Darrow sourit. C’était un sourire qui ne touchait pas ses yeux. « Alors, vous mourrez pour du sucre et du cuir. »
Il fit un signe. Barrow tira son pistolet et l’abattit sans un mot. Le corps bascula par-dessus le bastingage et disparut dans l’écume. Aidan détourna les yeux. Ce n’était pas son combat. Ce n’était jamais son combat.
Ce soir-là, le soleil teignait la mer en cuivre. Darrow descendit sur le pont principal, où Aidan nettoyait le long-neuf avec un chiffon imbibé d’huile. L’équipage était en liesse, buvant le rhum espagnol, comptant les pièces d’or trouvées dans une cache secrète sous la dunette de la caraque.
« O’Malley », dit le capitaine, sa voix portant juste assez pour être entendue de tous. « À partir de maintenant, tu es canonnier en second. Pipps a fait son temps, il ne remontera plus sur une batterie. Le canon est à toi. »
Aidan leva les yeux. « Le canon est au navire, capitaine. »
Darrow rit, un rire bref et sans chaleur. « Le navire, c’est moi. Donc le canon est à moi. Et si le canon est à moi, et que tu le sers, tu es à moi. C’est la loi de la mer. »
Il se pencha, sa voix devenant un murmure. « Tu as du talent, O’Malley. Un talent qui serait gaspillé si tu restais à tirer les cordages. Je t’offre une place. Mais tout se paie, ici. Une place comme celle-là, ça se mérite par une dette. Je te la ferai payer quand le moment sera venu. »
Il se redressa et s’éloigna, laissant Aidan avec le gout amer du rhum dans la gorge.
La nuit tomba, dense et moite. Aidan s’assit sur son coffre, près du cabestan, incapable de dormir. Il observait les étoiles, cherchant un point fixe dans un monde qui tournait en rond. Puis un mouvement attira son regard vers la dunette.
Darrow était là, debout près de la barre. Il n’était pas seul. À côté de lui se tenait une femme, mince, vêtue d’une robe sombre qui semblait boire la pâle lumière de la lune. Ses cheveux, d’un noir de jais, tombaient sur ses épaules. Elle parlait d’une voix basse, rapide, ponctuée de gestes secs de la main.
Aidan ne l’avait jamais vue. Elle n’était sur aucun navire. Elle n’avait pas pu monter à bord avec une chaloupe sans qu’on le remarque. Elle semblait surgir des ténèbres elles-mêmes, astrale, hors du monde, pour dire des mots que seul le capitaine pouvait entendre.
Darrow hocha la tête, puis la femme se tourna. Un instant, ses yeux – brillants, trop brillants – croisèrent ceux d’Aidan. Elle lui sourit. Un sourire qui n’était pas un sourire. Puis elle descendit l’échelle de la dunette et disparut dans l’ombre de la cale, comme si la coque l’avait avalée.
Aidan sentit un frisson courir le long de sa colonne. Une dette à Darrow. Une femme qui n’existait pas. Un tableau de noms raturés. Il tira sur sa pipe éteinte, goûtant le tabac froid.
« Qui que tu sois », murmura-t-il à la mer, à la nuit, à personne, « tu viens de signer pour plus que de la poudre et de l’or. »
Mais il ne tourna pas la tête. Et dans l’obscurité, il crut entendre, très loin, le rire doux et étouffé d’une femme.