La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 31: The French Connection
Le canon du *Sabre* tira trois fois, salve de courtoisie qui rebondit contre les collines vertes de Fort-de-France. Aidan regardait les bâtiments coloniaux s’élever au-dessus des quais, leurs toits de tuiles rouges luisant sous le soleil des Antilles. Le gouverneur français de la Martinique, un certain chevalier de la Mothe, avait accepté de recevoir un capitaine anglais « en situation irrégulière » – les mots de son messager – pour discuter d’un échange de prisonniers. Une couverture commode.
Sur le quai, une escorte de soldats en uniformes bleus et blancs l’attendait. Redman s’approcha, la mâchoire serrée.
— C’est un piège, capitaine.
— Possible. Reste avec le *Sabre*, canon chargé, prêt à couvrir notre retraite.
— Vous devriez prendre une garde rapprochée.
— Une garde rapprochée cache une peur. Un officier anglais en visite pacifique n’a rien à craindre de l’hospitalité française.
Il descendit seul l’échelle de coupée, laissant Bertrand sur le pont avec un regard lourd de sens. Le Noir savait ce qu’ils venaient chercher.
Le palais du gouverneur était une bâtisse blanche à deux étages, flanquée de palmiers, ses fenêtres ouvrant sur la rade. Aidan traversa un vestibule orné de cartes marines et de portraits de monarques français. L’air sentait le santal et la cire. Des esclaves en livrée le guidèrent vers une grande salle où un homme d’une cinquantaine d’années l’attendait, debout près d’une fenêtre.
Le chevalier de la Mothe. Perruque grise, jabot de dentelle, yeux froids d’un vert pâle. Il se tourna, mesura Aidan du regard, puis sourit – un sourire d’aise, presque paternel.
— Le capitaine O’Malley. On m’avait dit que vous étiez plus vieux.
— Les rumeurs exagèrent toujours, monsieur le gouverneur.
— Et qu’elles sous-estiment souvent. Vous chassez La Mouette, m’a-t-on dit. Un homme dangereux.
— Je chasse les pirates, peu importe leur nom.
Le gouverneur rit doucement.
— Une noble distinction. Asseyez-vous, prenez un verre. Vous avez fait un long voyage pour un simple échange de prisonniers.
Aidan prit le siège qu’on lui offrait. Un serviteur versa du madère dans un verre en cristal. Il n’y toucha pas.
— Le commerce entre nos colonies est fragile, commença le gouverneur. Cette guerre que nous menons par procuration sur les mers – ces flibustiers que vous appelez « pirates », ces corsaires que nous nommons « commissions » – elle ruine nos îles et enrichit des bandits. Vous ne trouvez pas ?
— Je trouve que la mer serait plus sûre sans les bandits. Votre gouvernement semble penser différemment.
— Nous sommes en guerre, capitaine. Officiellement du moins. Officieusement…
Il laissa la phrase en suspens et se tourna vers une porte latérale.
— Éléonore, venez. Notre hôte mérite de vous connaître.
La porte s’ouvrit. Une femme entra.
Aidan crut d’abord que le soleil des tropiques lui jouait un tour. La femme était d’âge mûr, vêtue d’une robe de soie couleur crème, les cheveux grisonnants tirés en arrière. Mais les yeux – ses yeux bleu-gris, cette même flamme obstinée qu’il voyait dans son propre miroir, ce port de tête légèrement incliné comme pour défier le monde.
Il se leva si brusquement que son siège racla le parquet.
La femme s’arrêta. Ses yeux s’écarquillèrent. Elle porta une main à sa gorge.
— Aidan ?
Sa voix n’était qu’un souffle.
Le gouverneur se tourna, perplexe.
— Vous vous connaissez ?
— C’est mon fils, dit Éléonore, la voix étranglée. C’est mon petit garçon.
Elle fit un pas, puis deux. Aidan ne bougeait pas, la tête vide, le cœur battant contre ses côtes comme un prisonnier contre sa porte. Sa mère. Vivante. Mariée au gouverneur français. Cette femme qu’il avait pleurée, haïe, cherchée – elle le regardait comme s’il était un fantôme.
— Vous êtes mort, dit-elle. J’ai reçu une lettre. On m’a dit que vous étiez tombé au combat. Il y a des années.
— On m’a dit que vous étiez morte, répondit-il, la voix rauque. Que vous aviez été vendue, puis… perdue.
Elle l’enlaça. Ses bras étaient maigres mais fermes. L’odeur de son parfum – de la lavande, comme quand il était petit – lui serra la gorge.
— Je croyais avoir perdu tout ce que j’aimais.
Le gouverneur les regarda avec un mélange d’étonnement et d’inquiétude. Il n’avait pas demandé cela. Il ne l’avait pas prévu.
Éléonore recula, essuya une larme vite, et posa sa main sur le bras de son mari.
— Jean, c’est mon fils aîné. L’enfant que j’avais en Irlande, celui que j’ai dû laisser derrière moi.
Le visage du gouverneur se détendit. Un vague souvenir, sans doute, des confidences échangées dans l’intimité.
— Et moi, dit une voix claire, je suis la preuve que votre mère a su se refaire une vie.
Une jeune femme venait d’entrer par la même porte. Dix-huit, peut-être dix-neuf ans. Cheveux auburn, yeux bleu-gris, une fossette au menton qui ressemblait étrangement à celle d’Aidan. Elle le regardait avec une curiosité sans peur, un sourire malicieux au coin des lèvres.
— Vous êtes son fils, reprit-elle. Il paraît que vous commandez un navire de guerre anglais.
— Et il paraît que vous êtes un fléau qui vole l’Angleterre, lui répondit Aidan, cherchant encore son équilibre.
Elle rit.
— On raconte beaucoup de choses sur le capitaine O’Malley.
— Céline, dit Éléonore avec un reproche tendre. Montre un peu de respect à ton frère.
Frère. Le mot tomba comme une ancre.
Aidan regarda sa sœur, puis sa mère, puis le gouverneur. Son esprit de marin s’efforçait de reprendre barre, mais la tempête était trop forte. L’Angleterre lui avait donné une commission pour détruire une menace française. La France venait de lui donner la famille qui lui avait été arrachée – et un beau-père dont les mains, il le remarquait soudain, portaient toute la puanteur du pouvoir colonial dans les Caraïbes.
Le dîner fut un balai d’épluchures diplomatiques. Le gouverneur le sonda sur la puissance navale anglaise, sur ses alliances dans la région, sur les intentions des planteurs jamaïcains. Aidan répondait évasivement, tandis que sa mère le servait, le dévorait des yeux, lui touchait la main à chaque occasion.
Mais le moment qui fit basculer la scène vint après un silence, quand le gouverneur parla des pertes commerciales.
— Ces corsaires anglais nous épuisent, dit-il en vidant son verre. Et nos propres « pirates », comme vous les appelez, sont devenus des outils incontrôlables. Davantage que nous.
Il se pencha.
— Vous savez, capitaine, que La Mouette ne travaille pas seul ? Il obéit à des commissions secrètes. Qui pensez-vous les signe ?
Aidan serra sa fourchette.
— Je croyais que c’était vous.
Le gouverneur sourit lentement – un sourire froid, celui d’un échiquiste qui vient d’offrir un pion.
— J’ai appris forcé les langues, capitaine. Votre espionnage anglais vous fait conclure trop vite là où vos parents vous ont été volés. La Mouette est un agent du marquis de Vaudreuil, basé à Saint-Domingue. Mais les lettres portent la signature d’une autre maison.
Il posa un pli sur la table.
— Le sceau des O’Malley.
Aidan saisit le document. Un sceau de cire noire, brisé aux bords, et sous la cire – une gravure qu’il connaissait depuis l’enfance. La bague de son père.
— Vous mentez, souffla-t-il.
— Je n’ai rien à gagner de cette vérité, capitaine. Votre propre maison, celle que vous servez, signe des commissions qui arment La Mouette. Qui vous a donné l’ordre de le chasser ? Votre roi. Qui l’a armé en secret pour piller vos marchands et alimenter ses propres caisses noires ? Votre famille.
Il se tut. Éléonore, pâle comme la mousseline de sa robe, regardait son fils avec un effroi muet. Céline était devenue immobile, les mains posées à plat sur la nappe.
Derrière eux, dehors, les cloches de Fort-de-France sonnèrent six heures.
— Et moi, ajouta le gouverneur d’une voix douce, je ne suis que votre beau-père. Un allié de circonstance, qui vous préfère vivant et bien entouré qu’errant et désespéré. Maintenant, capitaine : servir votre couronne ou votre maison, il va falloir choisir.
Aidan regarda sa mère. Elle détourna les yeux. Il regarda le pli. Le sceau noir. Et la silhouette de sa sœur, à l’autre bout de la table, qui lui souriait toujours – mais cette fois, comme dans un reflet de miroir, avec ses propres doutes gravés dans l’ombre des yeux.
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