La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 32: The Two-Edged Blade
La nuit avait cédé la place à une aube grise sur la rade de Fort-Royal. Aidan O’Malley se tenait à la fenêtre de sa cabine, les mains posées à plat sur le rebord, le regard perdu vers les toits de la ville où brillait encore une lampe solitaire — celle de la maison du gouverneur. Celle de sa mère.
Il avait traversé un océan de mensonges pour trouver une vérité qui lui ouvrait une plaie plus profonde que toutes les cicatrices accumulées sur sa peau. Son père, mort en héros, avait tourné le dos à sa famille. Sa famille, des négriers anglais, commanditait des pirates français qui pillaient la couronne qui l’avait déchu. Et sa mère, qu’il avait pleurée pendant vingt ans, vivait là, à quelques centaines de mètres, mariée à un homme de la noblesse française, mère d’une fille qui portait son sang.
Aidan ferma les yeux. *Je suis une lame entre deux meules.*
On frappa à la porte. Ce fut Bertrand qui entra, portant un plateau de café et une expression soucieuse.
— Vous n’avez pas dormi.
— Les fantômes n’ont pas besoin de sommeil, répondit Aidan sans se retourner. Que disent les hommes ?
— Ils rouspètent. Nous étions supposés chasser La Mouette, pas faire du tourisme à la Martinique. Le capitaine Redman les tient en main, mais certains commencent à parler de votre commission royale comme d’un ornement qui ne sert qu’à briller au soleil.
Aidan se tourna. Le café fumait dans la tasse, et il en but une gorgée noire. Amère.
— Ils n’ont pas tort. Ma commission commande une chasse, et je joue aux échecs avec des gouverneurs et des mères perdues.
— Votre mère n’était pas perdue. Elle était cachée.
Aidan reposa la tasse. *Cachée. Vendue. Épouse d’un gouverneur français.* Dans quel ordre exactement ? La question le rongeait. Il avait besoin de réponses, mais chaque réponse qu’il obtenait lui coûtait un morceau de lui-même.
— J’ai besoin de vous, Bertrand. Vous et votre sang-froid. Et j’ai besoin que vous me disiez si ce que je m’apprête à faire est de la folie.
— Qu’allez-vous faire ?
— Négocier. Entre la couronne d’Angleterre et ce gouvernement colonial français. Sans que personne ne le sache. Moi, je suis au milieu — un pirate commissionné, un fils d’Anglais renégat, un frère de sang français que je n’ai pas demandé.
Bertrand resta silencieux un moment. Puis il sourit à demi.
— Vous avez toujours eu le génie de transformer les défaites en ingénierie impossible. Mais si vous êtes pris entre deux feux, vous êtes déjà mort.
— Alors je ne serai pas pris.
---
Il la fit venir la nuit suivante. Dans une crique à l’écart, sur un rivage de sable noir, à l’abri des regards. On ne leur accorda qu’une heure de lune et de mer calme.
Éléonore arriva accompagnée d’une seule servante, une femme d’âge mûr qui resta près de la barque, les yeux écarquillés vers le grand navire sombre qui se balançait derrière Aidan. Sa mère portait une robe bleu nuit, ses cheveux grisonnants retenus par une tresse simple. Quand elle le vit, elle marqua un arrêt, comme si elle retrouvait un spectre.
— Vous êtes plus grand que je n’imaginais, dit-elle.
— Vous, plus petite.
Un sourire malgré elle, vite effacé. Ils se tenaient à trois pas de distance, séparés par vingt ans de silence.
— Ma fille — votre sœur — était votre âge quand j’ai appris que vous étiez vivant dans les colonies anglaises. Mon mari français le savait avant moi. Il a gardé ce secret jusqu’à ce qu’il décide que le révéler servirait ses intérêts.
— C’est un homme dangereux, dit Aidan.
— Tous les hommes qui gouvernent le sont. Vous l’êtes aussi. Je l’ai vu dans votre regard quand vous avez prononcé son nom.
Aidan laissa passer le compliment voilé.
— L’Angleterre ne veut pas de cette guerre coloniale. Elle saigne à blanc par ses caisses. La France non plus, si j’en crois certains officiers qui regrettent déjà leurs conquêtes. Et pendant que les deux couronnes s’épuisent, des gens comme les O’Malley — votre famille et la mienne — remplissent leurs cales avec les dépouilles.
— Vous voulez une paix.
— Je veux un répit. Le temps de couper les racines des pirates que votre mari prétend ignorer et que ma famille paie.
Éléonore le regarda longuement. Dans ses yeux, il chercha la mère qu’il avait rêvée. Il y trouva seulement une femme politique — brillante, prudente, brisée par un passé qu’elle gardait entier sous son corsage.
— Je peux parler à quelques capitaines de la milice, dit-elle. Des hommes qui servent la France mais qui haïssent le désordre. Mais je veux une garantie.
— Laquelle ?
— Mon mari ne doit pas savoir. Pas encore. Il est trop attaché à ses alliances secrètes. Si vous voulez ma médiation, elle reste dans l’ombre. Vous devez me jurer que vous ne le trahirez pas.
Aidan hésita. Quelque chose dans l’expression de sa mère lui disait que ce n’était pas une demande — c’était un piège tendu. Elle ne le connaissait pas assez pour savoir s’il dirait oui, et c’était précisément son intention.
— Vous pouvez maudire un homme à qui l’on demande de mentir à son propre camp, dit-il lentement. Mais si vous me demandez une promesse de silence, elle est déjà mienne. L’Angleterre ne m’a pas fait de cadeaux, mère. Et la France ne m’a rien donné non plus. Je ne suis pas en guerre contre les nations — je suis en guerre contre ceux qui profitent de la guerre.
Un long silence, rempli par le ressac sur le sable.
Éléonore tendit la main. Il la prit. La peau était froide, la poigne ferme.
— Vous avez son regard, dit-elle. Celui de votre père. Il aurait aimé vous voir tenir cette épée de paroles.
— Il aurait détesté la voir, dit Aidan. Il était un homme d’action.
— Les actions sont des paroles armées. Vous le savez mieux que quiconque.
Elle lui donna un document cacheté du sceau du gouverneur — un sauf-conduit qui lui permettrait de passer les contrôles français sous un nom d’emprunt. Pour les négociations futures. Il le glissa sous sa veste.
— Une dernière question, dit-il en la raccompagnant vers la barque. Vous avez disparu. On m’a dit que vous étiez morte. Vendue. Comment êtes-vous devenue *cela* ?
Éléonore s’arrêta. Ses épaules se raidirent.
— Un autre jour, mon fils. Celui-ci est déjà trop long.
Elle monta dans la barque sans se retourner. Aidan suivit des yeux la voile blanche qui s’éloignait vers les lumières de Fort-Royal, puis remonta à bord du *Royal William*, le cœur étrangement léger et lourd à la fois.
---
Il ne vit pas d’abord la silhouette qui l’attendait sous le gaillard d’arrière. Quand il passa près des canons, une voix grasse sortit de l’ombre.
— Belle négociation, capitaine. Un peu trop belle pour un homme de la couronne, vous ne trouvez pas ?
Aidan se figea. Il reconnut la voix de Merritt, le mercenaire qu’il avait engagé à Saint-Domingue pour renforcer son équipage. Un homme sans drapeau, qui louait ses services à qui payait le mieux.
— Vous écoutiez.
— Je ne fais qu’observer, capitaine. C’est mon métier de surveiller les points faibles. Et vous, vous venez de me montrer le vôtre.
Merritt fit un pas en avant, l’ombre de la lune révélant un visage couturé et un sourire froid.
— Combien pour un silence ? demanda Aidan d’une voix lasse.
— Oh, pas d’argent. Je suis un homme simple. Je veux juste un avenir. La couronne anglaise récompense généreusement ceux qui dénoncent les traîtres. Et la France, paraît-il, aussi. Je serais bien bête de choisir un seul client quand ils paient les deux.
— Vous voulez donc jouer les intermédiaires entre deux empires.
— Tout à fait. Vous me donnez des informations, je les revends — un peu à votre camp, un peu au leur, un peu à moi-même. Tout le monde sera satisfait, sauf les morts.
Aidan resta immobile. Le navire se balançait doucement, mais c’était son monde qui tremblait.
— Et si je refuse ?
Merritt écarta les mains, révélant le pommeau d’un pistolet dans sa ceinture.
— Alors j’écris à Londres. Et à Paris. J’ai très bonne mémoire. Le nom du gouverneur de la Martinique, le nom de votre mère, la date de votre rencontre sur la plage. On serait curieux de savoir que le capitaine Aidan O’Malley — héros de Sa Majesté — couche avec l’ennemi.
Le sang d’Aidan monta. Il vit rouge — puis il vit clair, avec une précision cristalline.
Il laissa tomber le papier du sauf-conduit. Merritt baissa les yeux, le temps d’un battement de cil.
Aidan fut sur lui en une seconde. Il lui saisit le poignet qui menaçait le pistolet et le tordit d’un geste sec. Le craquement de l’os se perdit dans le grognement du mercenaire. Il lui posa la main sur la bouche dans le geste même qu’il avait appris sur les ponts de la marine, tandis que l’autre main cherchait la dague à sa taille.
Merritt se débattit, un lutteur blessé, mais Aidan avait les épaules d’un canonnier et la fureur d’un homme qui venait de trouver sa mère. Le choc du métal fut mou quand la lame entra sous les côtes. Une fois. Deux fois. Le corps se détendit.
Il maintint la prise jusqu’à ce que Merritt cesse de respirer, puis il le laissa glisser sur le pont. Là où le sang de son manteau avait coulé, il chercha les papiers. Sa commission. La lettre cachetée de l’amirauté. Il les ramassa.
Bertrand apparut, surgi de la vigie.
— Nous allons avoir un cadavre à jeter, murmura-t-il.
— Nous aurons plus qu’un cadavre à cacher, dit Aidan en s’essuyant les mains sur son pantalon. Si Merritt avait des complices — des informateurs — ils viendront chercher leur part. Nous devons lever l’ancre avant le matin.
— Et pour ceux qui verront le corps disparaître ?
— Ceux qui savent quelque chose savent aussi que cette mer est pleine de requins.
Il se tut. Le ressac de la plage portait encore le souvenir de la présence de sa mère. Et quelque part au loin, un pavillon anglais claqua dans une rafale.
Aidan comprit alors, dans le silence de la nuit, que ce n’était plus une guerre entre deux corporations de voleurs. C’était maintenant une guerre contre sa propre ombre. Et il n’était plus sûr que les navires qui le cherchaient rangeraient leur pavillon quand ils verraient le sien.
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À l’aube, le *Royal William* leva l’ancre dans une brume épaisse. Sur le gaillard d’arrière, Redman s’approcha de lui.
— Un cadavre sous la cale, capitaine ?
— Une vermine de plus en moins.
— Vous croyez que ça suffira ?
Aidan regarda la ligne de côte disparaître, la Martinique réduite à une tache verte à l’horizon.
— Non. Mais pour aujourd’hui, ça suffit.
La mer était calme, le pont lavé, les visages des hommes méfiants mais obéissants. Il savait que cette obéissance reposait sur une lame fine, et que sa propre lame venait de s’émousser aux deux extrémités.
Il n’y avait pas de retour en arrière. Il ne pouvait ni rentrer dans les grâces de Londres, ni compter sur celles de Paris. Il était désormais un homme hors du monde.
Et pourtant, en sentant le vent sur sa nuque et le roulis du navire sous ses pieds, Aidan O’Malley ressentit quelque chose qu’il n’avait plus éprouvé depuis des années : une forme de paix, imprégnée de danger, comme une lame qu’on sait être à double tranchant.
Il allait devoir naviguer avec cette lame pour seule boussole.
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