La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 33: The Fox's Den
La barre vibra sous ses doigts. Le *Temerarius* filait vers le sud-est, toutes voiles dehors, mais chaque nœud gagné sur l’océan semblait arracher un morceau de la terre ferme à ses talons. Aidan ne se retourna pas vers la Martinique. Il n’en avait plus le droit.
— Cap sur Sainte-Lucie, capitaine ? demanda Bertrand, la voix basse comme s’il craignait que les vagues elles-mêmes ne rapportent leurs paroles à l’ennemi.
— Plus loin. Dominique.
Bertrand haussa un sourcil, mais ne posa pas de question. Il connaissait la réputation de l’île : terre neutre, sans gouverneur ni garnison, peuplée de boucaniers, de marrons et de tous ceux que les deux empires avaient rejetés. L’endroit où l’on venait mourir — ou renaître.
La traversée dura deux jours. Deux jours pendant lesquels Aidan ne quitta presque pas la dunette, les yeux fixés sur l’horizon, guettant les voiles anglaises qui ne manqueraient pas de le chercher. Il avait tué un homme sous contrat avec la Couronne, rencontré en secret la femme d’un gouverneur français, et trahi les deux camps dans la même semaine. Un exploit dont il se serait bien passé.
Quand la silhouette sombre de Dominique émergea de la brume matinale, il sentit enfin la tension quitter ses épaules — un peu. Mais c’était peut-être simplement la fatigue.
Le mouillage de Roseau était encombré de goélettes éventrées, de barques de pêche et d’un brigantin anglais dont la coque portait encore les marques d’un combat récent. Les hommes du *Temerarius* mirent pied à terre avec prudence, mousquets à portée de main. Les regards qui les suivaient n’étaient ni hostiles ni accueillants — simplement calculateurs.
— Reste avec le navire, ordonna Aidan à Bertrand. Si je ne suis pas revenu au coucher du soleil, prends le large. Direction la Barbade, puis fais ce que tu peux pour rejoindre Port-Royal sous pavillon neutre.
— Capitaine…
— C’est un ordre.
Bertrand serra la mâchoire mais acquiesça. Aidan s’enfonça dans les ruelles poussiéreuses de Roseau, la main sur la crosse de son pistolet, repérant les sorties, les toits, les angles morts. Une vieille habitude de canonnier : toujours savoir d’où vient le feu.
Le cabaret était une bâtisse de bois et de torchis qui penchait dangereusement sur sa gauche, comme si elle avait trop bu la nuit précédente. Une enseigne à moitié effacée représentait un phénix — ou peut-être un coq brûlé, selon l’humeur de celui qui regardait. Aidan poussa la porte.
L’intérieur était enfumé, bruyant, chargé de l’odeur du rhum bon marché et du poisson frit. Il balaya la salle d’un regard, cherchant la table du fond, celle qu’on lui avait décrite — mais il n’eut pas à chercher longtemps.
Elle était là.
Grande, anguleuse, les cheveux gris tressés serrés contre le crâne, habillée d’un pourpoint d’homme en cuir noir. Une cicatrice lui barrait la joue gauche et remontait jusqu’à l’oreille, lui tirant le coin de la bouche dans un rictus permanent. Mais ses yeux — noirs, brillants, vifs comme ceux d’un faucon — ne riaient pas.
On l’appelait la Vieille Renarde. On disait qu’elle avait commandé une flotte de sept navires avant que les Anglais ne lui offrent une corde, une grâce ou un marché, selon la version qu’on écoutait. On disait surtout qu’elle ne devait rien à personne, et qu’elle n’oubliait jamais une dette.
Aidan s’assit en face d’elle sans y être invité.
— Je suis Aidan O’Malley.
Elle ne broncha pas. Ses doigts sillonnèrent lentement le rebord de son gobelet d’étain, traçant un cercle impassible.
— Je sais qui tu es. Fils de Thomas O’Malley. Celui qui a brûlé la flotte de Barbe-Noire le Jeune devant Saint-Kitts, puis disparu de la circulation pendant deux mois avant de réapparaître avec un sauf-conduit français dans une poche et le sang d’un mercenaire anglais sur les mains.
La précision du dossier laissait à désirer. Aidan garda un visage de pierre.
— Vous connaissiez mon père.
— Je l’ai formé, rugueuse comme une lame ébréchée. Et payé sa rançon quand les Espagnols l’avaient capturé. Et veillé sur sa tombe quand ses propres parents l’ont renié. Ton père était un homme juste dans un monde injuste. Ça a fini par le tuer.
Elle se pencha, les coudes sur la table.
— Dis-moi pourquoi tu es ici avant que je te fasse jeter à la mer avec une ancre aux pieds.
Aidan hésita. Mentir serait une insulte ; elle saurait le voir. Dire tout serait dangereux ; elle pourrait le trahir. Il choisit la vérité — la sienne, du moins celle qui comptait.
— Les Anglais me recherchent parce que j’ai tué un homme qui me faisait chanter au nom de la Couronne. Les Français me recherchent parce que j’ai rencontré leur gouverneur sans autorisation. Les O’Malley, ma propre famille, financent des pirates qui écument les colonies anglaises — et françaises — pour leur propre compte. Et ma mère, que je croyais morte depuis vingt ans, est mariée à l’un des hommes qui leur servent de couverture.
La Renarde le regarda longuement. Puis un sourire fendit son visage couturé — laid, franc, presque joyeux.
— Thomas m’avait dit que son fils aurait des démêlés avec le monde. Il avait raison, comme toujours.
Elle se leva. Elle n’était pas aussi grande qu’Aidan, mais en cet instant, elle remplissait la pièce.
— Suis-moi.
Le chantier naval était dissimulé dans une crique à l’écart de Roseau, caché derrière une muraille de mangroves. Trois navires à quai : un sloop effilé, un brigantin en réparation, et — amarré au bout du ponton — un navire de dix-huit canons, coque neuve, mature et fière comme un destrier prêt à courir.
— Le *Phénix*, annonça la Renarde. Construit à Bordeaux, capturé par les Espagnols, repris par moi, trois fois recalfaté, jamais vaincu. Il t’appartient.
Aidan se figea.
— Vous me donnez un navire ?
— Je ne donne rien. Je prête. Thomas m’a sauvé la vie deux fois. Il m’a confié le secret de la crique. Et il m’a dit — mot pour mot — que si jamais son fils venait à moi en fugitif, je devais lui offrir une dernière chose.
— Quelle chose ?
La Renarde sortit un parchemin roulé de sa veste et le tendit. Aidan le déroula. Une commission de corsaire — au nom de la République française. Datée de l’avant-veille. Signée par le gouverneur de la Martinique… non. Signée par un nom qu’il ne connaissait pas, mais qui portait un sceau de cire rouge : un phare brisé.
— Louis Marchand prépare une flotte pour la course. Il recrute des capitaines indépendants. Si tu prends cette commission, tu es sous la protection de la France — mais tu ne rends compte à personne.
— Et aux yeux des Anglais ?
La Renarde haussa une épaule.
— Tu es déjà un traître à leurs yeux. La seule différence entre un traître et un héros, c’est les navires qu’on commande.
Un groupe d’hommes et de femmes s’était rassemblé sur la grève — Anglais, Français, Espagnols, quelques Africains libres, des métis, des Indiens caraïbes. Ils portaient des armes, des cicatrices, et surtout l’éclat calme de ceux qui ont appris à ne se fier qu’à leur propre lame.
— Ceux-là t’attendent, dit la Renarde. Ta réputation les a précédés. Ils savent que tu ne te bats pas pour un drapeau, mais pour les gens que ce drapeau protège. Et la nouvelle de ta mère — celle qui se cache — a fait le tour des tavernes plus vite que la peste. Ils savent que tu cherches quelque chose de plus grand qu’un trésor.
Aidan regarda le *Phénix*. Dix-huit canons, une coque neuve, un équipage prêt. La chance qu’il n’aurait jamais osé espérer deux jours plus tôt.
Puis il pensa à Éléonore. À son sourire retrouvé, à son regard qui se détournait à chaque fois qu’elle mentionnait sa disparition. À cette femme qui lui avait donné la vie et qui pourtant restait à distance, comme derrière un mur de verre.
Il roula la commission et la glissa dans son pourpoint.
— J’accepte.
La Renarde inclina la tête.
— Une dernière chose, O’Malley. On parle d’un trésor — celui du gouverneur, caché quelque part dans les îles, qu’il a détourné pour préparer une guerre privée. Tes ennemis le cherchent. Des ennemis dont tu ne connais pas encore tous les traits de visage.
Elle posa une carte froissée sur le tonneau qui leur servait de table.
— C’est le plan que j’ai payé cher pour obtenir. Une route vers un trésor qu’on croit enterré sur une île sans nom. Mais regarde ici — elle pointa un symbole presque effacé — tu vois ce que je vois ?
Aidan plissa les yeux. Le symbole : un phare brisé, presque identique à celui du sceau sur la commission.
— La même maison. La même famille.
La Renarde hocha la tête.
— Si le gouverneur de la Martinique a caché ce trésor, il n’a pas agi seul. Quelqu’un d’autre le connaît. Quelqu’un de ta famille. Ton père avait raison : les O’Malley tirent les ficelles. Mais la marionnette la plus importante de cette histoire, ce n’est pas toi.
Elle se pencha, à voix basse :
— C’est ta mère.
Aidan ouvrit la bouche, mais la Renarde leva la main.
— Va. Prends ton navire. Ta mère ne te croira pas avec des paroles. Il faudra des actes — des actes qui lui sauveront la vie, peut-être malgré elle.
Elle lui tourna le dos, s’éloignant dans le crépuscule, sans un regard en arrière. Aidan resta un instant immobile sur la grève, la carte humide dans sa main, le vent salé dans ses cheveux.
Puis il se tourna vers le *Phénix*, vers son nouvel équipage, vers cette chance dangereuse qu’on lui offrait.
Il ne savait pas encore que la tempête qui arrivait ne serait pas la plus grande épreuve qu’il aurait à affronter.
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