La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 34: The Storm Churns
Le vent hurla comme une âme damnée. Aidan saisit la barre du *Phoenix* tandis que la vague monstrueuse soulevait l’étrave, arrachant des cris aux hommes accrochés aux haubans comme des rats noyés. L’horizon n’était plus qu’un mur liquide, une colère blanche qui effaçait le ciel et la mer.
— Prends un ris dans la grand-voile ! cria-t-il à Sullivan, la voix déchirée par le sel.
— On ne peut pas, capitaine ! Elle part en lambeaux !
La pluie frappait de biais, cinglante, presque horizontale. Chaque rafale portait le goût de la fin du monde. Aidan avait connu des tempêtes dans la Royal Navy, des ouragans au large de la Barbade, mais rien de tel. La mer ne combattait plus : elle assassinait.
Le *Phoenix*, que la vieille renarde lui avait confié à Dominique, gémissait sous l’assaut. Quelque part au nord-ouest, La Mouette de Louis Marchand et les autres capitaines pirates cherchaient aussi refuge — ou leur perte. La tempête ne faisait pas de distinction entre proie et chasseur. Elle était l’égale de tous.
— Les îles au vent ! hurla Bertrand, l’œil collé à la longue-vue ruisselante. Des terres basses, à tribord !
Des cayes. Des bancs de sable et de corail à fleur d’eau. L’enfer pour un navire de ce tirant. Mais à l’abri peut-être, derrière les récifs, un lagon où s’abriter.
— On n’a pas le choix, capitaine ! ajouta Redman, la barbe dégoulinante.
Aidan acquiesça, l’estomac serré. Il vira sur une lame déferlante qui arracha un bruit de déchirure quelque part sous la ligne de flottaison. Le navire tangua, hésita, puis plongea vers la passe, entre deux masses de corail blanches d’écume.
Ils franchirent. Derrière eux, la barre de sable brisa l’assaut de la mer. La houle baissa soudain, les hurlements du vent s’étouffèrent dans un écho de lagune. Aidan cligna des yeux.
Une île. Une île basse, ceinturée de palétuviers tordus, dominée par un piton rocheux strié de calcaire. Et au pied de ce piton, une structure sombre, demi-ruinée — un ancien dépôt colonial, voûtes maçonnées et toit effondré, à moitié enfoui dans la mangrove.
Un détail le frappa. Un symbole gravé au-dessus de la porte. Un phare brisé.
Le phare brisé de la carte au trésor.
Les cartes du gouverneur. La cache du trésor colonial français, que l’on disait dispersée par l’ouragan. Elle était là. Il le savait au creux de ses os.
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Trois jours plus tard, le soleil brillait d’un éclat innocent au-dessus d’une mer polie. Le *Phoenix* était réparé de fortune, la chaloupe ramenait des barils de poudre et d’armes volées aux voûtes. Aidan faisait charger l’or en caisse — des doubles espagnols, des pièces françaises, la rançon de tout un continent — quand la vigie signala des voiles.
Une frégate noire, à la proue ornée d’une mouette sculptée, le pavillon haché d’une croix rouge.
La Mouette.
Louis Marchand, trompé par les mensonges de ses propres réseaux, croyait qu’Aidan avait tué le gouverneur de la Martinique pour piller la caisse. Il venait chercher vengeance. Ce qu’il ne savait pas, c’est que le sang qui coulait dans leurs veines était le même.
La bataille commença sans tambours ni sommations. Onze bouches à feu vomirent la mitraille de part et d’autre du récif. Les boulets éventrèrent les haubans du *Phoenix*, arrachèrent un pan d’éperon à La Mouette. Un nuage de fumée âcre enveloppa l’île, que le vent de mer rabattait par rafales.
Aidan manœuvra au contact. Il ne voulait pas couler son adversaire. Il voulait son capitaine.
Alors que les deux coques se frôlaient bord à bord dans un froissement de planches et de chaînes, il sauta. Il atterrit sur la dunette de La Mouette, cutlass en main.
Louis Marchand se retourna. Même mâchoire, mêmes yeux gris-vert. Le regard du meurtrier, mais aussi celui du miroir.
Ils se battirent comme deux mâts dans une tempête, l’acier chantant contre l’acier. Aucun mot, que des jurons étranglés et le souffle court. Aidan porta une botte haute, Louis la para et riposta par un moulinet qui entailla l’épaule d’Aidan. Le sang tacha le pont.
— Ton père était un lâche ! cracha Louis, la voix rauque. Et tu l’as rejoint !
Aidan encaissa, se baissa, porta un coup de crosse au visage de son adversaire. Louis chancela, tomba à genoux. Le cutlass d’Aidan s’arrêta à deux travers de doigt de sa gorge.
— Mon père, dit Aidan, haletant, était un homme libre qui a refusé de vendre des humains. Le tien — notre père, Louis — t’a caché la vérité. Nous sommes du même sang. Mon nom d’origine est O’Malley. Le nom que ta mère a refusé de porter quand elle t’a mis au monde.
Louis resta immobile, la poitrine soulevée, les yeux écarquillés. Sur la mer autour d’eux, les canons s’étaient tus. Les équipages regardaient, suspendus entre deux mondes.
— Tu mens, murmura-t-il.
Aidan enfonça la main dans sa chemise, en tira une médaille de laiton terni — la médaille de leur père, frappée de trois mouettes. Le sceau de la famille. Louis la regarda longuement.
Puis son regard tomba sur les caisses d’or empilées sur la plage.
La cupidité, comme toujours, fut le pont qui unit les frères ennemis.
— La moitié, dit Louis. Et la mer entière après.
Aidan hocha la tête, tendit la main. Louis la serra.
L’ouragan était passé. Mais le trésor du gouverneur flottait désormais sous un pavillon commun, tissé de deux mers et d’un même sang.
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