La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 35: The Reckoning
Le pavillon anglais claquait au vent au-dessus de Port Royal, mais pour Aidan O'Malley, il ne représentait plus rien. Debout à la proue de la *Pénélope*, le navire amiral de Louis, il observait la rade grouillante de navires marchands et de vaisseaux de guerre. À ses côtés, la *Phoenix* suivait, son équipage multinational aligné sur le pont, silencieux, prêt à tout.
Louis s'approcha, la main sur la garde de son épée, la mâchoire serrée.
— Tu es sûr de ça, mon frère ? Port Royal n'est pas un port français. Le gouverneur anglais a promis une prime pour ta tête.
— Il a promis une prime pour le pirate Aidan O'Malley, répondit Aidan sans détourner le regard. Mais j'ai un mandat de l'ancien gouvernement, signé et scellé. Nous verrons si le nouveau gouverneur ose le déchirer devant ses propres officiers.
— Et si c'est le cas ?
Aidan se tourna vers lui, un sourire amer au coin des lèvres.
— Alors nous ferons un exemple.
Le navire longea les quais. Des marins s'arrêtèrent pour regarder passer cette flottille inattendue. Aidan portait son manteau de capitaine, propre, recousu après la tempête. Sa barbe était taillée, son visage lavé du sang de ces dernières semaines. En apparence, il était un officier de la couronne revenant au port. En réalité, il portait sur les épaules le poids d'une trahison envers l'Angleterre, une alliance avec son demi-frère français, et une fortune volée qu'il n'avait pas encore décidé de rendre.
À la jetée, une compagnie de soldats attendait. Le nouveau gouverneur, un homme gras nommé Whitmore, se tenait derrière eux, un parchemin à la main. Ses yeux porcins brillèrent de cupidité et de triomphe quand il reconnut Aidan.
— O'Malley ! tonna-t-il. Par ordre de Sa Majesté, vous êtes arrêté pour haute trahison, piraterie et mutinerie.
Aidan ne ralentit pas. Il descendit la passerelle d'un pas ferme, Louis et une douzaine d'hommes derrière lui. Il s'arrêta à trois mètres du gouverneur, tira de son manteau le rouleau de parchemin scellé et le tendit.
— Gouverneur Whitmore, j'ai ici ma commission de l'ancien gouvernement anglais, signée par le gouverneur défunt, me donnant autorité pour chasser les pirates de ces eaux. En vertu de cette commission, je vous amène un pirate de première importance : Louis Marchand, ancien corsaire français qui a ravagé nos navires marchands.
Whitmore cligna des yeux. Il regarda le parchemin, puis Louis, qui s'inclina avec une ironie parfaite.
— Je suis votre prisonnier, gouverneur, dit Louis d'une voix douce. Je me rends.
Le gouverneur ouvrit le parchemin. Ses lèvres remuèrent pendant qu'il lisait. Puis il le roula lentement, un sourire mauvais étirant ses joues.
— Authentique, oui. Mais le gouvernement qui a signé ceci est dissous. Je suis l'autorité ici maintenant, et je vous ordonne, à vous et à tous vos hommes, de vous rendre immédiatement.
Aidan croisa les bras.
— Et votre autorité, gouverneur, repose sur quoi ? Sur un navire de guerre dans la rade ? Car je n'en vois aucun à proximité.
Whitmore ricana.
— Vous êtes intelligent pour un traître. Je sais qui vous êtes vraiment, O'Malley. Je sais que vous êtes allé à la Martinique, que vous avez rencontré une femme française. Je sais que vous avez tué mon informateur, un certain Merritt. Votre petit jeu de double espionnerie est terminé.
Aidan garda son visage impassible, mais son cœur s'accéléra. Merritt avait parlé avant de mourir, ou après. Cela importait peu.
— Merritt était un maître chanteur, répondit-il calmement. Il m'a menacé, et je l'ai tué en légitime défense. Aucune cour d'Angleterre ne me condamnera pour cela.
— La cour décidera.
Le gouverneur fit un signe. Les soldats s'avancèrent, armes levées. Aidan n'avait pas besoin de se retourner pour sentir la main de Louis sur la garde de son épée. Derrière eux, le canon de la *Pénélope* pivota lentement vers la jetée.
— Je vous conseille de réfléchir, gouverneur, dit Aidan d'une voix douce. J'ai deux navires de guerre dans votre rade, avec près de trois cents canons braqués sur votre ville. Vos soldats sont trente. Que croyez-vous qu'il se passerait si je donnais l'ordre ?
Whitmore pâlit, mais ne recula pas.
— Vous n'oseriez pas tirer sur Port Royal. Cela signifierait une mort certaine pour vous et vos hommes.
— Nous savons mourir, gouverneur. C'est notre métier.
Un silence tendu s'installa. Les soldats regardaient le canon qui les visait, puis leur gouverneur. Whitmore hésita. Et dans cette hésitation, Aidan vit son avantage.
Mais il n'eut pas le temps de l'exploiter.
Un cri s'éleva derrière les soldats. Un adolescent en habit de soie se frayait un chemin parmi les rangs, le visage rouge d'indignation et de jeunesse.
— Laissez-moi passer ! Je suis le fils du gouverneur !
Whitmore se retourna avec un juron.
— Robert ! Rentrez à la maison tout de suite !
Mais le garçon, âgé de quinze ans à peine, avait les yeux brillants de colère face à l'humiliation publique de son père. Il pointa un doigt sur Aidan.
— Vous êtes le traître ! Le pirate ! C'est vous qui avez assassiné des marins anglais ?
Aidan mesura le garçon d'un regard. Blond, mince, un pistolet à la ceinture qu'il ne savait probablement pas charger.
— Je suis Aidan O'Malley, dit-il. Et je n'assassine pas les marins. Je les commande.
Robert sortit son pistolet avec un geste maladroit. Avant qu'il ne puisse viser, Louis s'élança avec une grâce féline. Une main sur le poignet du garçon, le pistolet tourna en l'air, et en une seconde, Robert était dans une prise de fer, l'épée de Louis contre sa gorge.
— Père ! hurla Robert.
Les soldats levèrent leurs armes, mais Louis serra plus fort le poignet du garçon, qui cria de douleur.
— Gouverneur, dit Louis doucement, je vous offre un marché. Votre fils, en échange de notre libre passage et de la restauration officielle de la commission de mon frère.
Whitmore était blême, les mains tremblantes.
— Vous n'oserez jamais le tuer. C'est un enfant.
— Je ne le tuerai pas, répondit Louis. Mais je peux lui prendre une oreille, puis l'autre, puis quelques doigts. Et ensuite, je lui apprendrai la différence entre un pirate et un corsaire.
Aidan s'approcha du gouverneur, maintenant que les soldats hésitaient, partagés entre sauver le garçon et obéir à leur supérieur.
— Écoutez-moi, Whitmore. Je ne suis pas venu pour la guerre. Je suis venu pour la justice. J'ai chassé les pirates, j'ai rapporté des trésors à la couronne, et j'ai été trahi par des hommes qui voulaient ma place. Rendez-moi ma commission, ma réputation, et je repars avec mes navires. Votre fils revient avec vous, indemne.
Whitmore regarda son fils, la panique dans ses yeux. Il avait choisi l'argent de la dénonciation contre la raison. Maintenant, il réalisait que son calcul était faux.
— Je ne peux pas restaurer votre commission, souffla-t-il. Elle est déclarée nulle.
— Alors signez-en une nouvelle.
Le gouverneur ouvrit la bouche, se tut. Aidan sortit une plume et de l'encre de son manteau — il les portait toujours — et les tendit au gouverneur.
— Ici. Sur le parchemin de votre prédécesseur.
Whitmore tremblait. Le canon de la *Pénélope* grinçait doucement en arrière-plan, ajusté sur le palais du gouverneur. Robert gémissait dans la prise de Louis.
— C'est de la trahison, murmura Whitmore.
— C'est de la survie, corrigea Aidan. Vous signez, ou vous regardez votre fils ramper vers vous sur une planche.
Whitmore signa. Ses doigts brouillèrent l'encre. Quand il eut terminé, Aidan prit le parchemin, le lut, puis le cacheta avec le sceau de sa bague — le même sceau qui ornait la carte de son père.
— Louis, libérez le garçon.
Louis poussa Robert vers son père avec un sourire froid. L'enfant tomba à genoux, secoué de sanglots de rage et de peur. Les soldats baissèrent leurs armes, honteux et désorganisés.
Aidan fit demi-tour sans un mot et remonta sur la *Pénélope*. Le canon pivota en arrière. Louis le rejoignit, essuyant sa lame avec un mouchoir blanc.
— Je croyais que nous étions venus pour un trésor, dit Louis dans un murmure. Pas pour un enfant.
— Les deux, répondit Aidan. Le trésor est en sécurité. Mais une commission est plus difficile à obtenir qu'une fortune. Et ce parchemin ouvre plus de portes que mille pièces d'or.
À bord, il fut accueilli par Thomas, son canonnier, qui regardait la ville en se grattant le menton.
— Le gouverneur a un bon visage pour les menteurs, dit Thomas.
— Il est anglais, répondit Aidan. Ils sont formés à ça.
Il replia le parchemin et le glissa dans sa poche. Puis il leva les yeux vers le mât de la *Pénélope*. Le pavillon français flottait encore. Dans trois jours, celui anglais le remplacerait, puis peut-être aucune. Mais pour l'instant, il avait un pied dans chaque monde et un avenir enfin entre ses mains.
Un cri vint de la rade. Une barque s'approchait, avec à son bord une silhouette vêtue d'un long manteau gris. Quand elle se rapprocha, Aidan sentit son sang se glacer.
C'était Éléonore. Sa mère.
Elle monta à bord, sans invitation, sans escorte. Ses yeux noirs ne furent ni surpris ni effrayés par le canon, les hommes armés, ou le visage d'Aidan.
— Je suis venue te voir, dit-elle simplement.
Louis recula, devinant la scène. Les membres d'équipage s'écartèrent. Aidan et sa mère se firent face, séparés par dix-sept ans de mensonges, de lagunes, de sang versé.
— Vous m'avez dit que j'étais mort pour vous, dit Aidan, la voix à peine audible.
— J'ai dit des choses que je regrettais, répondit-elle. Je suis encore ta mère.
— Et le gouverneur ? Le gouverneur français ?
Éléonore laissa échapper un souffle lent.
— Le gouverneur est un homme bon, mais il a des intérêts qui lui sont propres. Je suis venue te dire que je suis fière de toi, Aidan. Fière de l'homme que tu es devenu. Et que quoi qu'il arrive, tu es mon fils.
Les mots lui brûlèrent plus que toute la poudre qu'il avait ingérée au cours des années. Le soulagement et la rage se mélangèrent en lui. Il voulait l'accuser, pleurer, exiger des comptes. Mais tout ce qu'il parvint à dire fut :
— Bien.
Elle lui tendit un autre parchemin, plus épais, cacheté de cire rouge.
— C'est le titre de propriété de la *Phoenix*. Il te revenait de droit, de ton père. La Vieille Renarde a refusé de me le donner, mais elle m'a remis ce document avant ton départ de la Dominique.
Aidan prit le parchemin. Sa main tremblait légèrement. Il le déroula : le nom de son père, Thomas O'Malley, et la signature de la Vieille Renarde. Une cession en bonne et due forme. Le navire lui appartenait.
— Tu commandes désormais une flotte, dit Éléonore. Deux navires, deux équipages, une fortune. Et aucun maître.
— Ni Angleterre ni France ?
— Ni l'un ni l'autre. Tu es libre, Aidan.
Il passa la main sur le bois de la rambarde, sentant la vie du navire sous ses doigts. Puis il leva les yeux vers la mer, vers l'horizon ouvert.
— Où sont Céline et le gouverneur ?
— Ils restent en Martinique, pour l'instant. Mais Céline tiendra la promesse que tu lui as faite. Elle transmettra ton message à qui de droit, en France.
Aidan acquiesça. Il regarda sa mère, cette femme qu'il avait cherchée pendant des années et qu'il avait trouvée plus compliquée qu'un nœud de cordage. Il ne savait pas s'il pouvait lui pardonner tout à fait. Mais il pouvait au moins lui rendre ce qu'elle lui avait donné.
— Vous pouvez rester à bord, dit-il, jusqu'à ce que nous arrivions à un port sûr.
Éléonore secoua la tête.
— Non. J'ai fini de fuir. Je retourne au palais, où le gouverneur et moi avons des comptes à régler. Tu as ta flotte, ta commission, ton nom. Moi, j'ai la mienne.
Aidan serra les mâchoires, mais il hocha la tête. Elle descendit l'échelle avec la même grâce royale qu'elle avait mise en montant. Avant de quitter le pont, elle se retourna une dernière fois.
— Ton père aurait été fier de toi, Aidan. Que ce soit une malédiction ou une bénédiction.
Elle descendit dans la barque sans se retourner. Aidan la regarda disparaître dans les ombres de Port Royal, puis il se tourna vers la mer, vers les voiles gonflées et l'avenir.
Il colla le parchemin de sa commission contre sa poitrine et murmura, pour lui seul :
— Ce n'était ni une malédiction, ni une bénédiction. C'était une mission.
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