La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 5: A Stranger's Locket
La prise espagnole tanguait doucement sous un ciel encore gris de fumée. Aidan s’essuya le front d’un revers de manche, le souffle court. La sainte-barbe de la *Santa Catalina* sentait la poudre, le sang et le bois calciné. Autour de lui, les hommes de Darrow vidaient les caisses et les barils avec une fièvre avide, empilant barils d’eau-de-vie, rouleaux de tabac et lingots d’étain sans grand discernement.
Aidan, lui, avait demandé à inspecter les quartiers des officiers. Personne n’avait protesté. Son titre de canonnier en chef lui valait une certaine liberté de mouvement, et nul ne tenait à l’accuser de voler la part d’un autre quand il avait, la veille, sauvé leurs peaux d’un boulet espagnol bien placé.
La cabine du commandant espagnol était dévastée. Une épée brisée gisait dans une mare de cire de bougie renversée. Des papiers épars, des lettres à la calligraphie serrée, un crucifix d’argent tordu. Aidan passa les mains sous la literie défaite, dans les tiroirs éventrés, derrière les cloisons. Rien de précieux. Les premiers pillards avaient déjà tout emporté.
Puis son pied heurta quelque chose de dur sous le plancher, là où une latte s’était soulevée. Il s’accroupit, fit levier du bout des doigts. Une cache creusée à la hâte. Dedans, un coffret de bois de rose, à peine plus grand que sa paume, fermé par un fermoir d’or terni.
Il l’ouvrit.
Un médaillon. Or, lourd, délicatement ciselé de volutes de vigne. Le couvercle céda avec un déclic sec. À l’intérieur, un portrait miniature peint sur ivoire. Une femme. Cheveux noirs relevés en un chignon lâche, yeux sombres et vifs, une cicatrice fine au-dessus de la lèvre, à peine visible. Son sourire avait quelque chose de moqueur, de complice — celui d’une femme qui savait des choses qu’elle ne dirait jamais.
Aidan la reconnut. Il l’avait vue sur le pont du *Sea Wyvern*, deux nuits plus tôt, surgie de nulle part, souriant à Darrow avant de disparaître sous le gaillard.
Et plus tôt encore, il l’avait vue lui adresser un regard entendu pendant qu’il maniait la longue-neuf contre la caraque. Comme si elle l’attendait.
Il retourna le médaillon. Au dos, une inscription gravée, fine comme un fil d’araignée :
*Para mi esposo, en la muerte como en la vida.*
Pour mon époux, dans la mort comme dans la vie.
Les doigts d’Aidan se refermèrent sur l’or. Il jeta un coup d’œil à la porte de la cabine. Personne. Il glissa le médaillon dans la poche intérieure de son justaucorps, contre sa poitrine, et remit le coffret vide à sa place.
Un époux. Une veuve. Une femme qui rôdait sur un navire pirate sans que personne ne pose de questions.
Il ressortit sur le pont, le soleil lui fouettant le visage. La *Santa Catalina* — ou ce qu’il en restait — était amarrée le long du *Sea Wyvern*, les deux coques grinçant contre leurs défenses. Les hommes chargeaient le butin dans la chaloupe. Personne ne fit attention à lui. C’était mieux ainsi.
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La nuit tomba avec la lenteur languide des tropiques, un voile violet qui s’étira sur l’eau calme. Aidan n’avait pas fermé l’œil depuis longtemps quand une main le secoua dans son hamac.
— Gunner. Gunner !
C’était Jonah, un jeune gabier aux yeux écarquillés, un des rares hommes qui ne le regardait pas encore comme on regarde une dette impayée.
— Quoi ? grogna Aidan.
— La femme. Elle retourne chez le capitaine.
Il soufflait, excité comme s’il venait de découvrir un trésor caché au fond de la cale.
— Tout le monde sait qu’elle n’est pas montée à bord par les voies ordinaires. Cook dit qu’elle est arrivée dans la chaloupe du capitaine, pendant la bataille, alors que personne ne regardait de ce côté. On ne l’avait jamais vue avant. Et maintenant, dit-il en baissant la voix, le canonnier de la *Catalina* — celui qui avait le bras en écharpe quand on l’a interrogé — il a parlé. Avant de… avant de se taire pour de bon.
Aidan se leva, les pieds nus sur le pont humide. Il suivit Jonah jusqu’à l’échelle qui menait vers la dunette. Par la fente d’un panneau mal ajusté, il vit une silhouette féminine glisser le long du bastingage, rapide et sûre, comme si elle connaissait chaque planche du navire. Elle s’arrêta devant la porte de la cabine de Darrow. Trois coups, espacés d’un temps égal. La porte s’ouvrit. Darrow apparut, sa barbe rousse taillée comme une lame, l’ombre de son visage plissée par la lampe à huile.
— Vous êtes en retard, dit-il, la voix à peine audible.
— Les étoiles s’alignent à leur propre rythme, répondit-elle. Un accent espagnol. Pur et net comme du cristal.
La porte se referma. Jonah tira Aidan en arrière, le souffle court.
— Vous l’avez entendue hein ? La veuve du capitaine espagnol. Elle est en deuil, dit-il avec un ricanement nerveux. Mais elle porte des couteaux sous sa jupe — je l’ai vue, elle porte bien deux couteaux. Et elle est allée directement à la cabine de Darrow avant même qu’on ait séché le sang sur le pont.
Aidan resta silencieux un long moment. Dans sa poche, le médaillon était lourd, brûlant contre sa cuisse. La femme du portrait. La veuve du capitaine. Et Darrow, le capitaine pirate qui effaçait les noms de ses tablettes, qui parlait de dettes à recouvrer, qui gardait des secrets sous clé dans sa cabine.
— Qui était le capitaine de la *Catalina* ? demanda-t-il.
Jonah haussa les épaules.
— Don Sebastián Álvarez de la Cruz, ou quelque chose dans ce goût-là. Un noble, paraît-il. Le canonnier a dit qu’il avait une femme à Hispaniola. Qu’elle était belle. Qu’il ne la méritait pas.
Aidan regarda la porte close de la cabine de Darrow. Trois coups, espacés. Une veuve qui connaissait les codes du navire. Une veuve qui souriait à un pirate avant même que son mari soit froid.
Il n’avait jamais cru aux coïncidences, et la mer ne lui avait jamais donné raison d’y croire.
Il s’écarta du panneau, fit signe à Jonah de retourner à son hamac. Le jeune homme obéit à contrecœur. Les planches craquèrent sous les pas d’Aidan comme il redescendait vers la batterie.
Il trouva un recoin sombre sous l’échelle de la cale, s’y accroupit, sortit le médaillon. La flamme d’une lampe lointaine dansait sur l’ivoire, faisant vibrer le sourire de la femme. Ce n’était pas le sourire d’une endeuillée. C’était celui d’une chasseresse qui sait que sa proie est déjà dans la gueule du piège.
Aidan referma le médaillon et le remit contre son cœur. Il ne savait pas encore ce que Darrow préparait, ni pourquoi la veuve d’un officier espagnol servait les plans d’un pirate. Mais il savait une chose : cette femme n’était pas là par hasard. Et si Darrow était capable de manipuler une veuve pour mettre la main sur un vaisseau, le prix de la "dette" qu’il comptait faire payer à Aidan venait peut-être d’augmenter.
Sur le pont au-dessus de lui, la porte de la cabine du capitaine rouvrit avec un grincement lent. Des pas légers, presque silencieux, remontèrent vers le gaillard. Aidan retint son souffle. La silhouette passa au-dessus de sa tête, s’arrêta un instant. Puis une voix, douce, à peine plus qu’un murmure porté par le vent :
— *Ya viene la tormenta.*
La tempête arrive.
Et elle disparut dans la nuit, comme si elle n’avait jamais été là.