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La Solde du Canonnier

Lire le chapitre 6: Shattered Glass

L’orage les cueillit à l’aube, sans prévenir, comme un poing qui s’abat sur une table. Le ciel avait viré au vert-de-gris en moins d’une demi-heure, et la mer, qui roulait paisiblement depuis trois jours, s’était dressée en murailles mouvantes. Aidan était à son poste, près de la long-nine, quand la première lame d’eau s’abattit sur le pont, balayant deux hommes dans les dalots.

« Étaie la voile de misaine ! » hurla Barrow, la barbe ruisselante, les yeux plissés contre le vent. « Et qu’on ferme les écoutilles, nom de Dieu ! »

Le Sea Wyvern gémit sous l’effort, ses membrures craquant comme des os qu’on brise. Aidan s’agrippa au bastingage, sentant chaque impact de vague remonter dans ses bras. Il avait connu des tempêtes en mer du Nord, des grains de la Manche, mais rien de tel. Ici, l’eau frappait de biais, comme si la mer entière cherchait à vider ses entrailles sur eux.

Jonah surgit de la coursive, trempé jusqu’aux os, les yeux écarquillés.

« Gunner ! Faut descendre ! Le maître de cale crie qu’on prend l’eau ! »

Aidan jeta un regard à Barrow, qui hocha la tête. Il se laissa glisser le long de l’échelle, dégringolant presque dans l’entrepont où l’air empestait le goudron et la sueur. Des hommes s’activaient autour de la pompe, jurant pour se donner du courage. La cale était plongée dans une pénombre dansante, trouée par les lanternes qui se balançaient au rythme des tonneaux.

C’est là que le bruit vint : un choc sourd, suivi du crissement du bois qui se fend. Trois hommes se figèrent. Une caisse suspendue à un cordage s’était arrachée de son palan et avait heurté le plancher, explosant en éclats. Des dizaines de fioles de verre gisaient en morceaux, leurs contents se répandant en une poudre noire, fine comme du sable de charbon.

« Les mains ! » cria un matelot en reculant.

Trop tard. Deux hommes qui avaient tenté de dégager les débris poussèrent des hurlements aigus, secouant leurs mains comme si elles étaient en feu. La poudre noire, mélangée à l’humidité de la cale, avait grésillé sur leur peau, y laissant des brûlures rouge vif, presque noires.

Aidan s’agenouilla près d’eux, saisissant l’un des bras tendus. La brûlure était nette, chimique, pas celle d’une flamme ordinaire. Il ramassa un tesson de verre intact, encore garni d’un fond de poudre, et le porta à son nez. L’odeur le fit reculer : âcre, piquante, avec une note de soufre et d’amande amère. Il en déposa un peu sur le dos de sa main, par précaution. La sensation fut celle d’un froid mordant, puis d’une chaleur concentrée qui irradia soudain. Il essuya le reste avec un pan de sa chemise, le cœur battant.

« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Jonah, penché derrière lui.

Aidan n’eut pas le temps de répondre. Des pas martelèrent le pont au-dessus, puis la voix de Darrow tonna dans l’escalier :

« Que se passe-t-il ici ? »

Le capitaine apparut, ruisselant, les yeux durs. Il regarda les deux hommes qui geignaient, puis les débris épars. Son visage, taillé dans la pierre, se ferma encore davantage.

« Qui a touché à cette caisse ? »

« L’orage l’a décrochée, capitaine », dit le maître de cale. « Le cordage a cédé. »

Darrow balaya la scène du regard. Puis, d’une voix lente et glacée :

« Que chaque fiole soit détruite. Jetez les caisses à la mer. Tous les éclats, toutes les poudres. Je veux que cette cale soit propre d’ici une heure, ou je ferai jeter à l’eau l’homme qui traîne. »

Aidan resta immobile, la fiole tesson cachée dans le creux de sa main, tandis que l’équipage s’affairait à rassembler les vestiges. Il glissa l’objet dans sa ceinture, sous sa chemise, le geste discret. Personne ne le vit.

Deux heures plus tard, la tempête s’affaiblissait, le vent tombant comme un souffle violemment expiré. Le Sea Wyvern, meurtri mais à flot, reprenait son roulis sur une mer encore houleuse. Aidan monta sur le pont, les muscles endoloris, et trouva Barrow qui inspectait les haubans, l’air sombre.

« Tu sais ce que c’était ? » demanda Aidan à voix basse.

Barrow le toisa, puis haussa les épaules.

« Des choses qui brûlent. Des choses qui aveuglent. Le capitaine a sa fortune dans des secrets, pas dans des doublons. »

« Et toi, tu en as vu d’autres ? »

Barrow détourna les yeux. « J’en ai vu assez pour savoir qu’on ne pose pas de questions, si on veut garder sa peau. »

La nuit tomba, lourde et humide. Aidan s’installa dans son hamac, la fiole cachée dans sa couchette, à portée de main. Il ne dormait pas vraiment, l’esprit rongé par ce qu’il avait vu. Une poudre qui brûlait la peau sans flamme. Un agent qui désorientait, qui affolait. À quoi pourrait servir une telle chose, sinon à neutraliser une garnison, à aveugler des gardes, à prendre un fort sans défense ?

Un bruit l’alerta. Des pas étouffés dans la coursive, puis une voix, à peine audible. Il se leva sans bruit et suivit le son jusqu’à l’écoutille du gaillard d’arrière, où la porte de la cabine de Darrow laissait filtrer une lueur dorée.

Il s’accroupit près du joint, retenant son souffle. La voix de la femme s’éleva, claire malgré le murmure :

« Le poudrier doit être approvisionné avant que la mousson ne coupe les vents. Nous n’avons que deux semaines, peut-être moins. »

La voix de Darrow, plus grave : « Deux semaines suffisent. Le trésor n’a pas bougé depuis vingt ans, il peut attendre encore un peu. Mais les hommes s’impatientent. Il faut un but. »

« Et le nouveau ? Le canonnier ? Quel est son rôle ? »

Un silence, puis Darrow : « O’Malley est exactement l’outil qu’il me faut. Ni plus ni moins. Quand le moment viendra, je lui donnerai le cordon et la mèche. Il fera ce qu’il sait faire, et il ne saura jamais ce qu’il a déclenché. »

La femme rit, doucement. « Il parle la langue des morts sans le savoir. »

Aidan se retira comme une ombre, le cœur frappé d’un froid nouveau. Il regagna son hamac, la fiole pressée contre sa poitrine. Deux semaines. Un trésor. Un but précis. Et lui, comme une arme chargée, qu’on pointait vers une cible qu’on ne lui nommait pas.

Il regarda la fiole, ses éclats prisonniers de verre. Ce n’était pas une munition. C’était une clé. Et pour la première fois depuis qu’il avait posé le pied sur ce navire, il se demanda quelles portes elle ouvrirait.