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La Solde du Canonnier

Lire le chapitre 7: The Powder Room

Le lendemain, la mer était plate comme une lame d’acier, et le Sea Wyvern glissait sous un ciel sans nuages. Aidan avait passé la matinée à inspecter les canons de la batterie principale, vérifiant les cerclages de fer et la poudre dans ses caissons, quand Barrow apparut à l’entrepont.

« Le capitaine te veut, O’Malley. »

Pas une question. Pas un regard. Le premier maître tourna les talons et remonta l’échelle sans attendre.

Aidan essuya ses mains noircies sur son tablier et suivit. Depuis la tempête, deux jours plus tôt, le vieux Darrow ne l’avait pas convoqué. Pas une fois. Et le silence, chez un homme qui parlait par dettes et menaces voilées, pesait plus lourd qu’un ordre.

Il trouva le capitaine dans sa cabine, assis à sa table, une carte déroulée devant lui. À sa droite, la femme était là. Pas voilée cette fois, mais vêtue d’une robe grise de matelot, ses cheveux sombres tressés serrés contre le crâne. Elle ne leva pas les yeux quand il entra.

« Ferme la porte », dit Darrow.

Aidan obéit. Le battant claqua dans son dos, étouffant le bruit du navire.

Darrow le dévisagea un long moment, les doigts joints sous son menton. Puis il se leva, contourna la table, et s’arrêta devant une section de la cloison que rien, à première vue, ne distinguait du reste.

« Tu t’es demandé, sans doute, pourquoi je gardais si près de moi mes munitions spéciales. »

Il poussa une latte de bois. Un mécanisme invisible céda avec un déclic sec, et un panneau pivota sur un axe central. Derrière, une cavité étroite s’enfonçait dans la membrure du navire. Des étagères alignaient des obus de fer forgé, cerclés de cuivre, leurs surfaces gravées de motifs que les ténèbres rendaient indistincts.

« Le dépôt à poudre. Le mien. Pas celui du roi, ni celui du chantier naval. Le mien. »

Il fit un geste. Aidan s’approcha, attiré malgré lui.

Sur l’étagère du milieu, une rangée de projectiles creux luisait faiblement. Chacun portait une marque à la base : une ancre inversée, barrée d’un trait. Aidan ne l’avait jamais vue sur aucun gréement de guerre.

« Des obus explosifs », dit-il, la voix plus calme qu’il ne s’y attendait.

« Des obus incendiaires », corrigea Darrow. « Chargés de la poudre noire que tu as découverte dans la cale. Celle qui brûle sans eau et mange la chair des hommes. »

Il laissa la phrase peser.

Aidan garda le visage neutre. Dans sa poche, caché dans une doublure, le petit flacon de la poudre inconnue lui semblait soudain lourd comme une ancre.

« Et la carte ? » demanda-t-il, les yeux rivés sur la table.

Il le savait. Il n’aurait pas dû le demander. Mais la carte était là, étalée, à moitié recouverte par un rapport manuscrit, et une position y était marquée à l’encre rouge, près de Port Royal, entourée d’un cercle nerveux. À côté, une note de la main de Darrow : « La voûte du gouverneur. »

Le silence se tendit comme une drisse sous rafale.

« La voûte du gouverneur », répéta lentement Darrow. Il n’y avait ni colère ni surprise dans sa voix, seulement l’observation d’un homme qui venait d’attraper un rat dans son grenier. « Tu sais lire, O’Malley. Bien. C’est une qualité rare chez les canonniers. »

Il s’approcha d’Aidan, à un pas de distance. L’odeur du tabac et du vieux cuir imprégnait le capitaine.

« Tu te demandes ce que tu fais ici, n’est-ce pas ? Tu te demandes pourquoi je te montre cela, moi qui raie les noms sur la planche à clous. »

Aidan répondit par une question. Une seule.

« Pourquoi maintenant ? »

Darrow sourit. Un sourire mince, sans chaleur, qui ne toucha pas ses yeux.

« Parce que la tempête arrive, O’Malley. Pas celle des éléments. Celle-là se mesure en jours, pas en grains de sable. Et quand elle sera là, je veux savoir si je peux compter sur mon canonnier. »

La femme parla pour la première fois. Sa voix était grave, presque masculine, portée par un accent espagnol qu’elle tentait de contenir.

« La voûte du gouverneur n’est pas une simple caisse. Elle est gardée par les troupes coloniales. Elle est en pierre, derrière trois portes de fer, et elle contient l’or que la couronne destine à la construction de la nouvelle flotte. »

Elle s’arrêta, les yeux sur Aidan, et il sentit le poids du locket contre sa poitrine, sous sa chemise, le petit cercle d’or volé dans la cabine du capitaine espagnol.

« Le seul point faible est la muraille sud », dit-elle. « Face à la mer. Un canon bien placé pourrait l’ouvrir. »

« Un canon », répéta Aidan, l’esprit déjà en train de calculer les distances, les angles, le poids de la charge. « Parce que tu veux que je sois le canon. »

« Je veux que tu sois le bras qui tire », corrigea Darrow. « Ce que tu penses du but, je m’en moque. Mais je veux que tu saches que tu tires sur ordre, pas par curiosité. Et que le premier homme qui parle de cette carte à quiconque sur ce navire — y compris le cuisinier, y compris le premier maître — sera retrouvé avec un nom rayé sur la planche. »

Il tendit la main et rabattit la carte d’un geste sec, effaçant toute trace de la position.

« Va préparer les soutes. Nous faisons route vers l’est au coucher du soleil. Tu as le commandement de la batterie complète. Barrow a ordre de ne pas te contredire. »

C’était un ordre, pas une faveur. Et pourtant, sous la menace, Aidan entendait autre chose : une confiance, calculée, mesurée, qu’on ne donne jamais sans garantie.

Il sortit de la cabine sans dire un mot.

Le panneau se referma derrière lui avec un claquement de bois, et il resta immobile dans la coursive sombre, le cœur battant contre ses côtes.

La voûte du gouverneur. Un canon. Un délai avant la mousson.

Et lui.

Debout, dans l’étroit passage, il repensa à la planche de noms raies dans la cabine de Darrow. À Landon. À la femme, veuve volontaire, qui glissait entre les cabines comme un fantôme. À la poudre noire qui brûlait la chair.

Un canon pouvait ouvrir un mur.

Un canon pouvait aussi être pointé vers d’autres cibles.

Il descendit vers la soute, les mains calleuses sur les échelles, et dans sa tête se déroulait déjà le calcul des charges, des angles de tir, mais aussi des alliés possibles — Jonah, le cuisinier, curieux et bavard ; les deux hommes brûlés par la poudre, peut-être porteurs d’une rancune sourde contre leur capitaine ; et le locket qu’il portait, dissimulé, contre son cœur.

Un canon pouvait ouvrir un mur.

Mais il pouvait aussi libérer.

Il atteignit l’entrepont, ouvrit le caisson de sa batterie, et s’agenouilla pour compter les boulets, ses doigts reconnaissant chacune des pièces qu’il avait servies depuis des années — celles qui lui avaient valu une cour martiale, et celles qui le mèneraient peut-être à autre chose qu’une corde.

Derrière lui, dans la pénombre, il perçut un mouvement.

Il tourna la tête, lentement.

Rien.

Mais l’ombre entre deux charpentes semblait encore habitée, et il se souvint — trop tard — que les murs du Sea Wyvern avaient des oreilles.