La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 8: Dead Reckoning
L’île apparut à l’aube, une masse verte écrasée de chaleur, ses falaises blanches comme des os de baleine échoués. Le *Sea Wyvern* jeta l’ancre dans une crique étroite, assez profonde pour son tirant d’eau, et Darrow ordonna le débarquement des barriques vides. L’eau douce, dit-il, coulait d’une source derrière les premiers arbres. Personne ne contredit un capitaine qui promet de la bière à la première averse.
Aidan mit pied à terre avec la première chaloupe, un mousquet sur l’épaule et la poche secrète de son manteau lourde du locket volé. Il avança sous la voûte des palétuviers, écartant les feuilles luisantes, jusqu’à une clairière où la mousse humide étouffait les pas. Les hommes de corvée emplissaient les barriques en jurant contre les écrevisses. Lui s’écarta, non par soif de solitude, mais parce que quelque chose dans la terre retournée attira son œil—une ligne droite, presque effacée, qui n’était pas naturelle.
Il s’accroupit. Un monticule bas, envahi de lianes, et au bout, une croix de bois pourri. Les lettres creusées dans la planche avaient été noircies par le sel et le temps. Aidan passa un doigt sur le grain rongé.
*T. LANDON — NOUS NE SAVONS PAS POURQUOI.*
Le cœur d’Aidan cessa une demi-seconde, puis repartit plus fort.
Thomas Landon. Ce nom ne lui était pas étranger—il l’avait lu sur une liste d’officiers de la flotte, trois ans plus tôt, dans les quartiers de l’amiral à Nassau. Landon avait servi à bord de la *Retribution*, le vaisseau que l’amiral avait commandé avant de jurider la cour martiale d’Aidan. Un jeune enseigne au dossier propre, un soldat de carrière promis à un brillant avenir. Mais il avait disparu des registres. Officiellement : *décédé en mer*. Officieusement, on avait murmuré qu’il s’était lancé dans des affaires de contrebande, ou qu’il avait été tué par des boucaniers.
Aidan ne s’était jamais posé plus de questions. Les morts en mer ne se comptent pas.
— Barrow, dit-il sans se retourner.
Le cuisinier s’était arrêté à l’orée de la clairière, une gourde à la main. Il ne semblait pas surpris, ni de trouver Aidan, ni de trouver la tombe.
— Tu sais lire les os, toi aussi, hein ?
Aidan se releva, la poussière collée à ses genoux.
— Tu savais que Landon était enterré ici ?
— Je sais où chaque homme finit quand il promet plus qu’il ne doit, répondit Barrow. Mais la terre ne raconte pas toute l’histoire, sinon elle en dirait trop.
Aidan fit un pas vers lui. Barrow ne recula pas, mais son œil gauche trembla légèrement. Le cuisinier était un mur, pas une porte. Il fallait trouver la fissure.
— Il n’était pas un simple marin perdu, dit Aidan. Il était officier. Officier sous l’amiral qui m’a brisé la carrière. Et il a fini ici, sous une croix de contrebande. Qu’est-ce que tu fabriques avec cette histoire, Barrow ?
Le cuisinier regarda la tombe, puis la mer invisible derrière les arbres. Il choisit ses mots lentement, comme on choisit des vis pour un cerceau.
— Landon était le canonnier sur le *Sea Wyvern*, avant toi. Le meilleur que j’aie vu. Capable de toucher un baril de goudron à deux cents brasses par gros temps. Darrow l’avait ramassé à Hispaniola, avec ses lettres de noblesse et sa haine de l’amirauté. Il croyait que le capitaine lui donnerait des navires, de la gloire, une revanche.
Aidan sentit son propre ventre se serrer. La revanche. Ce mot lui était familier, aussi proche que sa propre peau.
— Et alors ? demanda-t-il.
Barrow détourna les yeux vers la source qui murmurait derrière les rochers.
— Alors Landon a fait comme toi. Il a obéi, il a visé juste, il a sauvé la peau du capitaine plus d’une fois. Puis un jour, il a appris ce que Darrow mijotait. Pas une prise ordinaire. Une cible de roi. Et il a posé une question de trop.
Aidan attendait la suite, le souffle court. Barrow s’essuya la bouche du revers de la main.
— Il a dit au capitaine qu’il ne mettrait pas ses canons au service d’un massacre de civils. Le mot *gouverneur* fut prononcé, je crois. Et puis il a ajouté qu’il écrirait une lettre à l’amirauté, s’il le fallait.
— Darrow l’a tué ici, dit Aidan, la pointe de la voix plus basse qu’une lame.
Barrow hocha la tête.
— Il l’a laissé crever à petit feu, trois jours, dans la cale, sous les yeux de l’équipage. Pour qu’on comprenne le prix d’une loyauté qui se marchande. Puis il l’a enterré ici, sur cette île, avec une croix que même pas un prêtre n’a bénite. Pas pour le paix. Pour la prévenir, nous autres.
Aidan regarda de nouveau la croix. Les lettres du nom de Landon semblaient maintenant le fixer, comme un miroir terni.
— Et la femme ? demanda-t-il, le locket brûlant contre sa poitrine. Dans la cale, tout à l’heure, la femme de chambre du capitaine espagnol. Elle avait l’air de connaître Landon.
Barrow plissa les yeux, son visage de cuir fonçant encore.
— La veuve du capitaine d’Espagne, tu veux dire ? Celle qui se balade à bord comme si le pont lui appartenait ? Elle sait peut-être ce qu’elle vient voir, oui. Mais Landon et elle, c’est une autre promesse qu’on garde sous clé, et je ne suis pas payé pour ouvrir les portes que le capitaine a verrouillées lui-même.
Aidan serra les poings, les ongles s’enfonçant dans ses paumes.
— Pourquoi Darrow m’a pris alors ? Une dette de canonnier, il me l’a dite. Mais il y a autre chose, dit-il. Il me regarde comme on regarde un outil qu’on a déjà utilisé une fois et qu’on garde pour le prochain ouvrage.
Barrow baissa la voix, si bas que l’eau de la source semblait recouvrir chaque mot.
— Écoute-moi bien, jeune homme. Darrow ne parle jamais de ses anciens taillés sur mesure qu’en disant plus jamais d’un par mot. Mais toi, tu navigues entre deux vagues : celle qui le sert et celle qui le trahit. La veuve n’a pas pleuré Landon. Elle n’a pas non plus prié sa tombe, ni demandé à voir la croix. Mais depuis que t’es là, elle te regarde comme on regarde un homme qui se tient à la mauvaise place au mauvais moment.
Il posa une main calleuse sur l’épaule d’Aidan, une main que le sel avait rongée.
— La dette qu’il va exiger de toi, c’est pas une pièce que tu rends. C’est un silence que tu signes à jamais. Landon a pris un peu trop de temps avant de dire oui. Toi, si tu veux pas finir vos noms gravés sous sa croix, tu ferais mieux de savoir déjà ce que tu vas répondre.
Un cri depuis la plage rompit le silence. Le second appelait les hommes aux chaloupes. La marée ne pardonnait pas, et le vent tournait.
Barrow s’éloigna d’un pas rapide, léger comme un homme qui n’avait rien dit de rare. Aidan resta une seconde encore devant la tombe. Il sortit le locket de sa poche, le tint au-dessus de la croix, et le rayeur de lumière réchauffa le bois pourri.
Ce n’était pas un hasard. La femme du capitaine espagnol, la veuve qui avait connu Landon. Les incendiaires dans la soute. Le coffre du gouverneur près de Port Royal. Il était en train de devenir Landon, pièce après pièce, mais avec une clé que Landon n’avait jamais eue.
Il savait maintenant qu’il servirait à piller le trésor de la couronne. Mais il savait aussi pourquoi Darrow l’avait choisi, lui, le canonnier déshonoré que l’amiral avait rejeté : pour construire une machine de vengeance qu’il allait devoir obéir, ou mettre feu lui-même.
Il referma le poing sur le locket, salua la tombe d’un signe de tête brusque, et marcha vers la plage. Derrière lui, la croix de Thomas Landon resta seule dans la clairière. Aux premières branches, une forme sombre bougea, qui n’était ni écureuil, ni vent.
Il faisait déjà nuit sous les arbres quand la chaloupe quitta le sable. Aidan ne cria pas, ne ralentit pas. Mais il avait vu, l’espace d’une seconde, une jupe grise qui disparaissait derrière un rocher.
Quelqu’un l’avait espionné. Quelqu’un qui savait à présent qu’il avait trouvé la tombe.