La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 10: The Letter
La lettre arriva par un conducteur de ravitaillement qui ne demanda rien, posa l’enveloppe sur le rebord de la fenêtre brisée et repartit dans la boue sans un regard.
Émile la retourna. Papier épais, presque luxueux, cachet de cire rouge sans armoiries. Adresse écrite à la plume : *Émile Marchand, section 7, secteur des Éparges.* Pas de mention de régiment, pas de voie officielle. Quelqu’un savait où il était, et ce quelqu’un avait pris soin que la lettre lui parvienne en dépit des censures et des hasards.
Il déchira l’enveloppe. Dedans, une feuille pliée en quatre, et un dessin au fusain sur un papier plus fin.
La lettre était brève.
*Monsieur,*
*Je m’appelle Marguerite Vandevelde. Je vis à Bixschoote, à douze kilomètres au nord de votre position. Mon cousin Willem travaille avec les brancardiers belges. Il ramène parfois des lettres des tranchées, et il a entendu parler de vous par un homme qui portait un scapulaire. Vous saurez lequel.*
*Willem dit que vous cherchez ce qui est sous les champs. Ma grand-mère parlait d’une pierre qui saigne. Elle disait qu’elle était sous le moulin de Terhand, mais que le moulin avait été brûlé avant ma naissance. Elle disait aussi que les hommes qui creusaient près de la pierre entendaient des voix qui leur donnaient des ordres. Des voix qui savaient des choses qu’elles ne pouvaient pas savoir.*
*Je vous envoie le dessin de ma grand-mère. Elle l’avait copié d’une pierre qu’on avait sortie du puits de Terhand en 1904. Elle disait que c’était la carte de ce qui nous attendait sous la terre. Je n’y ai jamais rien compris. Peut-être que vous, vous comprendrez.*
*Ne répondez pas à cette lettre. Willem passera vous voir s’il y a du nouveau. Et ne portez pas le scapulaire trop longtemps. Ma grand-mère disait que ce qui sentait la mine Hollander ne sentait jamais bon.*
*Marguerite*
Émile relut la dernière phrase. Le scapulaire pendait contre sa poitrine, sous sa capote, et il avait cessé d’y penser — c’est-à-dire qu’il y pensait sans cesse, mais comme on pense à une dent malade. L’odeur de Hollander’s Pit. Il la reconnaîtrait entre mille. Une odeur de soufre, de craie mouillée et de quelque chose de plus profond encore, une fraîcheur qui n’avait jamais vu le soleil.
Il déplia le dessin.
Le fusain avait pâli, mais le trait restait net. Une spirale qui se resserrait vers un centre ouvert, traversée de lignes brisées qui ne formaient pas un labyrinthe ordinaire — c’étaient des couloirs, des puits, des salles circulaires reliées par des passages obliques. Le tout organisé selon une symétrie presque vivante, comme une conque ou un crâne vu de dessus.
Émile posa le dessin à côté de la photographie qu’il avait prise des gravures du château. La ressemblance le frappa comme un coup de crosse. Les mêmes angles, les mêmes proportions. Les gravures du château étaient plus grossières, plus anciennes, mais elles montraient la même structure. Le même plan.
Il était en train de comparer les tracés quand un bruit de bottes dans la cour le fit replier les papiers. Il les glissa dans sa ceinture, sous sa chemise.
La patrouille arrivait par le chemin creux.
Il les vit par la fenêtre : six hommes, le fusil sur l’épaule, la démarche lasse de ceux qui ont marché toute la nuit dans des tranchées qu’ils ne connaissent pas. À leur tête, le caporal Sablon, un ancien terrassier de la Somme qui ne parlait qu’à contrecœur.
Mais ce n’était pas Sablon qui attirait l’attention d’Émile.
C’était le paquet que deux hommes portaient entre eux, roulé dans une toile de tente, lesté comme un corps.
Sablon entra dans la maison éventrée, jeta un coup d’œil autour de lui et sortit un carnet de sa veste.
« Ils ont trouvé ça dans un abri allemand, près de la route de Menin. Toute la section était morte — pas de blessures. Juste morts. Certains tenaient encore leur fusil. Les oreilles bouchées. » Il secoua la tête. « Le carnet était sous le corps d’un officier. Le commandant a dit de te le montrer. »
Émile prit le carnet. Couverture de cuir humide, pages gondolées par l’eau. Il l’ouvrit au hasard.
L’écriture était fine, régulière, d’une main qui avait appris la discipline avant la guerre. Des dates, des relevés, des positions. Mais au bout de quelques pages, l’écriture changeait. Les lettres devenaient plus hautes, plus rapides, et le texte passait du français à une langue qu’il ne connaissait pas — du flamand, peut-être, ou quelque chose de plus ancien.
Au milieu du carnet, une page entière était couverte de répétitions du même mot, écrit en majuscules, de plus en plus serrées :
*ICHÖR ICHÖR ICHÖR ICHÖR ICHÖR*
Puis : *Sie sprechen. Sie sprechen immer. Die Steine sprechen.*
Ils parlent. Les pierres parlent.
Émile leva les yeux vers Sablon. « Où est l’officier qui tenait ce carnet ? »
« Mort comme les autres. » Sablon cracha par la fenêtre. « Mais c’est pas le plus étrange. On a trouvé une autre chose. Près du corps du commandant. On a cru que c’était une balle perdue, dans le mur. Mais c’était pas une balle. »
Il fit signe à un des hommes, qui déposa sur la table un objet enveloppé dans un chiffon.
Émile défit le chiffon.
C’était une statuette. Petite, haute comme une main, taillée dans une pierre blanche qui ne ressemblait à rien de local. Une femme, le visage voilé, les mains jointes sur une poitrine dont on devinait les côtes sous une robe trop fine. Le voile était cassé net au niveau du front.
La Vierge.
Mais pas une Vierge de tranchée, moulée en plâtre et peinte par quelque artisan pieux. Celle-ci était ancienne. Très ancienne. Et au lieu du rosaire, elle tenait contre elle une petite pioche — l’outil des sapeurs, ou des mineurs.
La Vierge bleue.
Émile sentit le scapulaire brûler contre sa peau. Il savait ce que cela signifiait, ou plutôt il savait que cela signifiait quelque chose qu’il ne comprenait pas encore.
« Il y a quelque chose là-dessous », dit-il à voix basse.
Sablon haussa les épaules. « Il y a toujours quelque chose là-dessous, Marchand. Ils creusent, on creuse, et nous creusons. C’est la guerre des rats. »
« Non. Pas les rats. » Émile replia le dessin de Marguerite. Il voyait maintenant ce que le labyrinthe représentait. Ce n’était pas une carte de tunnels. C’était une carte de ce qui avait précédé les tunnels. Une ville. Une cité entière, taillée dans la craie, avec ses salles, ses puits, ses avenues.
Et la pierre qui saignait au centre.
Sa décision fut prise avant même qu’il en eût conscience. La parole de Moreau résonnait encore : *ne servez aucune armée*. Mais il y avait autre chose à servir. Quelque chose qui se trouvait là-dessous, qui parlait aux Allemands morts et qui envoyait des messagers à des jeunes filles dans les villages belges.
Il regarda par la fenêtre. La nuit tombait, et le brouillard montait des champs défoncés. Quelque part sous ses pieds, à des mètres ou à des kilomètres, un monde entier attendait.
Il rempocha la lettre, le dessin, le carnet allemand. La statuette, il la cacha dans sa ceinture, sous le scapulaire — deux objets sacrés, deux signes contraires, tous deux issus de la même terre.
« Sablon », dit-il. « Qui commande le creusement du nouveau puits ? »
« Le lieutenant Moreau. Il veut une chambre de mine sous la route de Menin. Les ordres sont arrivés ce matin. » Sablon le regarda, les yeux plissés. « Pourquoi ? »
Émile ne répondit pas. Il sortit dans le froid, le dessin de Marguerite dans sa poche, et il regarda le sol boueux de la cour.
Le moulin de Terhand. La pierre qui saigne. La spirale qui se resserrait vers un centre.
Il savait où la chambre de mine devait être creusée.
Et il savait que lorsque la pioche briserait la dernière couche de craie, rien de ce qui se trouvait de l’autre côté ne voudrait être découvert par des hommes qui portaient des fusils.
Ils creuseraient quand même.