La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 9: The Warning
L’absolution vint à lui comme un coup de pioche dans la glaise : sans prévenir, et avec une violence sourde.
Émile était adossé au mur de pierre humide de la cave réaménagée en cellule, les yeux fixés sur le rectangle de lumière grise qui filtrait par la porte entrebâillée. Il comptait les heures depuis que Moreau l’avait fait traîner ici. Neuf. Peut-être dix. Le temps, là-dessous, avait une texture différente — épaisse, collante, comme de la vase.
Les pas dans le couloir étaient doux, presque feutrés. Pas des bottes. Des souliers.
Le prêtre entra sans être annoncé, une silhouette mince dans une soutane sombre qui paraissait trop neuve pour ce paysage de boue et de ruines. Il tenait un bréviaire contre sa poitrine comme on porte un bouclier.
« On m’a dit que vous refusiez la confession », dit-il, la voix douce, les yeux très clairs. Il parlait français sans accent, mais avec une précision qui semblait étudiée.
Émile ne bougea pas. « Je n’ai rien à confesser. »
Le prêtre sourit faiblement, tira un tabouret de l’ombre et s’assit en face de lui, à portée de main. Un geste de confiance calculé — ou un piège. Avec les hommes de l’arrière, on ne savait jamais.
« Tout le monde a quelque chose à confesser, mon fils. Même les sapeurs qui creusent là où ils ne devraient pas. »
Les mots restèrent suspendus entre eux comme de la poussière dans un rayon de soleil. Émile sentit ses épaules se raidir.
« Je creuse là où on me dit de creuser. »
« Vraiment ? » Le prêtre inclina la tête, et quelque chose dans son regard — une lueur ancienne, presque minérale — fit que le mensonge ne passait pas. « Alors pourquoi les Allemands creusent-ils du même côté que vous ? Pourquoi les cartes de la marine impériale portent-elles des dates antérieures à cette guerre ? »
Émile se redressa, les chaînes de ses poignets cliquetant contre la pierre. « Vous en savez beaucoup, mon père, pour un homme qui distribue l’absolution. »
Le prêtre ouvrit son bréviaire, mais ne regarda pas les pages. Ses doigts effilés caressaient le cuir comme on caresse une surface familière, un objet qu’on a porté longtemps contre soi.
« Les choses qui dorment sous la Flandre, monsieur Marchand, sont plus anciennes que le déluge. Plus anciennes que les Romains qui ont pavé leurs routes au-dessus. Plus anciennes que le péché lui-même, peut-être. » Il ferma le livre avec un claquement sec. « Et ceux qui creusent trop profond risquent d’éveiller ce qui doit rester endormi. »
Émile sentit le froid de la cave lui mordre la nuque. Ce n’était pas la menace d’un homme d’Église. C’était un avertissement, délivré comme on délivre une consigne — sans émotion, sans ornement. Il pensa au carré de parchemin laissé derrière lui, au mot ICHÖR tracé d’une encre qui pourrait avoir un siècle ou mille ans. Il pensa à la respiration derrière la porte cachée du château.
« Qu’est-ce qui doit rester endormi ? » demanda-t-il.
Le prêtre se leva, replaça le tabouret contre le mur avec une précision méticuleuse. « Ce que les mineurs de votre famille savaient ne pas nommer. Ce que votre père vous a appris à fuir quand vous marchiez près des puits abandonnés — rappelez-vous, vous lui demandiez pourquoi il faisait un détour. Vous appeliez cela les mauvais endroits. »
Le souffle d’Émile se coinça dans sa gorge. Personne n’était au courant de ces promenades avec son père. Personne, sauf…
« Félix », dit-il. « Vous avez parlé à Félix. »
Le prêtre ne confirma ni n’infirma. À la place, il tira de sous sa soutane un objet plat, enveloppé dans un linge blanc. Il le déposa sur les genoux d’Émile — lourd, doux, comme un morceau de peau tannée.
« Portez ceci. Il vous protégera là où vos pioches ne suffiront pas. »
Émile écarta le lin. C’était une scapulaire — deux rectangles de tissu brun reliés par un cordon usé. Sur l’un d’eux, brodée d’un fil d’or terni, une inscription : PAX.
Paix. Le mot paraissait obscène dans ce paysage d’artillerie et de gaz. Mais le tissu dégageait une odeur qu’il connaissait — cire d’abeille, poussière de craie, et quelque chose d’autre, plus profond, comme le minéral brut après la pluie.
« D’où vient cette odeur ? »
Le prêtre était déjà à la porte. Il s’arrêta, glissa une main sur le chambranle, et dit sans se retourner — d’une voix qui n’avait plus rien de pastoral :
« Des mains qui l’ont cousu. Elles travaillaient à trois mètres sous la chapelle de Saint-Bavon, près de l’Hollander’s Pit. Elles n’ont plus vu la lumière depuis six jours. »
Il quitta la cellule, et la porte se referma avec un bruit de condamnation.
Émile resta seul, la scapulaire serrée dans ses mains liées. Il la porta à son visage, inspira profondément. Le minéral. La cire. Et sous cela, presque imperceptible, une autre odeur qu’il reconnaissait entre toutes — celle de la terre remuée, celle des profondeurs, celle que les sapeurs portaient dans leur peau après les quarts de nuit.
L’odeur de chez lui.
Il ne sut pas combien de temps s’écoula — le jour se fit nuit dans la seule source de lumière qui venait d’en haut, une grille donnant sur une cour où passaient des ombres pressées. Émile dormit par à-coups, la scapulaire serrée contre sa poitrine, et rêva de galeries qui se repliaient sur elles-mêmes comme les anneaux d’un serpent.
Ce fut un autre bruit de bottes qui le tira de ce sommeil agité. Celles-là étaient lourdes, décidées. Un adjudant de la gendarmerie ouvrit la porte sans frapper, une liasse de papiers sous le bras.
« Marchand, Émile ? »
« C’est moi. »
L’adjudant examina la feuille, la fit pivoter, tendit un stylo. « Libération conditionnelle. Parole. Sur ordre du général de brigade Vignon. Conditions : interdiction de sortie de la zone de commandement, interdiction de contact avec les corps de troupe alliés, interdiction d’approche des tunnels sans ordre écrit. » Il jeta un regard en biais. « Vous signez ici. »
Émile saisit le stylo, mais il le tint suspendit au-dessus de la page. « Et Bryce ? Le capitaine Bryce ? »
« Affecté au secteur de Givenchy. Départ cette nuit. »
Le stylo tomba sur la pierre.
Émile se força à respirer lentement. Le pacte. La promesse d’aller ensemble vers l’antique. Et il restait là, seul, signant un bout de papier qui n’engageait à rien sauf à de nouvelles chaînes. Il ramassa le stylo, signa d’une main tremblante.
Les gendarmes le conduisirent jusqu’à l’air libre. Le soleil de l’après-midi le frappa comme un coup. La campagne autour de la Forge-aux-Chênes n’était qu’une écorchure pâle de cratères et de fils de fer barbelés. Il se tint sur le chemin boueux, aveuglé, et pendant un instant il ne sut pas qui il était ni pourquoi il était là.
Sa main trouva la scapulaire sous sa tunique. PAX. Le tissu avait conservé toute sa chaleur de la cave.
Il marcha vers le village. Il ne savait pas encore ce qu’il cherchait — mais il savait que Bryce était parti, que la carte était perdue, et que même les hommes de Dieu creusaient sous les églises.
Une pensée lui vint, aussi claire que l’acier d’une lame : si les cartes avaient disparu et que Bryce avait été envoyé au loin, c’est que quelqu’un ne voulait pas qu’ils cherchent ensemble. Et quelqu’un ne se défait pas d’une menace qu’on peut contrôler — on la supprime, on la déplace, ou on la surveille.
Il tourna au coin de la première rue effondrée du village — et se figea.
Là, accolée à ce qui avait été la maison du garde-champêtre, une porte de bois solide s’ouvrait sur un escalier de pierre qui plongeait droit sous terre. Elle était neuve. Les charnières étaient graissées.
Et sur le mur, à hauteur d’homme, quelqu’un avait gravé une croix — mais pas une croix ordinaire.
Une croix pattée. Templière.
Émile regarda autour de lui. Personne. La rue était vide, les fenêtres crevées. Il posa la main sur la porte, poussa. Elle céda.
L’escalier descendait vers une obscurité qui ne sentait ni la craie ni l’argile.
Elle sentait le fer. Et quelque chose de plus vieux encore.
Il referma la porte derrière lui, et commença à descendre.