La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 12: The Apparition
La chaleur du corps allongé contre lui avait disparu depuis longtemps quand les voix revinrent. Émile flottait dans cette torpeur qui suit les marches épuisantes, celle où les jambes continuent de creuser même quand le sommeil les a saisies.
Antoine se tenait au bord d'un trou. Pas un trou d'obus, non. Un trou rond, parfait, pareil à ceux que leur père forait dans le sol de la ferme pour planter les piquets de la vigne. Il tenait la lanterne à la main, mais la flamme était blanche, sans fumée.
— Tu creuses à l'envers, dit Antoine. Sa voix passait par le trou comme par un tuyau, étrangement proche et lointaine à la fois.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
Antoine ne répondit pas. Il se pencha, bascula, et tomba dans le trou sans un cri. Émile s'élança vers le bord, mais il ne vit que le noir descendre, descendre, descendre.
Puis la voix remonta, claire, nette, comme si Antoine lui parlait à l'oreille :
— Ils descendent pour remonter.
Émile ouvrit les yeux dans le noir absolu de la cave où il dormait, à l'écart de la troupe, sur ordre de Moreau. Sa main chercha instinctivement la poche de sa vareuse, trouva la forme brisée de la Madone bleue. Ses doigts coururent sur le plâtre froid, suivirent la cassure nette du pieu minier remplaçant le rosaire.
Il retint son souffle.
Sous son pouce, un infime relief qu'il n'avait pas remarqué. Une ligne, fine comme une fissure de gel, qui courait autour de la base de la statuette. Il la retourna, palpa la surface. La ligne faisait tout le tour, parfaitement circulaire.
Il se leva, tâtonna vers la table où il gardait une bougie. Trois allumettes craquèrent avant que la mèche ne prenne. Il approcha la figurine de la flamme.
La base n'était pas un socle. C'était un couvercle.
Émile posa la Madone sur la table, saisit la base entre le pouce et l'index, et tourna. Résistance. Il força doucement, sentit un mécanisme céder avec un clic sourd, presque imperceptible. Le fond se détacha, révélant une cavité de la taille d'une pièce de deux francs.
Il y avait un objet à l'intérieur, enveloppé dans un morceau de soie bleue. Émile le sortit avec précaution. Ses doigts reconnurent la forme avant que ses yeux ne la confirment : un compas de marine, en laiton, aux branches fines et délicates. Mais l'aiguille ne bougeait pas. Elle pointait fixement vers le bas, comme si le nord avait cessé d'être une direction pour devenir une profondeur.
Il retourna l'instrument. Quelqu'un avait gravé une inscription dans le métal, d'une plume fine et régulière. Quatre mots, en lettres latines majuscules :
*ITER DEORSUM EST*
Le chemin est vers le bas.
Sous l'inscription, un chiffre : un 1 et un 6. Ou peut-être une date, tronquée. 16… quelque chose. Le reste avait été limé.
Un coup sourd ébranla la cave. De la poussière tomba du plafond. Émile replaça le couvercle, glissa l'objet dans sa poche, souffla la bougie et gagna la porte.
Dehors, l'aube n'était pas encore levée, mais le front l'était. Les Allemands tiraient sans discontinuer, un martèlement continu au nord-est, accompagné du sifflement des obus qui passaient à basse altitude au-dessus des lignes françaises. Des ombres couraient dans le village, des ordres aboyés que le bruit dévorait.
Une main s'abattit sur son épaule. Émile se retourna, poing serré, et tomba sur le visage bouffi de lumière du lieutenant Moreau, qui tenait une lampe à acétylène à hauteur de poitrine.
— Vous, Marchand. Suivez-moi. Le capitaine des mines veut un mot avec vous.
Le capitaine des mines. Le patron du détachement de sapeurs, un officier d'artillerie recyclé, un homme que Moreau appelait rarement par son nom devant les hommes. Émile suivit Moreau à travers les ruines de la mairie, enjambant une poutre calcinée, jusqu'à la salle où le capitaine Barot avait installé son PC dans l'ancienne cave à vin.
Barot était plié sur une carte, entouré de trois sous-officiers, des sapeurs du 19e bataillon. Tous levèrent la tête quand Émile entra. Barot avait les yeux d'un homme qui n'avait pas dormi depuis trois jours, mais sa voix était ferme.
— Le rapport de Moreau indique que vous avez rompu une face de gypse au fond du puits S-7.
Émile prenait soin de ne pas croiser le regard de son lieutenant. Il se contenta de hocher la tête.
— Une fissure, mon capitaine. Elle suit une veine d'anhydrite, probablement naturelle.
— Naturelle ou pas, les Boches tirent comme des damnés sur la portion droite. Le G5 croit que nous creusons des jupes vers leur deuxième ligne, et ils veulent nous enterrer vivants.
Barot frappa la carte du plat de la main.
— Le général Foch exige des résultats avant l'aube. Nous avons quatre heures pour placer une cambre sous le saillant nord-est, à vingt mètres de ton fissure. Tu connais le terrain en dessous. Tu vas guider la section.
Émile sentit son cœur se serrer. La salle était chaude, mais il frissonna.
— Mon capitaine, la fissure est instable. Si nous creusons trop près, nous pourrions provoquer un effondrement qui engloutirait la galerie.
— C'est pour cela que je te demande de guider, pas de creuser. Tu connais les points faibles.
Moreau avait les bras croisés. Il observait Émile avec cette impassibilité qui ne présageait rien de bon.
— Tu as vingt-quatre hommes de disponible, lui dit Barot. La nouvelle section est arrivée cette nuit. Des renforts du 12e. Ils ont de l'expérience, mais pas la connaissance du sous-sol. Toi, tu sais où la roche tiendra et où elle cédera.
Un obus passa au-dessus, plus près, et la cave trembla. De la chaux blanche descendit du plafond en fines pluies.
Émile regarda la carte. La position de la fissure qu'il avait découverte était marquée d'une croix rouge, mais rien n'indiquait la présence de la caverne, de l'alignement de pierres dressées, du puits abyssal au centre. Il avait enfoui l'entrée de la galerie latérale à l'aide de gravats et de planches, mais une équipe de creusement suivrait immédiatement la veine d'anhydrite. L'équilibre naturel l'avait protégé jusqu'ici.
Combien de temps encore ?
Barot le regardait avec une patience dangereuse.
— Alors, Marchand ?
— Je le ferai, mon capitaine.
— Dans ce cas, tu prends la tête de section à l'aube. Moreau, tu l'accompagneras jusqu'au puits et tu assureras la liaison avec le PC.
Les yeux d'Émile et de Moreau se rencontrèrent pendant une fraction de seconde. Le lieutenant esquissa un sourire de loup.
— Ça marchera, mon capitaine.
Sorti du PC, Émile ne reprit son souffle qu'une fois loin de la mairie, dans l'ombre des murs calcinés de l'église. Il sortit le compas de sa poche, l'exposa brièvement à la lueur grise de l'aube naissante. L'aiguille était toujours figée, pointant vers le sol.
*ITER DEORSUM EST.* Le chemin est vers le bas.
La Madone de pierre avait été déposée dans la caverne par quelqu'un qui savait. Quelqu'un qui avait voulu laisser une carte aux vivants. Le compas ne fonctionnait pas comme un compas ; c'était une clé, un sésame.
Ou peut-être un avertissement.
Émile glissa l'objet dans sa poche et se mit en marche vers le puits S-7. Derrière lui, le bombardement allemand redoubla, comme si le ciel entier se déchirait. Mais ce qu'il entendait vraiment, sous le grondement des canons, c'était la voix d'Antoine qui répétait son énigme.
*Ils descendent pour remonter.*
Et lui, Émile, allait descendre. Forcé par Moreau, sans doute. Mais forcé aussi par quelque chose de plus ancien, de plus impérieux, qui l'attirait vers les profondeurs comme l'aiguille de ce compas brisé pointait obstinément vers la terre.
À l'horizon, le ciel virait à l'encre. Le soleil ne monterait pas ce matin-là au-dessus des lignes. Seulement les obus. Et les hommes qui descendraient sous terre pour préparer une mort qu'ils ne comprendraient pas.
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