La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 14: Underground
La terre trembla encore, un grondement sourd qui roula dans le boyau comme un chien enragé. Émile cracha la poussière de ses poumons et compta les respirations autour de lui. Quatre. Félix, Petit, et les deux autres — Vasseur et le jeune Roque, celui qui ne parlait jamais mais creusait comme un damné. Cinq hommes vivants, sur les onze qui avaient suivi Moreau dans la galerie.
« Moreau nous a vendus, » dit Petit. Ce n'était pas une question.
Émile ne répondit pas. Il frotta sa lampe volée contre sa cuisse et la ranima. Le halo tremblant révéla les murs de craie zébrés de silex noir, un plafond bas qui avait tenu bon quand le reste s'était effondré derrière eux. Il tendit l'oreille. Le grincement des roues de wagonnets avait cessé. Les voix allemandes, qui avaient percé la roche pendant la trahison de Moreau, s'étaient tues.
« On descend, » dit-il.
Félix, adossé à la paroi, le fixa. Sa barbe de dix jours était blanche de poussière. « On descend où ? On sait même pas si ce tunnel continue. On sait même pas si on est encore en France. »
« On est sous le saillant, » dit Émile. « Sous le no man's land. Et le boyau descend. Je le sens. » Il posa la paume sur la paroi. La pierre était froide, mais quelque chose pulsait en dessous, une vibration ténue qui n'avait rien à voir avec les machines ennemies. Il l'avait déjà sentie, dans la grande caverne. Le souffle de l'abîme.
Vasseur, un grand Normand au visage couturé, rampa vers lui. « Le lieutenant nous a enterrés vivants, Marchand. Si on remonte à notre secteur, il nous fera fusiller comme déserteurs. Si on remonte chez les Boches, ils nous pendront. Alors c'est peut-être pas idiot, de descendre. Mais faut pas se mentir : on a de l'eau pour deux jours, des biscuits pour un, et pas une seule cartouche de dynamite qui nous reste. »
« On a nos pics, » dit Petit. « Nos mains. »
Émile hocha la tête. « C'est tout ce qu'il faut. »
Ils rampèrent. Le boyau rétrécit jusqu'à les forcer à se mettre à plat ventre, puis s'élargit de nouveau dans une salle aux allures de cathédrale naturelle. Les lampes révélaient des stalactites cassées, des débris de calcaire fraîchement arrachés. Et puis des traces. Émile les vit tout de suite : des marques de pioche, propres, régulières, qui n'avaient pas l'usure des outils français ni la lourdeur des outils allemands. Des entailles nettes dans la roche tendre, comme tracées au compas.
« Quelqu'un creuse ici, » murmura Félix. « Quelqu'un qui connaît bien la pierre. »
Petit passa un doigt sur une entaille. « C'est pas vieux. Deux jours, peut-être trois. Et regardez. » Il désigna le sol. Des empreintes de bottes, mais pas des godillots militaires. Des semelles plates, usées, presque médiévales dans leur simplicité.
Émile sentit le scapulaire contre sa poitrine sous l'uniforme. Le PAX avait cessé de sentir le charbon de Hollander's Pit depuis qu'ils avaient pénétré plus profondément. Maintenant il ne sentait plus que la pierre humide, et quelque chose d'autre — une odeur minérale, presque salée, comme du sang ancien séché.
« On continue, » dit-il.
Un craquement leur parvint de haut. Tous figèrent. Des voix — allemandes, étouffées mais distinctes — leur parvinrent à travers le plafond de roche. Émile coupa sa lampe et, dans le noir total, entendit les Boches arpenter la galerie qui courait au-dessus d'eux. Une conversation, courte, hachée. Le mot *Ichor* revint deux fois. Puis le bruit des pas s'éloigna.
« Ils savent qu'on est là, » souffla Vasseur.
« Ils savent que *quelqu'un* est là, » corrigea Émile. « Ils cherchent. Ils ont pas encore trouvé l'entrée de ce boyau. »
Il ralluma la lampe, couvrant la flamme d'une main pour n'en laisser filtrer qu'un mince rayon. Ils avancèrent encore. Le tunnel s'incurva, se divisa. À la fourche, Émile s'arrêta. Le mur de gauche portait des inscriptions — pas des graffitis de soldat, mais un alphabet qu'il ne reconnaissait pas, des angles serrés gravés profondément dans le calcaire. Et sous les inscriptions, une phrase en français, écrite à la hâte, au fusain ou au charbon :
*Laissez les morts dormir.*
Félix la relut à voix haute. « C'est un avertissement. »
« Ou un piège, » dit Petit.
Émile examina la phrase. La main qui l'avait écrite avait tremblé — les lettres dévièrent vers la fin, le *r* final trop appuyé, comme si on avait appuyé pour s'empêcher d'écrire plus. Il y avait autre chose, en dessous, presque effacé : une lettre, isolée et maladroite. Un *M*. Ou peut-être un *W*, selon l'angle de lecture.
« Par où on va ? » demanda Roque, brisant son silence habituel. Sa voix était celle d'un enfant.
Émile leva la main pour lui demander patience. Il écouta les deux boyaux. Le gauche sentait le courant d'air — tiède, sec, chargé d'une odeur de cendre. Le droit était immobile, et une très faible lumière y tremblait, à peut-être cinquante mètres.
La lumière. Il la coupa d'un geste — les autres lampes s'éteignirent en même temps. Dans le noir absolu, la lueur au bout du boyau droit paraissait plus nette. Une lanterne. Pas le balancement d'une lampe portée à la main — une lumière fixe, posée à terre ou accrochée à un mur.
« C'est un poste allemand, » murmura Félix.
« À moins que ce soit pas des Allemands, » dit Émile.
Il pensa aux soldats anciens dans la grande caverne, à leurs armes qui dataient d'avant les croisades. Il pensa au souffle de l'abîme, à la statue brisée de la Madone bleue avec son pic de mineur. Et il pensa aux morts sans blessures, les Allemands du journal de bord, qui avaient été trouvés les yeux ouverts et les oreilles pleines de poussière de pierre.
« On a trois options, » dit-il, comptant sur ses doigts dans le noir pour que chacun entende le claquement sec. « On remonte, on se rend aux Boches, et on compte sur la Croix-Rouge. On rebrousse chemin vers notre secteur, on tente de passer devant les sentinelles de Moreau, et on le dénonce — à condition qu'il nous laisse le temps de parler. Ou on suit ce boyau jusqu'où il mène. »
« On ne peut pas rebrousser, » dit Vasseur. « La galerie qui s'est effondrée nous a enterrés sous trois mètres de gravats. Il faudrait trois jours pour la dégager, sans eau et sans air. »
« Et se rendre, » dit Petit lentement, « ç'a toujours été notre plan de secours. Mais les Boches qu'on entendait — ils parlaient de l'ichor. C'est le mot du journal, celui que Martinet avait ramené du corps de l'officier allemand. Les voix dans les pierres. Si on se rend à ceux qui cherchent des voix dans les pierres, je suis pas certain qu'ils verront en nous des prisonniers plutôt que des… spécimens. »
La lueur au bout du boyau droit vacilla. Quelqu'un l'avait déplacée. Puis elle s'éteignit. Émile avait vu que la pierre autour de la lanterne n'était pas du calcaire mais un marbre sombre veiné de rouge, poli comme s'il avait été taillé à la main. Et juste avant que la lumière disparaisse, il avait cru voir une forme — pas humaine, mais pas tout à fait un rocher non plus.
« Le boyau droit, » dit-il. « On va voir ce qui bouge en dessous. »
« Et si c'est un cul-de-sac ? » demanda Vasseur.
« Alors on mourra en creusant, » dit Émile. Il vit dans le regard de Félix l'ombre d'un sourire — le même sourire qu'à Verdun, quand ils avaient creusé sous le fort de Douaumont et que Félix avait dit *mieux vaut mourir la pioche à la main que la peur au ventre*. Il ne l'avait pas revu depuis des mois.
Ils avancèrent. Le boyau droit descendait plus raide que prévu — bientôt ils durent s'asseoir et glisser, les pieds en avant, la roche brûlant leurs paumes. Le marbre veiné de rouge recouvrit peu à peu le calcaire, puis le remplaça entièrement. Les murs devinrent lisses, presque vitrifiés, comme si une chaleur terrible les avait polis des siècles durant. Des gravures apparurent — des figures filiformes, des hommes portant des pics, des femmes agenouillées devant une étoile à huit branches, une rosace cruciforme.
Petit s'arrêta, la main sur une gravure. « On est sous la chapelle du village. C'est le même symbole — celui qui est sur le linteau de la porte templière que Marchand avait trouvée. »
« Alors ce tunnel a toujours été là, » dit Félix. « Sous nos pieds. Pendant toute la guerre. Les obus, les mines, les morts — et ce cirque était là, en dessous, depuis le début. »
Il n'y avait de la colère dans sa voix, mais de la fatigue, une lassitude profonde comme une nappe phréatique. Émile ne répondit pas. Il avait fait le même calcul cent fois dans sa tête, la nuit, dans son lit de camp : combien de morts au-dessus de ce réseau qui existait depuis toujours, combien de tranchées creusées à l'aveugle sur un monde qui attendait sous la terre qu'on cesse de s'entretuer pour l'écouter.
La lueur reparut. Puis une voix. Pas une voix allemande, pas une voix française. Une voix qui chantait — un air lent, une mélopée ancienne, des syllabes qu'il ne comprenait pas mais qui lui firent penser à la grand-mère de Marguerite, aux cartes labyrinthiques qu'elle avait dessinées.
Roque avança le premier, hypnotisé. Émile lui saisit le bras. « Doucement. »
Ils contournèrent un pilier de marbre et découvrirent une salle taillée en cercle parfait. Au centre, sur un autel de pierre brute, reposait une lanterne ancienne dont la flamme brûlait d'un bleu étrange, sans fumée. Sur l'autel, à côté de la lanterne, deux objets : un casque allemand, bosselé, couvert de crasse, et une gourde française. Et entre eux, gravée dans la pierre, une phrase nouvelle, fraîchement taillée :
*Ici, plus de frontière. Ici, plus d'armée. Ici, la terre respire.*
Émile releva les yeux. Le cercle de la salle comportait sept niches. Dans chacune, une statue — des Madones bleues, semblables à celle qu'il avait trouvée brisée dans la grande caverne. Chacune tenait un pic de mineur. Chacune avait le visage tourné vers le centre de la salle. Et dans l'une des niches, la statue avait été récemment nettoyée, la poussière du calcaire essuyée, et quelqu'un avait posé à ses pieds une rose — pas une rose de papier, pas une rose des tranchées, mais une vraie rose, fraîche, rouge comme le sang.
Félix s'accroupit devant elle. Il tendit la main mais ne la toucha pas. La voix d'enfant de Roque s'éleva dans le silence : « Qui a mis une rose ici ? »
Émile ne répondit pas. Il sentit le poids de la statuette brisée contre sa poitrine, celle qu'il avait volée dans la grande caverne, celle qui portait le pic au lieu du rosaire. Il pensa à la phrase sur le mur plus haut — *laissez les morts dormir*. Et il pensa à ce que disait le journal allemand, les voix dans les pierres, l'ichor qui coulait au lieu du sang.
Quelqu'un vivait ici, sous le no man's land. Quelqu'un qui n'appartenait à aucune armée.
Quelque part au-dessus d'eux, le grondement d'une mine française ou allemande ébranla la roche. Un peu de poussière tomba du plafond, saupoudrant la rose rouge. Émile ne bougea pas. Il attendit que la terre se taise. Puis il se tourna vers les hommes.
« On mange. On boit. On dort à tour de rôle. Et au matin, on décide ce qu'on est — des soldats, des morts, ou autre chose. »
Petit défit son sac. Il sortit les biscuits et la gourde. La flamme bleue de la lanterne dansa, jetant sur les murs l'ombre des sept Madones qui semblaient les surveiller.
Ils mangèrent en silence. La terre ne trembla plus.
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