La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 15: The Blue Madonna
Le son montait du boyau effondré, juste derrière la paroi de calcaire où Émile avait appuyé son dos. Un sanglot. Bref, étouffé, comme un homme qui aurait appris à pleurer sans bruit.
Félix leva sa lampe. « T’entends ça, toi aussi ? »
Émile hocha la tête. Il fit signe à Le Goff et à Pierrot de rester en arrière, puis s’accroupit et rampa vers l’ouverture que la dernière explosion avait dégagée. Le boyau s’ouvrait sur une niche naturelle, à peine plus large qu’un cercueil debout. L’air y sentait la cire froide et l’encens brûlé.
Il passa la tête.
Un autel de fortune était adossé à la paroi : une planche de chêne posée sur deux pierres taillées, recouverte d’un drap de lin jauni. Sur le drap, une statue de la Vierge bleue — pas plus haute que son avant-bras — tenait un pic de mineur dans sa main droite, et non un rosaire. Sa robe était peinte d’un bleu profond, presque noir, qui semblait absorber la lumière de la lampe. Devant elle, des dizaines de petits papiers pliés étaient glissés entre les pierres, ou posés en offrande sur le drap.
Des lettres de soldats.
Émile retint son souffle. Il tendit la main vers l’une d’elles, la déplia. Une écriture serrée, en allemand.
*« Si tu reçois ceci, dis à ma mère que je suis mort en priant. La Madone bleue m’a vu creuser, elle m’a vu prier. Elle sait que je n’ai pas voulu tuer le Français qui chantait dans la galerie. Nous étions d’accord pour cesser de creuser, cette nuit-là. »*
Il replia la lettre. Ses doigts tremblaient légèrement. Il en prit une autre. Français, celle-ci.
*« Je demande à la Madone de protéger le sapeur qui a laissé le pain sur la poutre, lundi. Si c’est un Allemand, qu’il soit béni. Si c’est un Français, qu’il sache que je prie pour lui. »*
Félix le rejoignit, jeta un coup d’œil à l’autel et fit un signe de croix rapide. « C’est un lieu saint, murmura-t-il. Les deux camps y viennent. »
« Ils y viennent encore », répondit Émile. Il indiqua la bougie posée dans un creux de pierre. La mèche avait fondu depuis peu — moins d’une heure, peut-être. La cire était encore chaude.
Un sanglot monta de nouveau, plus proche. Émile se retourna, lampe haute. Au fond de la niche, derrière l’autel, un renfoncement sombre s’ouvrait dans la roche. Il y rampa, baissant la tête.
Un homme était recroquevillé dans le renfoncement. Vu l’uniforme, un brancardier allemand, mais il ne portait plus ni casque ni brassard. Il tenait contre sa poitrine un carnet à couverture de cuir, et il pleurait sans bruit, les épaules secouées d’un frisson régulier.
Il leva les yeux. Quand il vit l’uniforme français d’Émile, il ne fit pas un geste pour une arme. Il n’en avait pas. Il ne chercha pas à fuir. Il tendit simplement le carnet.
« Prenez-le », dit-il dans un français lent et précis. « Je ne peux plus le porter. »
Émile ne prit pas le carnet. Il s’accroupit, à distance. Félix restait en arrière, la main sur son pistolet, mais sans le sortir.
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Émile.
« Le journal de l’aumônier Schlüter. Il l’a confié à ma compagnie avant de descendre. Il n’est pas remonté. »
« L’aumônier ? »
« Pas un aumônier de régiment. Un aumônier des mines. Un homme d’église et de puits. Il connaissait les galeries mieux que les ingénieurs. Il disait que ces tunnels… » Le brancardier essuya son visage d’un revers de manche sale. « Il disait que ces tunnels venaulent d’avant les hommes. Et qu’ils allaient sous toute la guerre. »
Émile prit le carnet. La couverture était souple, usée par des années de manipulation. Il l’ouvrit à la première page. Une écriture régulière, en allemand, avec de petits croquis dans les marges.
« Est-ce que vous lisez l’allemand ? » demanda le brancardier.
« Un peu. »
« Alors lisez la fin. La dernière entrée. »
Émile tourna les pages. Elles étaient remplies de notations techniques, de prières, de listes de noms — des morts, probablement, des hommes que l’aumônier avait bénis avant de creuser. Il arriva aux dernières pages.
*« 14 septembre. J’ai trouvé le cœur. Sous la colline, à la verticale du calvaire brisé, le puits descend plus bas que tout. Les ingénieurs français l’ont manqué de sept mètres. Les nôtres de onze. Personne n’a compris que le rocher résonne. »*
*« La machine est là. Elle dort. Les statues la gardent. Si un homme — un seul — l’actionnait, les tunnels s’effondreraient de la mer aux Vosges. Toutes les galeries. Toutes les tranchées. Toute la guerre serait ensevelie.»*
Émile leva les yeux. « La machine ? »
Le brancardier hocha la tête. « L’aumônier a vu une sphère de pierre noire, plus grosse qu’une maison, sous la colline. Elle était montée sur un socle de bronze, avec des gravures comme celles qu’on trouve sur les portes des templiers. Il a écrit — je me souviens de ses mots — que la sphère était le cœur du monde, et que le cœur battait pour qui savait l’écouter. »
« Et cette sphère peut détruire les tunnels ? »
« Elle peut les faire s’écrouler. Tous. L’aumônier a passé ses dernières semaines à prier pour que personne ne la trouve. Il a caché les plans. Il a brisé les instruments. Il est descendu avec deux hommes pour sceller la chambre. »
Félix avança d’un pas. « Et il n’est pas remonté. »
« Non. »
Un long silence tomba dans le renfoncement. On entendait, de très loin, le grondement sourd d’une explosion — peut-être un obus de 240 frappant au-dessus, à des dizaines de mètres. Ici, sous la terre, le son était étouffé, comme un coup frappé sur un mur épais.
Émile referma le carnet. Il le glissa dans sa veste, contre sa poitrine, là où il avait mis la boussole brisée et la statuette de la Vierge noire.
« Il faut que je voie cette chambre », dit-il.
Le brancardier secoua la tête. « La géométrie est faussée. L’aumônier l’a écrit — il faut suivre la veine de calcaire bleu, pas la galerie naturelle. Sinon on tourne en rond. On ne trouve que les morts. »
« La veine de calcaire bleu », répéta Émile. Il sortit la boussole brisée de sa veste, la fit tourner dans sa paume. L’aiguille ne pointait pas vers le nord. Elle oscillait légèrement, instable, comme si elle cherchait une direction qui n’avait pas de nom.
Le brancardier regarda la boussole. Ses yeux se plissèrent. « Cette boussole. Où l’avez-vous trouvée ? »
« Dans une cache, sous une statue de la Vierge. Pourquoi ? »
« L’aumônier en avait une pareille. La sœur jumelle. Il disait que les deux seules boussoles du monde portaient cette gravure : *Iter deorsum est*. »
Émile sentit son pouls s’accélérer. « La sœur jumelle. Où est-elle ? »
« L’aumônier l’a laissée à l’homme qui garde le sanctuaire. L’homme qui fait briller les statues et change les fleurs. »
« Le gardien. Vous l’avez vu ? »
« Une fois. » Le brancardier baissa la voix. « Il ne porte pas d’uniforme. Il ne parle ni français ni allemand, mais les deux à moitié, avec un accent que je n’ai jamais entendu. Il a des yeux comme l’eau d’un puits, et il marche sans faire de bruit. Il m’a dit une chose que je n’ai pas comprise, et que je n’ai jamais oubliée. »
« Quoi ? »
« Il a dit : « Le jour où les deux aiguilles se croiseront, la terre se souviendra. » »
La lampe de Félix vacilla. Un courant d’air froid passa dans le renfoncement, comme si quelque chose s’était ouvert plus loin dans la galerie.
Émile regarda la boussole dans sa main. L’aiguille tourna, lente, puis se stabilisa — pointant droit devant elle, vers une galerie qui descendait dans le noir, à l’opposé du chemin de retour vers le poste français.
« C’est par là », dit-il. « La veine bleue. »
Le brancardier ouvrit la bouche pour répondre, mais un bruit lui coupa la parole. Des pas. Plusieurs hommes, marchant à pas réguliers, dans la galerie derrière eux. Et une voix qu’Émile connaissait.
Capitaine Barot. « Marchand ? Marchand, vous êtes là ? Répondez. »
Émile se tourna vers le brancardier. « Cachez-vous », murmura-t-il. « Ne bougez pas. »
Le brancardier se recroquevilla dans le renfoncement, avala sa respiration. Émile glissa la boussole dans sa veste, le carnet contre sa poitrine, et se retourna pour faire face à la lumière qui approchait.
Barot surgit de l’ouverture, une lampe à la main, le visage barré d’une fine poussière blanche. À côté de lui, Moreau, l’air contrarié, les mains derrière le dos.
« On vous a cherché, Marchand », dit Barot. Ses yeux balayèrent la niche, l’autel, les lettres pliées. « Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Émile hésita une demi-seconde. Il pensa aux sanglots du brancardier, aux lettres de prières écrites par des hommes des deux camps, au carnet de l’aumônier qui pesait contre sa poitrine. Il pensa à la boussole dont l’aiguille venait de tourner, pour la première fois depuis qu’il l’avait trouvée.
« Un sanctuaire abandonné », dit-il. « Les Allemands y ont laissé des lettres. Rien d’autre. »
Moreau ricana. « La Vierge bleue. Encore elle. Vous collectionnez les madones, Marchand ? »
Émile soutint son regard. « Je cherche la vérité, lieutenant. Vous devriez essayer. »
Le silence s’épaissit entre eux, lourd comme l’air d’une mine.
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