La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 16: The Missing
L’air s’épaissit. Émile sentit d’abord le tremblement sous ses semelles, puis le grincement du vieux chêne qui se déchirait. Félix avait posé la main sur un étai à moitié pourri, un reste de soutènement allemand datant de l’année précédente, et la terre autour de lui se déroba en une seconde.
Un râle sourd, un nuage de poussière ocre. Puis le silence, troué par les crachats de Félix.
— Merde… merde !
Il était enfoui jusqu’à la poitrine, les bras libres, le visage gris de poussière et d’effroi. Autour de lui, des planches brisées formaient une cage précaire qui l’avait sauvé de l’écrasement total. Le plafond de la galerie avait cédé sur trois mètres de long, et le boyau qui s’étendait devant eux était à moitié comblé.
— Ne bouge pas, lui lança Émile en s’agenouillant près de lui.
Il commença à pelleter avec les mains. Derrière lui, les deux autres hommes, Roussel et Jacquot, s’activèrent avec leurs outils pliables. Le bruit du travail couvrait à peine les halètements de Félix.
— J’les vois, souffla-t-il soudain.
Émile s’arrêta.
— Quoi ?
— Les autres. Dans les galeries, là. Y en a plein.
— Félix, t’as pris un coup sur la tête, il faut…
— Non, écoute-moi ! Ses yeux étaient anormalement grands dans son visage noirci. Des deux côtés. Des Français et des Allemands. Encore vivants, mais pas pour longtemps. Ils sont couchés dans des trous, des espèces de niches creusées dans la paroi, et ils attendent. Ils attendent la mort.
Jacquot fit un signe de croix rapide. Roussel cracha et continua à dégager les gravats.
— C’est le manque d’air, patron, dit Roussel. Ça lui joue des tours.
— J’ai pas d’hallucination ! Le regard de Félix était intense, presque dur. J’ai vu une porte. Une porte verte, comme dans les églises de mon village. Avec des gonds en cuivre. Faut que vous creusiez jusque-là. C’est là qu’ils sont. C’est la seule façon de les sortir.
Émile hésita. Une voix en lui criait de continuer vers le nord, vers le point où le journal du chapelain situait la « machine ». Mais cette voix était ténue face à l’absurdité de la situation. Et Félix continuait de répéter, comme une litanie :
— La porte verte. La porte verte.
Émile se hissa au-dessus du blocage et sonda la paroi que Félix fixait. Sa main rencontra un vide derrière une croûte de terre et de racines. Il la perça du manche de sa pioche. Un souffle froid lui saisit le visage, chargé d’une odeur qu’il connaissait depuis son enfance dans la mine de Lens : l’odeur des profondeurs, le calcaire humide et le fer ancien.
— Il y a bien un passage, murmura-t-il. Élargissez ici.
Les hommes creusèrent pendant ce qui sembla une heure, peut-être moins. Félix, miraculeusement calmé, les guidait par ses indications, décrivant avec une précision troublante la disposition des niches et des blessés qui s’y trouvaient. Il parlait d’un sergent français de la Somme, d’un caporal bavarois amputé d’un bras, d’un jeune brancardier qui chantait en flamand. Aucun détail plausible, aucune erreur.
Quand la dernière motte de terre céda, Roussel poussa un juron. Devant eux, au lieu d’une cave naturelle, s’ouvrait un couloir maçonné, propre, dont les murs portaient encore des traces de crépi. Une porte s’y trouvait, à une vingtaine de pas. Peinte d’un vert délavé, dévoré d’humidité, avec des gonds de cuivre oxydé. Exactement comme Félix l’avait décrit.
Émile libéra son camarade, qui respirait avec un râle sifflant mais qui se releva presque seul. Puis il s’approcha de la porte, la main contre le bois. Il était tiède. Derrière, il entendait un murmure : des voix, des plaintes.
— C’est un hôpital souterrain, dit Félix. Ils l’ont creusé pendant les premières années. Avant la guerre… ou peut-être après. Je sais plus.
Émile poussa la porte. Elle s’ouvrit sans un bruit. La pièce était longue, basse de plafond, éclairée par des lanternes-tempêtes accrochées à des crochets. Des lits de fortune, taillés dans la pierre ou faits de madriers, alignés le long des parois. Une trentaine d’hommes, certains en bleu horizon, d’autres en feldgrau, gisaient sur des paillasses humides. Les uns semblaient dormir, d’autres gémissaient doucement, et dans un coin, deux religieuses — des vraies, en cornette blanche — pansaient un blessé avec des gestes lents et précis.
Une odeur de gangrène et de crésol prenait à la gorge.
Émile entra. Personne ne lui prêta attention. Les religieuses levèrent à peine les yeux. L’une d’elles, vieille, ridée comme une pomme oubliée, lui dit en français :
— Vous venez pour eux, n’est-ce pas ? Il faudra les porter. Le dortoir est plus bas, mais le passage est étroit.
Elle désigna une trappe dans le sol, près du mur du fond.
Avant qu’Émile ne puisse répondre, quelqu’un bougea dans l’ombre à sa droite. Une silhouette se leva d’un tabouret, à côté d’un homme étendu qui portait un uniforme français déchiré. L’homme qui se levait portait l’uniforme gris-vert de la Deutsches Heer. Il avait un visage étroit, des yeux clairs et vides, et une croix de fer épinglée sur la poitrine. Mais Émile le connaissait.
C’était l’aumônier.
Ou plutôt : l’homme qui s’était présenté comme aumônier, trois jours plus tôt, dans un réseau de tunnels près de la ligne rouge — celui dont le journal indiquait la route vers la machine. L’homme qui lui avait remis un carnet rempli de croquis précis et de noms de lieux. L’homme qui connaissait le rituel de la Madone bleue et qui l’avait appelé d’un nom que seul le groupe de Moreau utilisait.
— Vous avez fait vite, dit l’homme dans un français très pur, presque académique. Il souriait d’un sourire étroit. La porte verte, c’est un bon appât. Félix en a parlé ?
Émile se figea.
Félix, debout derrière lui, ne répondit pas. Son visage était trouble, comme s’il avait de la peine à se souvenir quelque chose. Sa main serrait encore l’outil qu’il avait utilisé pour creuser.
— Je ne vous remets pas le carnet, dit Émile.
— Je n’en ai pas besoin, répondit l’autre. Il m’a mené à vous, pas l’inverse. La Madone de la niche, les sept statues, le chemin de calcaire bleu… Tout est dans vos poches, dans votre tête, dans les pas que vous avez creusés. Vous avez fait votre travail pour moi. Maintenant, il faut que vous fassiez le reste : vous allez descendre par la trappe et vous allez fermer la machine.
Émile ne bougea pas. Derrière lui, Roussel et Jacquot levèrent leurs armes, mais l’homme ne parut même pas les regarder. Il s’approcha d’Émile jusqu’à le toucher presque.
— Cette machine détruit tout le réseau, du front de la mer à la frontière suisse, souffla-t-il. C’est ce que dit le journal. C’est faux. La machine garde le passage. Si elle s’éteint, si l’aiguille s’arrête, la terre s’effondre sur elle-même, et tout ce que vous avez vu — les galeries, les statues, les blessés — cessera d’exister. Vous, moi, les hommes qui vous accueillent en bas. Ceux qui sont encore au-dessus se battront jusqu’à la fin du monde parce qu’ils auront oublié que le monde souterrain les accueille. Vos officiers, vos rois, vos présidents, tout cela repose sur ce que vous tenez dans votre poche : l’aiguille, le verre brisé. Sans elle, la terre se tait. Avec elle, elle parle. Et elle parle à ceux qui savent écouter.
Il recula d’un pas. La vieille religieuse avait fini son pansement et regardait Émile, les mains croisées sur son tablier.
— Moreau a essayé de vous enterrer, poursuivit l’homme. Le réseau l’a laissé faire, pour vous voir. Vous avez survécu. C’est pour cela que vous allez descendre. Pas pour sauver des hommes : pour choisir qui écoutera la terre, une fois que les deux aiguilles se croiseront.
Félix sembla se réveiller d’un sommeil. Il regarda autour de lui avec une horreur croissante, puis son regard tomba sur l’homme en uniforme allemand. Sa bouche s’ouvrit, mais aucun son n’en sortit.
— Vous… vous étiez l’aumônier, lâcha-t-il enfin.
— J’étais beaucoup de choses, répondit l’autre. Mon uniforme n’est qu’un costume. Votre capitaine, votre lieutenant, votre espion allemand… Ce réseau va plus profond que les alliances. Il est plus ancien que les nations.
Il se pencha vers Émile, et sa voix tomba presque à un murmure :
— Si vous descendez, vous les trouverez. Le gardien vous attend déjà. Il tient la seconde aiguille. Et votre ami Félix, ici présent, ne l’a pas vu par hasard. On lui a montré cette porte pour que vous cessiez de creuser. Vous êtes arrivé. Maintenant, allez-vous finir le travail ? Ou laisser la guerre continuer jusqu’à ce que la terre elle-même se vienne au secours ?
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