La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 17: The Gauntlet
La galerie rétrécit jusqu’à les forcer à ramper sur les coudes et les genoux, et l’air, qui sentait déjà la craie et la moisissure, se chargea d’une autre odeur — âcre, métallique, qui piquait le fond de la gorge. Émile s’arrêta net, un poing levé derrière lui. Il la reconnut avant même que ses yeux ne la trahissent : la respiration courte qui suit une fuite de chlore.
— Gaz, dit-il à voix basse, en se tournant vers Félix et les deux autres, Lucas et le vieux Perrin.
Derrière lui, Perrin éternua dans son coude, étouffé. C’était l’odeur la plus dangereuse de toute la guerre — celle qui ne prévenait pas.
— On ne peut pas revenir, murmura Félix, la lampe tremblante à la main. Barot et Moreau doivent avoir fermé le passage.
Émile acquiesça. En face d’eux, la galerie s’enfonçait dans le noir. Elle n’était pas naturelle, uniquement taillée par l’eau et le temps — des traces de pioche fraîches éraflaient la roche, et à quelques mètres plus loin, un casque à pointe gisait dans la poussière, abandonné.
Ils avancèrent encore, courbés, le mouchoir humide pressé sur la bouche. Les lampes faisaient danser des ombres tordues sur les parois. Émile compta ses pas pour garder l’esprit en éveil. Vingt-trois, vingt-quatre… À vingt-neuf, la galerie s’élargit soudain en une petite cavité à la forme régulière, un poste d’écoute ancien, qui sentait la fumée froide et la sueur. Et là, entre deux piliers de craie, se dressaient cinq hommes en uniforme feldgrau.
Personne ne tira. Le temps parut suspendu, retenu par la peur et la méfiance, alors que les deux groupes se mesuraient à la lueur des flammes vacillantes.
Le jeune officier allemand qui les menait — un lieutenant qui devait avoir vingt ans, la mâchoire serrée sous son casque — ne fit pas un geste vers son revolver. Il fit un pas en avant, la tête légèrement inclinée, comme s’il sentait quelque chose d’inhabituel, une rupture dans le cours habituel de la guerre.
— Sie sind allein, murmura-t-il, non pas comme une question mais comme une constatation.
Émile garda les mains ouvertes, à hauteur d’épaules. Il n’y avait rien de français dans ce boyau, rien d’allemand non plus, et le gaz qui s’infiltrait déjà en nappes basses entre leurs bottes ne faisait pas de distinction de nationalité.
Une voix sonore — l’un des sapeurs allemands, un colosse anonyme — se leva soudain, toussant, la main tendue vers son fusil, et sans un mot le lieutenant leva la paume et dit deux mots rapides : « Nicht. Bleibt. » Émile comprit l’essentiel : calme, position.
Puis le jeune officier se tourna vers Émile, lui parlant en français avec un accent à peine perceptible, les mots précis comme s’il les avait appris dans un livre d’école.
— Vous êtes le sapeur français. Celui qui a trouvé la statue.
Le cœur d’Émile se serra. Il porta instinctivement la main à sa poitrine, là où la Vierge bleue était cousue dans sa vareuse, recouverte d’une toile sale.
— Comment savez-vous ça ?
— Tous les hommes qui creusent sous ces collines parlent du Français qui porte la madone des mineurs. On raconte qu’elle vous guide vers les profondeurs.
Il cracha dans la poussière, puis dit d’une voix plus grave :
— Vous avez volé une statue qui appartient à ma famille.
Le silence qui suivit fut plus opaque que le noir du tunnel.
— Je l’ai trouvée dans une église effondrée, répondit Émile lentement, au milieu d’autres Vierges.
— C’était celle de ma mère. Elle a été retirée de notre chapelle en 14, par un soldat français, quand mon village a été pris. Elle porte une fissure à la base, juste là.
Il pointa un doigt vers la poitrine d’Émile. Celui-ci, malgré lui, sortit la figurine de sa cachette. À la lueur faible, il distingua clairement pour la première fois la fêlure en question, une ligne sombre qui partait du socle et courait le long du pli de la robe bleue. Une marque qu’il n’avait pas remarquée, trop occupé à suivre d’autres indices.
Karl fit un pas de plus. Sa main se tendit, ouverte, sans menace. Émile hésita un instant, mais le gaz commençait à piquer les yeux de l’homme, qui toussa malgré lui. L’officier allemand avait fait preuve de retenue, ce qui valait plus que mille promesses dans ce monde souterrain.
Émile posa la Vierge dans la paume de l’Allemand.
Dans l’instant, un nuage plus dense de vapeur acide roula dans la salle, et la lucarne d’air commença à faiblir. Les hommes de l’un et l’autre côté se mirent à tousser, à s’accroupir, à chercher des poches d’air à la hauteur du sol. La voix du jeune Allemand devint plus pressante.
— Je m’appelle Karl. Vous êtes Émile Marchand. J’ai un chemin qui nous sort de cette fosse, mais je vous demande un seul engagement : vous ne tirez pas sur mes hommes, et moi je ne tire pas sur les vôtres. Après la surface, nous redevenons ennemis.
Émile regarda Félix. Le vieux sapeur fronça les sourcils, puis, après un silence, hocha la tête à contrecœur.
— Marché conclu, dit Émile.
Karl s’accroupit, prit une pelle à la ceinture d’un de ses hommes, et se dirigea vers une paroi sur le côté. D’un geste habitué, il donna trois coups secs au-dessus de sa tête ; un écho sourd, pas un bruit de roche pleine, mais de vide quelque part au-dessus.
— La cheminée d’aération d’une ferme, dit-il. Elle était utilisée par les mineurs avant la guerre. Il y a un passage étroit, mais il monte à l’air libre. Le gaz est plus lourd que l’air — il reste en bas.
Karl commença à dégager les pierres, avec une précision méthodique. Ses hommes firent la chaîne pour évacuer les gravats. Émile et ses deux compagnons se joignirent à eux sans un mot, dans ce rythme primitif et muet qui précède les catastrophes : on aide l’ennemi, non parce qu’on l’aime, mais parce qu’on partage le même air.
Le trou s’ouvrit enfin — un puits à peine assez large pour les épaules d’un homme, hérissé de racines mortes. Karl passa le premier, monta à la force des bras, disparut dans l’obscurité. Quelques instants plus tard, sa voix leur parvint, étouffée, comme venue d’un autre monde :
— Je vois des étoiles.
Un à un, ils montèrent. Les Allemands d’abord, puis les Français. L’air fraîchit à mesure, et le goût du gaz disparut. Émile sortit tête la première dans ce qu’il restait d’une étable éventrée, sous un ciel noir rayé de fusées éclairantes lointaines — le même ciel qu’au-dessus des tranchées, mais qui semblait si loin maintenant qu’il en avait oublié l’existence.
Ils étaient dans un creux, au milieu des ruines noircies d’une ferme incendiée. De la neige sale couvrait un champ labouré d’obus, et un filet de fumée montait d’une cave effondrée à quelques mètres.
Karl se tenait près de la sortie, la Vierge bleue à la main. Il regarda Émile un long moment, et son visage se fit plus sombre.
— Avant que nous reprenions nos rôles, dit-il, il y a une autre chose. Vous avez un frère, n’est-ce pas ? Antoine Marchand. Sapeur.
Émile sentit son sang se glacer. Il fit un pas vers lui, mais Karl leva une main apaisante.
— Mon frère Klaus était dans la même section que l’équipe de l’infirmière qui l’a recueilli. Il a survécu à Verdun. Il vit encore, quelque part en dessous, mais il est traqué — par nous, par les vôtres. Et il détient quelque chose que vous cherchez tous les deux, la même chose.
— Quoi ? souffla Émile, le souffle court.
— La carte qui mène au cœur de la machine. La porte verte. Il l’a trouvée avant de disparaître sous la colline 60.
Karl glissa la statuette dans sa poche de poitrine et recula d’un pas, la silhouette déjà fondue dans les ombres de la ferme. Sa voix revint, presque indistincte :
— Si vous me trouvez avant les autres, je vous montrerai où il est tombé. Sinon, nous ne nous reverrons jamais.
Le silence retomba. Les fusées éclairantes continuaient de monter au-dessus des lignes. Émile regarda le puits par lequel ils étaient remontés, puis la direction que Karl avait prise, et comprit que la guerre ne se jouait plus seulement entre les muftis et les tranchées. Elle se jouait aussi entre frères.
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