La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 18: The Debt
La fumée du bâtiment incendié s’accrochait à leurs vêtements comme une deuxième peau. Émile toussa, s’essuya la bouche d’un revers de manche, et regarda Karl à travers la lumière grise de l’aube. Le petit groupe de soldats allemands se tenait à quelques mètres, baïonnettes basses, prêts à se disperser au moindre coup de feu.
Karl fit un pas en avant. Il tenait la figurine de la Madone bleue contre sa poitrine, comme un enfant serrerait un jouet précieux.
« Ton frère, commença Karl dans un français approximatif mais net, il m’a sauvé la vie. Sous Verdun. »
Émile sentit le sang lui monter au visage. « Antoine est mort sous Verdun. Disparu. Depuis dix-huit mois. »
« Non. » Karl secoua la tête lentement. « Il a été capturé. »
Un silence tomba, plus lourd que les obus qui sifflaient au loin. Félix posa une main sur l’épaule d’Émile, mais celui-ci la repoussa.
« Capturé ? Par qui ? »
« Par nous. Section de sapeurs. On patrouillait dans les galeries sous la cote 60. » Karl marqua une pause. « Il était seul. Désarmé. Il aurait pu se rendre, mais il a choisi de courir. On l’a suivi. »
Émile serra les poings. « Et vous l’avez tué. »
« Non. C’est lui qui nous a tués, presque. Il connaissait les tunnels mieux que nous. Il nous a menés dans une chambre effondrée. Mon cousin a été écrasé. Deux autres blessés. Puis il a disparu dans une galerie latérale. » Karl baissa les yeux. « Mon lieutenant a ordonné de tirer. J’ai refusé. Je l’ai vu disparaître, et je n’ai jamais su s’il avait survécu. »
Félix cracha par terre. « Joli conte. Et tu veux qu’on te croie parce que tu as une statue volée ? »
« Elle n’est pas volée », dit Karl d’une voix ferme. « Elle était à ma mère. Elle me l’a donnée avant de mourir. »
Émile regarda la figurine. Le bleu était écaillé, la pioche minuscule qu’elle tenait semblait usée par des années de prières. La fissure qu’il avait remarquée dans la chapelle courait le long du visage.
« Pourquoi nous dis-tu ça ? »
Karl releva la tête. Ses yeux étaient creusés par la fatigue, mais il y avait quelque chose de dur derrière. « Mon frère Klaus. Il s’est échappé du camp de prisonniers. Depuis, les deux armées le cherchent. Les Français parce qu’ils le croient porteur de plans. Les Allemands parce qu’ils le croient déserteur. » Il fit un pas de plus. « Je sais où il cache un carnet. Un carnet volé à un officier du génie. Il parle d’une porte verte, d’un hôpital sous les collines, d’une machine qui ne devrait pas exister. »
Émile pensa au journal du chapelain, aux pages remplies de descriptions de la machine, au « cœur de la terre ». Il pensa aux statues bleues, aux prières des soldats des deux camps, à la rose fraîche déposée dans la caverne.
« Klaus cherche la porte verte », continua Karl. « Il croit qu’elle mène à une cache de médicaments. De la morphine. Du sérum antitétanique. Des antiseptiques, en quantité suffisante pour soigner un bataillon entier. »
« Et tu veux que je t’aide à le trouver. » Émile comprit. « Pourquoi ? »
« Parce que je te dois une vie. Celle de ton frère. Si je ne le retrouve pas, il sera abattu comme un chien par les patrouilles. » Karl plissa les yeux. « Et parce qu’il y a autre chose. Dans ce carnet, Klaus dessinait. Des plans. Des trajets. Il a trouvé un chemin jusqu’à la porte verte, mais il n’est pas entré. Quelque chose l’en a empêché. »
« Quoi ? »
« Un homme. Un vieil homme qu’il appelait “le Gardien”. Klaus disait qu’il tenait une boussole, et qu’il ne bougeait pas de la porte. Il l’a vu pendant trois jours. Il a essayé de le contourner, mais chaque galerie menait au même point. Le Gardien l’attendait. »
Un frisson parcourut Émile. Le journal mentionnait le Gardien. Chaque époque avait son gardien, un homme ou une femme qui connaissait le chemin des profondeurs, qui portait la boussole jumelle pour s’assurer que l’équilibre prévalait.
« Que veut-il, ce Gardien ? »
Karl haussa les épaules. « Klaus dit qu’il a crié des choses en français. Qu’il parlait de dettes anciennes. De sang versé. De promesses faites avant la guerre. » Il marqua un temps. « Il disait qu’il attendait quelqu’un. Et qu’il ne pouvait pas laisser passer Klaus parce que Klaus n’était pas celui qu’il attendait. »
Émile sentit la terre trembler sous ses pieds. Le bourdonnement de l’artillerie, le grésillement des derniers incendies, tout sembla s’effacer.
« Qui attend-il ? »
Karl le regarda, et pendant une longue seconde, Émile comprit. Ce n’était pas une question de médicaments. Ce n’était pas une question de mission. C’était une question de dette, et la dette portait le visage d’Antoine.
« Je ne sais pas », dit Karl doucement. « Mais Klaus a entendu un nom. Plusieurs fois. Dans les galeries, en écoutant à travers la roche. » Il fit une pause qui dura trop longtemps. « Il a entendu le nom de Marchand. »
Une explosion déchira le ciel. Le groupe d’Allemands sursauta, se baissa. Félix jura et tendit la main à son fusil.
« Nous n’avons pas le temps, dit Karl en se redressant. Les gaz vont revenir. Les obus nous trouveront. »
« Où est Klaus ? » demanda Émile.
« Dernière fois que j’ai été en contact, il se cachait près de la ferme du château. Sous les caves effondrées. Il a creusé un abri dans les racines d’un vieux pommier, à la limite du champ de cratères. Il n’a plus d’eau. Ma foi, je ne sais pas depuis combien de jours. »
Émile ferma les yeux un instant. Antoine. Vivant sous Verdun. Capturé. Perdu dans les profondeurs. Et quelque part, sous cette terre que les canons labouraient comme une charrue infernale, un vieil homme tenait la boussole jumelle et disait son nom.
« Si je t’aide à trouver Klaus, dit-il en rouvrant les yeux, tu me montres où les Allemands ont vu Antoine pour la dernière fois. »
Karl hocha la tête. « J’y étais. Je te montrerai la galerie. »
« Et tu me rends la statue. »
Un éclat de douleur passa sur le visage de Karl. Il serra la figurine, la regarda longuement, puis la tendit à Émile à bout de bras.
« Elle est à ta mère ? » demanda Félix, sardonique.
« Elle est à ma mère. » Karl soutint son regard. « Mais les morts ont besoin de justice avant les vivants de mémoire. »
Émile prit la statue. La fissure courait, fine comme un cheveu, du front à la joue. Il la retourna. Au dos, gravée dans la pierre bleue, minuscule et à moitié effacée, une inscription qu’il n’avait jamais remarquée dans la chapelle.
*Pour que la dette soit payée.*
Il releva la tête, regarda le champ de cratères, les lignes de barbelés tordues, les épaves de chevaux et de canons. Quelque part sous ses pieds, un frère vivait ou était mort, une machine se reposait, un gardien montait la garde.
Et lui, Émile Marchand, porte-étendard d’une dette vieille de dix-huit mois, savait qu’il ne pourrait plus jamais revenir en arrière.
« Marchons », dit-il.
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