La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 19: The Trap
Le retour dans les lignes françaises n’avait rien d’une délivrance. Le poste avancé sentait la cordite et le sang séché, et les regards qui accueillirent Émile et ses hommes étaient ceux qu’on réserve aux chiens revenus seuls d’une battue. Le lieutenant Moreau avait précédé leur arrivée, et sa parole pesait déjà comme une condamnation.
« Marchand. »
Le capitaine Barot se tenait devant la toile de tente qui servait d’état-major de fortune. Il avait les traits tirés, les doigts tachés d’encre et de terre. Il tenait un rapport plié que le vent faisait claquer.
« On m’a dit que vous aviez déserté votre poste. Que vous aviez entraîné des hommes dans des tunnels interdits, passé un accord avec l’ennemi. »
Émile s’arrêta à deux pas de lui. Félix et les trois autres s’étaient figés derrière lui, sales, épuisés, mais debout.
« Capitaine, j’ai trouvé des choses sous la terre qui dépassent l’entendement. Des galeries qui ne sont sur aucune carte. Des statues. Une chapelle. Et un journal écrit par un aumônier allemand qui décrit une machine—
— Taisez-vous. »
Barot avança d’un pas. Sa voix baissa, mais elle n’en devint que plus coupante.
« Vous parlez comme un fou. Vous sentez la terre et la trahison. Moreau affirme que vous avez ouvert une brèche dans le boyau C, que vous avez laissé passer un détachement boche qui a tiré sur nos sapeurs. Trois hommes sont morts, Marchand. Trois. »
Émile sentit le sang lui monter au visage.
« Moreau ment. C’est lui qui a voulu nous tuer sous la terre. Il a collaboré avec les Allemands pour—
— Assez.
Barot jeta le rapport contre sa poitrine. Émile le saisit par réflexe. C’était un ordre de mise aux arrêts. Signé.
« Vous êtes relevé de votre commandement. Vous serez jugé dans deux jours. En attendant, vous restez sous ma garde, sous cette tente, et vous ne parlez à personne. »
Félix fit un pas en avant, la mâchoire serrée.
« Mon capitaine, c’est faux. J’étais là. Nous étions tous là. Émile nous a sauvés plus de fois que Moreau n’a menti.
— Vous aussi, sapeur ? Vous voulez partager sa cellule ? »
Félix ouvrit la bouche, mais Émile posa une main sur son épaule.
« Non. Il reste. Il a encore un rôle à jouer. »
Barot haussa un sourcil, mais ne releva pas. Il désigna la tente d’un geste sec.
« Dedans. »
Émile y passa la nuit. Une nuit de toile et d’humidité, le sol de terre glaise qui semblait encore plus froid que celle des tunnels. Il n’avait ni lampe ni outil. Juste ses mains et la certitude que l’aube amènerait son lot de mensonges et de fusils.
Au matin, ce fut Félix qui vint, mais pas par l’entrée principale. Il souleva la toile côté ouest, passa une tête hâlée, les yeux rouges d’une nuit blanche.
« Émile. Il faut que tu voies ça. »
Il tenait un morceau de papier plié en quatre, froissé, marqué de terre. Émile le prit et le déplia. L’écriture était féminine, fine, précise, presque calme.
« Votre frère n’est pas mort. Il est dessous. Suivez le vieux chemin sous le château. L’entrée est près du cellier effondré. On vous attend. »
Pas de signature. Pas de nom. Une femme d’un village voisin, peut-être, ou quelque chose qui se faisait passer pour elle.
« Qui t’a donné ça ?
— Une jeune fille, à l’aube, près du point d’eau. Elle a disparu dans les ruines avant que j’aie pu poser une question. »
Émile relut la phrase. « Il est dessous ». Antoine. Vivant. Sous le château.
« C’est peut-être un piège, dit Félix.
— Peut-être. Mais c’est peut-être aussi la seule piste qui me reste. »
Il replia le papier, le glissa dans sa poche de poitrine. Il regarda le jour qui se levait, gris et sinistre au-dessus des lignes, puis la toile tendue qui le séparait de la cour martiale.
« Cette nuit, dit-il. Avant qu’ils ne me passent les fers, je vais au château. »
Félix ne répondit pas tout de suite. Il regarda le sol, puis releva les yeux.
« On vient. Les autres aussi. On a vu ce que toi et moi avons vu. On sait ce que Moreau est. Ils ne te jugeront pas seuls.
— Si vous venez, vous serez jugés comme déserteurs.
— Si on reste, on sera jugés comme lâches. C’est toi qui nous as fait comprendre que sous la terre, la lâcheté se paie en vies. »
Émile serra le poing. Pas de remerciement. Juste un regard, droit.
« À minuit. Route de l’est. Entrée du cellier. »
À minuit, la nuit était épaisse comme du goudron. Les tirs d’artillerie grondaient au loin, irréguliers, comme un cœur malade. Émile, Félix, et les trois autres quittèrent le camp sans bruit, longeant les boyaux défoncés, passant sous des poutres brisées, le fusil bas, les yeux sur chaque ombre.
Ils atteignirent le vieux château avant une heure. La bâtisse n’était plus qu’une coquille calcinée, ses tours éventrées, ses fenêtres comme des orbites vides. Le cellier effondré se trouvait au nord, sous un monceau de pierres et de racines arrachées. Mais l’entrée n’était pas celle qu’Émile espérait.
Le sentier qui menait à la cave était jonché de gravats frais, encore gris de poussière de pierre. Une barricade vient tout juste d’être dressée — mais de l’autre côté, un corps était là.
Un soldat français, en uniforme de sapeur. La gorge tranchée, net, propre, comme un trait de crayon rouge. Ses yeux encore ouverts, sur le ciel, comme s’il avait vu ce qui l’avait tué sans y croire.
Félix s’accroupit devant lui. « C’est Petit, du 3e génie. Il était de garde à l’entrée hier soir. »
Émile releva la tête. Il regarda l’entrée : la voûte s’était effondrée. Les pierres formaient une barricade impénétrable, les blocs scellés par du mortier frais. Quelqu’un avait fermé le passage après avoir tué le garde.
— Et voilà. Le piège.
Une voix s’éleva derrière eux. Moreau. Il émergea de l’ombre d’un pan de mur, pistolet au poing, accompagné de deux hommes qu’Émile ne connaissait pas, des types au regard dur, des gendarmes de division, sans doute.
« Marchand. Vous voilà pris la main dans le sang. »
Émile se retourna lentement, les mains à hauteur d’épaules, mais les yeux plantés dans ceux de Moreau.
« Vous avez tué votre propre sentinelle pour me piéger, lieutenant ? C’est là que votre lâcheté vous mène ? »
Moreau esquissa un sourire froid. Il ne répondit pas. Il avança d’un pas, le canon de son pistolet pointé sur la poitrine d’Émile.
« Vous êtes en état d’arrestation. Meurtre d’un soldat français. Désertion. Intelligence avec l’ennemi. Vous serez pendu avant la fin de la semaine.
— Vous ne me pendrez pas. »
Émile fit un pas de côté, vers l’effondrement. Les pierres semblaient solides, mais il connaissait la terre — il connaissait les failles. Il avait passé son enfance dans les mines.
« Émile ! » cria Félix, mais Émile avait déjà plongé la main dans une fissure sombre entre deux blocs de calcaire. Ses doigts trouvèrent du vide. Un passage. L’effondrement n’était pas complet. Il y avait une cavité, creusée récemment, comme si quelqu’un avait préparé une issue pour lui.
Il se retourna vers Félix, un dernier regard.
« Dis aux autres. Trouve Karl. Cherche la porte verte. Je serai dessous. »
Il se glissa dans la fissure. Les pierres lui mordirent les épaules, le gravier lui griffa le visage. Derrière lui, les cris de Moreau — « Tirez ! Tirez-le ! » — puis le claquement métallique d’un pistolet qui s’enraye, ou d’un homme qui hésite.
Puis plus rien que l’obscurité, l’odeur d’argile et de racines, et le silence grave des profondeurs.
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