La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 20: The Voice
La nuit n'avait pas de fond. Seul le poids de l'argile au-dessus de sa tête rappelait à Émile qu'il existait encore un monde, quelque part, avec du ciel et des étoiles. Il avançait à tâtons, les doigts écorchés sur la roche, chaque respiration un effort. Sans lampe, sans corde, sans vivres. La fuite lui avait tout pris, sauf la vie, et encore, il n'en était pas certain.
Le silence était si dense qu'il en devenait une matière. C'est pourquoi, quand le premier coup frappa la paroi, il crut à un battement de son propre cœur.
*Toc. Toc-toc. Toc.* Trois coups, une pause, un double, une pause, un seul. Il s'immobilisa, retenant son souffle. Les sapeurs apprenaient les codes morse dès leurs premiers jours dans les galeries. Mais ce rythme-là n'était pas un appel au secours français. Ni allemand. C'était plus lent, plus méthodique. Comme une phrase qui se répétait, patiente.
Il glissa la main le long de la paroi, cherchant la direction d'où venait le son. Le grès était froid, humide, strié de craie. Le martèlement reprit, plus net cette fois. À sa gauche. Il rampa sur une vingtaine de mètres, les genoux en sang, et déboucha dans un espace plus large où l'air sentait la poussière sèche et le cuivre ancien.
Un tombeau.
La lumière était faible, presque bleutée, filtrée par des fissures invisibles. Des niches creusées dans la roche alignaient des cercueils de pierre, leurs couvercles ornés de croix et d'armoiries effacées. Mais ce n'était pas cela qui fit battre le cœur d'Émile plus vite. C'était le soldat adossé contre le mur du fond, une lampe à carbure mourante posée entre ses jambes, les doigts encore posés sur la pierre.
L'homme venait de taper.
Émile s'accroupit, le revolver levé par réflexe, avant de réaliser qu'il n'avait plus d'arme. Il avait tout perdu dans sa fuite. Le soldat, lui, n'en avait pas l'air menaçant. Son uniforme était une pièce de charpie, sang et boue mêlés. Il n'était pas allemand. Pas français non plus. Trop vieux pour les deux armées, trop propre dans la coupe malgré la crasse. Un manteau de toile épaisse, des bottes de cavalier, un brassard vide.
« Vous êtes Marchand », dit l'homme en français, sans que sa bouche semble bouger.
Le ton n'était pas une question. Émile resta figé.
« On m'a dit que vous viendriez. » L'homme toussa, un râle humide qui fit vibrer sa cage thoracique. Du sang coula de sa lèvre. « Pas votre nom. Votre fonction. Celui qui creuse sous la colline et qui ne s'arrête pas. »
— Qui êtes-vous ? demanda Émile, la voix rauque.
Le soldat tenta un sourire qui vira au masque de douleur. « Un gardien, comme on dit chez nous. Ou un traître, si vous demandez à vos officiers. Choisissez ce qui vous arrange. »
Il tendit une main tremblante vers un sac de toile posé près de lui. Émile fit un pas en arrière.
« Doucement. Le seul danger dans ce sac, c'est la vérité. »
Émile s'avança lentement, ouvrit le rabat. À l'intérieur, un carnet de cuir, une boussole brisée, et une carte pliée plusieurs fois, aux bords effrangés. Il n'osa pas la déplier.
— Pourquoi le morse ? demanda-t-il. La station britannique du front nord utilise une fréquence différente, plus rapide. C'était pas eux.
L'homme cligna des yeux, surpris. « Vous entendez bien. C'est la confrérie. Nous sommes trois relais sous chaque armée. On tape nos messages dans la terre, et la terre les porte. Les métaux ont une mémoire, vous savez. Certains sons, on peut les faire passer à travers les couches. Vos chefs ne l'ont jamais compris. Ils parlent avec des fils, alors que la pierre parle mieux. »
Il toussa encore, et cette fois le sang ne s'arrêta pas à sa lèvre. Il s'étala sur son menton, dégoulina sur le col de son manteau.
« Il faut descendre, Marchand. Sous la salle des machines, il y a une chambre de défense. C'est là qu'on garde le levier qui aurait dû sceller les galeries, il y a trois siècles, quand les anciens ont compris ce qu'ils avaient creusé. »
Émile se pencha. « Quelle salle des machines ? De quoi vous parlez ? »
L'homme ferma les yeux un instant, comme pour rassembler ses forces. « Vos sapeurs français creusent pour poser des charges. Les Allemands creusent pour contre-miner. Personne ne sait ce qu'ils creusent vraiment. Sous vos pieds, sous les tranchées, il y a une structure plus vieille que vos églises. Des galeries qui descendent jusqu'au cœur de la terre. Les anciens y ont construit un réseau de vannes, de portes, de chambres de sûreté. Votre capitaine Moreau, il pense avoir trouvé la clé pour tout faire sauter. Il croit que c'est un dépôt de munitions. »
Il ouvrit les yeux, et son regard était d'une clarté troublante.
« Ce n'est pas un dépôt, sapeur. C'est le cœur. Si Moreau déclenche sa charge, il n'y aura pas seulement une cratère de plus sur le champ de bataille. La colline s'effondrera sur elle-même, et avec elle, tout le réseau de galeries entre la mer et les Vosges. Des milliers d'hommes, des deux côtés, seront enterrés vivants. Lui ne dit rien. Il ne sait pas que je le sais. Mais je le sais. »
— Qui vous l'a dit ? demanda Émile. Qui tient cette chaîne d'information ?
L'homme tenta de se redresser, mais ses bras cédèrent. Il glissa lentement le long de la paroi, la tête tombant sur le côté. Émile se précipita, le soutint par les épaules.
« La femme, souffla-t-il, les yeux déjà vitreux. Celle des caves du château. Elle vous a envoyé pour une raison. Pas pour me sauver. Pour que vous compreniez qu'ils ne vous laisseront jamais sortir. Pas tant que la dette n'est pas payée. »
Le mot le frappa comme un obus. La dette. La phrase gravée sous le pied de la Vierge bleue. "Pour que la dette soit payée."
— Quelle dette ? insista Émile. Expliquez-moi.
Les lèvres de l'homme bougèrent, mais aucun son n'en sortit. Il essaya encore, et sa main se leva, molle, pour indiquer la poche intérieure de son manteau.
« Les coordonnées… il y a tout… dans… la carte… Vous devez… trouver la chambre avant… la troisième cloche du matin… c'est elle qui donne le signal… la troisième cloche… »
Son corps se raidit, puis se détendit dans un soupir qui n'en finissait plus. Émile resta un long moment, les bras soutenant un homme mort qu'il n'avait jamais vu, sous une terre qui ne lui appartenait pas. Le silence était revenu, absolu.
Il déposa doucement le corps contre la paroi, referma les paupières d'un geste rituel qu'il avait appris dans les mines de son père, puis plongea la main dans la poche du manteau.
Ses doigts rencontrèrent d'abord une petite clé en fer forgé, lourde, d'un modèle qu'il ne connaissait pas. La carte dépliée révéla un labyrinthe de galeries marquées à l'encre rouge, avec une croix à un croisement précis, et une annotation en lettres minuscules, écrites d'une main qui n'était pas celle de l'homme mort :
*La chambre de défense est sous la salle des machines. La clé ouvre la porte au fond du puits de la quatrième galerie. On vous attend.*
On vous attend. Trois mots qui pouvaient être une promesse ou un piège. Émile replia la carte, glissa la clé dans sa poche, et posa un doigt sur les lèvres de l'inconnu en guise de dernière bénédiction. Le corps était déjà froid.
Il se tourna vers la galerie qui s'enfonçait plus bas, là où la carte indiquait le croisement rougi. La troisième cloche du matin. Il n'avait aucun moyen de connaître l'heure, perdu sous la terre. La course avait commencé sans qu'il connaisse le temps qui lui restait.
Il fit un premier pas. Puis un second. Derrière lui, le tombeau avalait la lumière de la lampe mourante, et le silence retombait, pierre après pierre, sur un homme qui avait dit vrai trop tard.
Mais avant de disparaître dans l'obscurité, une dernière chose attira son regard : sur le mur, à côté de la main du mort, une gravure fraîche dans la craie, que la poussière n'avait pas encore recouverte.
Trois lettres, entourées d'un cercle.
*L.C.S.*
La Ligue des Cœurs Sombres. Ou la Confrérie des Souterrains. Il ne savait pas. Mais celui qui avait gravé ces lettres avait tracé sous le sigle une phrase en allemand, qu'Émile comprenait assez pour traduire :
*Le cœur de la terre ne choisit pas son maître.*
Deux erreurs dans une même phrase. L'allemand était parfait, le français approximatif. Ou alors, c'était voulu. Un piège posé par quelqu'un qui savait qu'un sapeur français, un jour, lirait cette phrase et comprendrait qu'on l'attendait ici depuis longtemps.
Émile serra la clé dans sa poche et continua de descendre.
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