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La Terre Creuse des Flandres

Lire le chapitre 2: Dirt and Grief

La poussière de craie s’était incrustée dans les plis de la toile de tente, et chaque mouvement d’Émile soulevait un nuage blanchâtre qui lui rappelait la farine de son enfance, celle que sa mère tamisait sur la table de la cuisine à Liévin. Il s’agenouilla près du brancard où Félix était couché, la jambe droite enveloppée dans des bandages déjà souillés.

— Ça fait mal ? demanda Émile.

Félix cracha un filet de salive teinté de sang. Il avait le visage cireux, la sueur collant ses cheveux noirs à son front.

— Moins que ta gueule quand tu rentres. T’as une tête à faire peur aux rats.

Émile ne releva pas. Il défit le pansement avec des gestes lents, ceux qu’il avait appris dans les galeries du Nord, où un geste brusque pouvait déclencher un éboulement. La plaie était mauvaise. Le caillou tombé du plafond avait ouvert la chair jusqu’à l’os, et la peau autour virait déjà au violet.

— Le toubib dit que c’est rien, murmura Félix. Une égratignure de plus.

— Le toubib a pas vu la pierre.

Émile resserra le bandage, plus fermement que nécessaire. Félix grimaça mais ne dit rien. Ils avaient appris ça aussi, dans les mines : on se taisait quand ça faisait mal, parce que les mots ne réparent rien.

Dehors, un obus s’écrasa quelque part à l’est, suivi d’un grondement qui fit vibrer la terre sous leurs fesses. Les hommes de la section toussaient, jouaient aux cartes, ou faisaient semblant de dormir. La tente sentait la laine mouillée, le tabac froid et le sang séché.

Émile s’adossa au poteau central et ferma les yeux une seconde. Il cherchait le visage d’Antoine dans sa mémoire, comme on cherche une pièce qu’on sait avoir perdue. Son frère avait le même front large, les mêmes mains calleuses de mineur, mais un regard plus clair, presque naïf. Quand Antoine était parti pour Verdun, il avait promis d’écrire tous les dimanches. Les lettres avaient cessé en mars.

On avait dit *disparu*. Pas *mort*. Disparu, c’était un mot qui laissait une porte ouverte sur le vide.

— Émile.

La voix de Félix le ramena. Le brancardier lui tendait une enveloppe froissée, tachée de boue.

— Le vaguemestre l’a laissée pour toi. Elle est arrivée hier, mais t’étais sous terre.

Émile prit l’enveloppe. L’écriture de sa sœur cadette, Marguerite, penchée et pressée, celle qu’on utilise quand on veut dire quelque chose avant de changer d’avis. Il ouvrit le pli.

*Mon cher Émile,*

*Maman tousse beaucoup depuis la semaine dernière. Le docteur dit que c’est la grippe, qu’il faut du repos, mais tu sais qu’elle ne reste jamais tranquille. Elle parle de toi toute la journée, et du rosier qu’Antoine avait planté dans le jardin. Elle veut absolument que je te dise de ne pas t’inquiéter.*

*Mais je m’inquiète, moi.*

*Reviens vite, si tu peux.*

*Marguerite*

Émile relut la lettre deux fois. Puis il la plia soigneusement et la glissa dans la poche intérieure de son manteau, contre sa poitrine, là où il gardait aussi le dernier bouton du capote d’Antoine, celui qu’il avait arraché de l’uniforme de son frère lors de leur dernière permission.

— Des nouvelles ? demanda Félix.

— Ma mère est malade.

Félix ne dit rien. Il n’y avait rien à dire. Ils étaient tous malades, quelque part, à force de vivre dans la boue et la craie.

La toile de la tente s’écarta, et un homme entra. Il était plus grand qu’Émile, avec des épaules de terrassier et un nez cassé qui avait dû être rectiligne autrefois. Il portait l’uniforme kaki des Britanniques, mais sans le casque, et une pioche était passée dans sa ceinture.

— Marchand ? demanda-t-il dans un français approximatif, avec un accent rocailleux.

— C’est moi.

L’homme tendit une main large et calleuse.

— Corporal Bryce. Royal Engineers. On m’a dit que vous étiez mineur, avant la guerre.

Émile serra la main. La poigne était ferme, professionnelle.

— J’étais piqueur aux mines de Lens. Et vous ?

— Clay-kicker. Dans le Kent. On creuse les tunnels sous la rivière, pas de quoi fouetter un chat, mais l’armée a trouvé que ça pouvait servir.

Bryce s’accroupit près d’Émile, baissant la voix. Ses yeux clairs parcouraient la tente, comme pour vérifier que personne n’écoutait.

— J’ai vu votre section sortir du boyau tout à l’heure. Vous avez mis un homme sur un brancard, et votre lieutenant avait la tête d’un type qui vient de perdre son portefeuille.

Émile haussa les épaules.

— Éboulement. Ça arrive.

— Les éboulements, je connais. On en a tous les jours sous la colline. Mais un éboulement, ça fait du bruit sale, un bruit de pierre qui tombe. Vous, vous avez fait pas de bruit du tout. Vous sortez de la terre comme des morts qui sortent de leurs tombes, et vous avez tous les yeux écarquillés.

Bryce le fixait, attendant une réponse. Émile sentit le poids de la poche contre sa poitrine, la lettre de Marguerite, le bouton d’Antoine. Et il sentit aussi le mot gravé dans la pierre, LUXE, qui lui brûlait la mémoire comme un tison.

— C’était de la terre ordinaire, dit-il. De la craie, comme partout ici. On a creusé, on a eu un éboulement, on a sorti Félix. Ma foi, c’est tout.

Bryce le regarda encore une seconde, puis il hocha lentement la tête, pas convaincu, mais pas pressé non plus.

— D’accord, mon vieux. De la craie ordinaire. On est tous dans la craie ordinaire, ici.

Il se releva et s’éloigna vers son coin de la tente, où il commença à dérouler sa couverture.

La nuit tomba comme elle tombait toujours, sans transition, un voile gris qui se refermait sur le monde. Émile resta assis près de Félix, écoutant la respiration irrégulière de son ami, les ronflements des autres hommes, le sifflement lointain des obus qui cherchaient leur cible dans l’obscurité.

Il pensait à Antoine. Il pensait à la dernière lettre de son frère, reçue deux semaines avant qu’il ne disparaisse. Antoine parlait d’un endroit étrange, sous le fort de Douaumont, où le sol était trop régulier, trop lisse. *On dirait que quelqu’un a déjà creusé ici, il y a longtemps,* avait-il écrit. *Et pas des mineurs, Émile. Pas des mineurs comme nous.*

Émile avait rangé cette phrase dans un coin de sa tête, avec toutes les autres choses qu’on ne dit pas à voix haute parce qu’elles n’ont pas de nom.

Félix remua dans son sommeil, gémit, et sa main chercha machinalement quelque chose sur son torse. Émile la saisit, la posa doucement sur la couverture.

— C’est rien, murmura-t-il. Dors.

Vers minuit, un silence inhabituel tomba sur le secteur. Les canons se turent, comme s’ils retenaient leur souffle. Émile, qui ne dormait pas, vit Bryce se redresser sur sa couchette au même moment. Le Britannique avait les yeux ouverts dans l’obscurité.

— Vous entendez ? demanda Bryce à voix basse.

Émile tendit l’oreille. Au début, il n’y avait rien que le vent qui gémissait entre les sacs de sable, le grattement des rats dans les décombres.

Puis il l’entendit.

Un tapotement. Trois coups, courts. Une pause. Deux coups. Une pause. Trois coups encore.

Cela venait du sol, de la terre sous la tente, aucune direction claire – un son sourd, rythmé, patient comme une horloge enterrée vivante.

— Les Boches creusent ? demanda Émile.

Bryce secoua la tête lentement, sans détourner le regard du sol.

— Les Boches creusent avec des outils qui font du bruit de grattement. Ça, c’est pas le bruit d’un outil. C’est le bruit d’un doigt. Ou d’un code.

Les coups continuèrent, réguliers, entêtés. Émile comta : trois, deux, trois. Pause. Deux, trois, deux. Pause. C’était presque une phrase, une question posée dans une langue inconnue qui n’était ni le français ni l’allemand.

Il se souvint du mot gravé dans la pierre, LUXE. Il se souvint des lettres d’Antoine. Et il compris que quelque chose, sous leurs pieds, cherchait à être entendu.

Bryce se pencha vers lui, la voix si basse qu’elle n’était qu’un souffle.

— Demain soir, je vais jeter un coup d’œil dans ce boyau. Vous m’accompagnez, ou vous restez avec votre craie ordinaire ?

Les coups continuèrent, trois, deux, trois.

Émile regarda Félix, endormi, la jambe bandée. Il regarda la lettre de Marguerite dans sa poche. Il pensa à sa mère, à la maison, au jardin où le rosier d’Antoine n’avait personne pour l’arroser.

— Quel boyau ? demanda-t-il.

Bryce sourit dans l’obscurité. Un sourire sans joie, celui d’un homme qui sait qu’il vient de jeter une pièce dans un puits sans fond.

— Celui que vous avez scellé ce matin.

Le silence retomba, à l’exception des coups sous la terre. Trois. Deux. Trois.

Émile ne répondit pas. Mais il ne dit pas non non plus.