La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 21: The Key
L’air dans le tombeau était immobile, chargé de poussière de craie et de l’odeur fade du sang déjà froid. Émile s’accroupit près du corps de l’homme, les doigts tremblants moins de peur que d’épuisement. Il avait déjà fouillé les poches du veston déchiré, trouvé la carte et la clé de fer. Mais quelque chose le démangeait, l’irritait comme une écharde sous la peau. Il retourna le cadavre sur le côté, souleva la vareuse trempée.
Il vit une poche intérieure, cousue avec un soin maniaque dans la doublure. Il tira dessus, le tissu céda avec un crissement. Ses doigts rencontrèrent le métal froid, strié de fines rainures. Il sortit l’objet.
Ce n’était pas une clé ancienne. C’était une clé moderne, un morceau d’acier lisse et ouvragé, plus petit que la clé de fer, avec un anneau usé par le pouce. Une clé de boîte aux lettres, de cadenas de dépôt, de quelque chose de précis et de banal à la fois. Elle contrastait avec la brutalité du monde autour de lui.
— Merde, murmura-t-il.
Il la glissa dans sa poche et se releva. Le tombeau n’avait qu’une issue, celle par laquelle il était entré. Mais il avait remarqué, dans l’angle nord, une porte basse que la poussière et l’ombre rendaient presque invisible. Il s’en approcha, la clé de fer à la main. La serrure était simple, ancienne, rouillée. La clé entra avec une résistance grasse, tourna avec un claquement sec qui résonna dans le silence.
La porte s’ouvrit sur un couloir étroit, puis sur une salle plus vaste. L’air y était plus sec, presque chaud. Émile s’avança, allumant une allumette qu’il abrita de sa main. La flamme dansa, révéla des ombres massives. Des caisses. Des râteliers. Des piles de toile grise.
Il fit craquer une deuxième allumette, trouva une lanterne à huile sur un tonneau, l’alluma. La lumière jaune éclaboussa la pièce. Des uniformes français et allemands, alignés sur des étagères, pliés avec un soin militaire. Des brassards à croix rouge. Des bandages, des flacons de morphine, des scalpels dans des écrins de bois. Une infirmerie de fortune et une lingerie d’opéra, tout à la fois.
Au centre de la pièce, une table de chêne massif, couverte de cartes dépliées et maintenues aux coins par des pierres. Émile s’en approcha, posa la lanterne. La carte du secteur, dessinée à la main, avec des courbes de niveau plus précises que celles de l’état-major. Des traits rouges et bleus traversaient la page, marquaient des galeries, des boyaux, des puits. Et à l’extrémité, sous la colline de Fleury, une zone hachurée en rouge vif, annotée d’une écriture serrée : *Chambre de défense — accès par la galerie nord, niveau 4.*
Il se pencha. Sous la mention, une croix noire et une lettre : *A.* Antoine. Son frère. La carte datait de septembre, trois mois plus tôt.
Il déplaça une pierre, fit glisser une carte plus petite, pliée en huit. Celle-là était différente. C’était un plan de charge, un dessin technique avec des cotes précises. Des rectangles uniformes, numérotés de un à quarante-sept, enfouis sous la crête. À côté de chaque rectangle, la mention *ammonal 100 kg* ou *ammonal 150 kg*. Au total, Émile fit le calcul rapidement, presque sans y croire : près de six tonnes d’explosif.
Il leva les yeux de la carte, regarda les murs de terre autour de lui. Il se souvenait des relevés que son père lui avait appris, enfant, dans les mines du Pas-de-Calais. La façon dont le sol vibrait, la manière de lire les couches de craie et d’argile. Il posa la main à plat sur la table. La terre était là, juste au-dessus de lui, de l’autre côté de ces parois. Et sous ses pieds.
Six tonnes d’ammonal. La colline entière. Les deux lignes de tranchées, les boyaux de communication, les postes de secours. Les hommes de la 5e compagnie, ceux qu’il avait laissés près du château. Les Allemands de l’autre côté, Karl et son équipe. La femme qui lui avait écrit. Tous.
Il froissa la carte dans son poing, puis la lissa avec soin, la replaça sur la table. Sa gorge était sèche. Moreau savait. Moreau avait toujours su. Ce n’était pas un simple trafiquant de fournitures ni un officier corrompu qui faisait disparaître des hommes pour toucher leur solde. Moreau était le détonateur. L’ordre pouvait venir à n’importe quelle heure, dès que les lignes seraient assez proches, dès que le commandement déciderait que le prix était acceptable.
— Le troisième coup de cloche, dit-il à voix basse.
Il n’avait aucun moyen de connaître l’heure. Le temps, ici, se mesurait au souffle, à la faim, aux piles de caisses vides.
Il fouilla la pièce. Sous la table, un coffre en bois, fermé. La clé moderne. Il la sortit de sa poche, l’inséra dans la serrure. Elle tourna sans effort. Le couvercle s’ouvrit sur des liasses de documents, des cahiers à couverture cartonnée, un registre de comptabilité militaire avec des colonnes de chiffres serrés. Il souleva le premier cahier. Une écriture régulière, une encre noire qui n’avait pas pâli. Les dates commençaient en janvier 1915.
Il feuilleta. Des livraisons de munitions, des rapports de patrouille, des croquis de galeries. Mais au milieu, une page différente, une liste de noms avec des croix rouges à côté. Il reconnut des patronymes du régiment. Trois d’entre eux portaient une mention : *accident — effondrement*. Les trois sapeurs morts sous Moreau.
Il referma le cahier. Il le glissa sous sa vareuse. La carte de charge, il la plia, la mit dans sa poche intérieure. Les documents du coffre, il ne pouvait pas tout emporter. Il en prit la moitié, les plus anciens, ceux qui pourraient remonter aux débuts du réseau.
Il se figea. Un bruit. Lointain, régulier. Il coupa la lanterne, resta dans le noir total. Le bruit se rapprocha. Des pas, mais pas des pas d’homme marchant dans un boyau. Un martèlement rythmé, mat, comme un marteau sur de la terre humide. Un signal. Une réponse, peut-être, à son geste imprudent.
Il se faufila vers la porte, la clé de fer à la main. Mais avant de sortir, il toucha le support de la lanterne. Le métal était froid. La cire des bougies alignées sur une étagère était fraîche, sans suie. Quelqu’un entretenait cette pièce régulièrement. Quelqu’un qui n’était pas mort depuis longtemps.
Il passa la tête dans l’ouverture. Le couloir était désert, la lanterne éteinte. Mais l’air bougeait, une odeur de tabac froid et de cuir. Une fumée résiduelle, récente.
Il avait trouvé la clé, la carte, la preuve. Mais quelqu’un d’autre connaissait cette chambre, et ce quelqu’un était passé avant lui.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.