La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 22: The Gallows
Le silence du tunnel lui semblait plus lourd que le bruit des obus. Émile avançait à tâtons, les papiers de Moreau contre la poitrine, quand il perçut un éclat de voix françaises dans le boyau voisin. Il se colla à la paroi, coupa sa lampe.
— Il est là, quelque part, disait une voix. Le capitaine veut sa tête avant l’aube.
— Et le déserteur ?
— Félix ? On l’a eu. Il chantait comme une alouette avant qu’on lui serre la gorge.
Le sang d’Émile se glaça. Félix. Le radio fidèle, celui qui avait couru sous les balles pour porter ses messages, celui qui savait tout. Il avança plus vite, suivant les voix à travers un boyau effondré, jusqu’à ce qu’une ouverture déchirée laisse passer la lumière pâle d’un matin sale.
Il s’accroupit derrière un sac de terre. Devant lui, une sape abandonnée servait de poste improvisé aux gendarmes. Ils avaient attaché Félix à un poteau de mine, les mains liées dans le dos. Son visage était tuméfié, mais ses yeux, quand ils cherchèrent le ciel, ne montraient ni peur ni haine. Juste une étrange paix.
— La corde est prête, disait un officier en ajustant son ceinturon. Le général veut un exemple. Déserteur, aide à l’ennemi, sabotage.
— Il n’a rien saboté, protesta un jeune soldat qui montait la garde.
— Tais-toi, Leblanc, ou tu prends sa place.
Émile regarda la scène. Il y avait le gibet, dressé là, grotesque, avec une poulie rouillée et une corde neuve qui luisait dans la brume. Des corbeaux tournaient au-dessus du champ labouré d’obus.
— Où est le lieutenant Moreau ? demanda l’officier.
— En reconnaissance, répondit Leblanc. Il a pris trois hommes, vers la route de Fleury.
— Bien. Quand il revient, on pend le rat. Il voudra voir ça.
Émile recula, le cœur battant. Trois hommes pour la reconnaissance. Une section entière pour garder un prisonnier attaché. Il pouvait les surprendre, les prendre à revers... mais il n’avait qu’un revolver à cinq balles, et le fusil de Félix était posé contre le gibet.
C’est alors qu’il entendit le murmure.
— ... par la tranchée allemande, là-bas, sur la gauche. La sentinelle change à la huitième heure. On peut passer.
C’était Leblanc qui parlait, dans un souffle, en s’approchant de Félix comme pour vérifier ses liens.
— Tu connais Émile Marchand, pas vrai ? Il est ton ami ?
Félix ne répondit pas, mais ses yeux se plissèrent légèrement.
— La huitième heure, répéta Leblanc en coulant un regard vers l’horizon. Direction la voie ferrée. Le no man’s land est miné, mais les Boches ont laissé un passage dégagé sous les rails, du côté de leur abri de béton. Les tirs viennent des hauteurs, pas du fond du ravin.
— Pourquoi tu me dis ça ? souffla Félix.
— Parce que je l’ai vu, ta tête, quand on t’a attrapé la nuit dernière. Tu aurais pu parler. Tu n’as rien dit. Peut-être que je suis fatigué de pendre des braves, moi aussi.
Il se redressa, jeta un coup d’œil au groupe de gendarmes qui jouaient aux cartes près d’un brasero.
— Ce n’est pas moi qui te délivrerai, ajouta-t-il. Mais si ton ami passe par le boyau des rails, il trouvera le caveau du côté allemand. Il y a une grille de fer, mal scellée depuis le dernier bombardement. Une fois l’autre côté, qu’il cherche le réseau des Sapeurs. K.K. sur les murs. On dit que le Roi des Rats guide les fugitifs.
Émile retint son souffle. K.K. Karl Kraus. Le Sapeur allemand qui l’avait épargné dans la galerie. Le frère de Klaus. Tout se connectait.
Un clairon sonna au loin. La matinée avançait. Les hommes au brasero se levèrent en riant, désignant Félix, se disputant qui tirerait sur la planche. L’officier sortit sa montre.
— Le lieutenant Moreau sera là dans une heure. On ne l’attend pas plus longtemps. Hé, Leblanc, amène le prisonnier.
Un raidissement parcourut le corps de Félix. Leblanc hésita une seconde, puis s’approcha du poteau.
Émile avait fait son choix. Il sortit des ombres, les mains levées, son revolver jeté à terre.
— Arrêtez ! Il est innocent. C’est moi que vous cherchez.
Les gendarmes se figèrent. L’officier se tourna, les yeux élargis. Félix ouvrit la bouche.
— Émile, non !
— Je suis Émile Marchand, sapeur de la 12e compagnie. Le capitaine Barot a un mandat contre moi. Lâchez Félix et prenez-moi.
Pendant un long moment, rien ne bougea. Puis l’officier sourit, comme un homme qui voit enfin sa prime.
— Le voilà donc, le fantôme de Fleury. Leblanc, détache le radio. Messieurs, nous tenons notre gibier.
Émile avança vers eux, le cœur calme, les mains écartées. Il pensa aux papiers de Moreau, dans sa poche intérieure. Si les gendarmes le fouillaient avant que le lieutenant arrive, ils trouveraient la preuve de tout. Mais peut-être cela valait-il mieux. Une balle rapide, et les documents parleraient d’eux-mêmes.
Soudain, un cheval arriva au galop sur le talus, soulevant des mottes. Deux cavaliers, dont l’un reconnaissable entre tous : la silhouette mince de Lieutenant Moreau sur sa monture grise. Il vit Émile, ses yeux se plissèrent, et son ordre jaillit tout de suite.
— Feu ! Ordre direct : feu sur le fuyard !
Les gendarmes échangèrent des regards. L’officier hésita.
— Lieutenant, dit-il, le prisonnier s’est rendu...
— Je n’ai pas donné l’ordre d’accepter une reddition. Feu, que je meure et que le diable emporte qui désobéit !
Le temps sembla se suspendre, la brume du matin se souleva, et la fin du monde arriva. Le sous-officier des gendarmes leva son fusil, le visage figé, mais une balle siffla de nulle part, vint se loger dans le bras qui tenait l’arme. Le fusil tomba. Un second coup, plus profond, plus lointain, et le sous-officier s’abattit comme un pantin, la tempe ouverte.
Le chaos. Les chevaux se cabrèrent, les hommes cherchèrent une couverture, des cris fusèrent. Félix se libéra d’un bond, sa corde coupée par une lame qu’il portait cachée dans sa chaussure. Il ramassa un fusil tombé, tira deux coups de semonce.
— Émile ! Par ici !
Il pointa vers le boyau à moitié écroulé qui menait aux rails. Émile plongea, roula, sentit le souffle d’une balle effleurer sa tempe. Il courut, baissé, les jambes gémissantes d’une fatigue qu’il ignorait depuis trois jours, glissant dans la boue, s’accrochant aux poutres effondrées. Derrière lui, Moreau hurlait des ordres dans le bruit de la fusillade.
— Après lui ! Rattrapez-le, il a les papiers !
Les papiers. Dans sa course, Émile toucha sa poitrine. Ils étaient là. Et si les gendarmes ne les avaient pas encore découverts, il savait maintenant que Moreau avait donné l’ordre de tirer sans sommation sur un homme qui se rendait. Le sol se déroba sous ses pieds, et il tomba dans un puits vertical, s’agrippant à une échelle rouillée au moment même où les rails d’acier du boyau allemand se fondaient en une obscurité froide et humide.
Il resta un instant suspendu, haletant, l’écho de la fusillade amorti par la terre. Puis il entendit un son bizarre, une sorte de grattement rythmé, proche. Quelqu’un creusait derrière la paroi, seulement dix mètres plus loin.
— Qui est là ? souffla-t-il, le revolver prêt dans l’autre main, car il avait gardé une balle pour la fin.
La réponse vint d’une autre des ténèbres. Une voix rauque, parlant un français sans accent.
— On m’appelle le chardonneret. Je vous attendais, sapeur. Le Roi des Rats m’envoie.
Et sous les mots, le grattement continua, régulier comme un cœur : trois coups, pauses, deux coups, pause, trois coups. Le message du tombeau. La fraternité, de l’autre côté du boyau.
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