La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 23: The Defection
L’odeur de la craie humide et du sang séché. C’est la première chose qu’Émile perçoit en rouvrant les yeux. Il ne sait pas combien de temps il est resté inconscient, couché sur le flanc dans une flaque d’eau glacée. Sa lampe est éteinte. L’obscurité est totale, pesante, comme une couverture de plomb sur sa poitrine.
Il bouge une main. La douleur lui arrache un grognement. Son épaule droite, celle qui a heurté le rocher pendant sa fuite, proteste contre le moindre mouvement. Il tâte son ceinturon. Le paquet de papiers est toujours là, sous sa vareuse, trempé mais entier. La carte aux charges d’ammonal. La preuve contre Moreau.
Un bruit. Là. Devant lui.
Émile retient son souffle. Il entend une respiration. Pas la sienne. Quelqu’un l’attend dans le noir, à quelques mètres à peine. Sa main cherche le couteau à sa ceinture. Ses doigts se referment sur la lame.
— Ne fais pas l’imbécile, Marchand.
La voix est grave, gutturale, avec un accent allemand à peine déformé par la caverne. Émile serre le couteau.
— Karl.
— Tu m’as donné la chasse assez longtemps. Je pensais que tu avais compris que nous jouions dans la même équipe maintenant.
Une flamme jaillit. Karl est accroupi contre la paroi, un briquet à l’huile dans une main. La lumière orange éclaire son visage creusé, la poussière blanche qui poudre ses sourcils. Il semble épuisé, comme s’il n’avait pas dormi depuis des jours.
— Ta blessure saigne encore, dit Karl en désignant l’épaule d’Émile. Tu vas laisser une piste pour qui te cherche.
Émile ne baisse pas le couteau.
— Pourquoi es-tu là ? Pourquoi m’avoir suivi ?
Karl souffle la flamme, plongeant la galerie dans le noir une seconde avant de la rallumer. Un geste d’impatience.
— Parce que j’ai vu ce que tu as trouvé. Le dépôt caché. Les plans. Six tonnes d’ammonal sous nos deux lignes, et ton capitaine qui tient le détonateur. Tu crois que je suis venu ici pour finir ce que Moreau a commencé ?
Il se penche, fouille dans une sacoche en toile près de ses pieds, et en sort un carnet relié de cuir noir, couvert de moisissures.
— Le journal du garde-chaplain. Celui dont tu cherchais les références depuis le début.
Émile se redresse lentement, la douleur lui traversant l’épaule.
— Comment l’as-tu eu ?
— Klaus. Mon frère. Il l’a pris avant de disparaître dans les galeries est. Il m’a laissé un mot dans une niche de munitions allemande, avec des instructions pour te trouver.
Karl ouvre le carnet et l’approche de sa lampe. Les pages sont couvertes d’une écriture serrée, en latin mêlé de notes marginales.
— Le garde-chaplain de l’ancienne abbaye écrivait que la machine se trouve sous la troisième arcade du réseau romain, à la confluence des trois galeries principales. Le lieu est marqué d’une pierre gravée d’un cercle et d’une flèche. L’endroit précis de la charge multiple.
Il referme le carnet et le tend à Émile, qui hésite avant de le prendre.
— Klaus ne fuit pas, dit Karl. Il fait partie d’un réseau. Des sappeurs des deux côtés, quelques brancardiers, des prêtres militaires. Ils veulent inonder les tunnels inférieurs avec les eaux de la nappe phréatique. Noyer la machine et les charges. Empêcher l’explosion qui détruira la colline entière.
Émile examine le carnet. Le papier est sec, la reliure craquelée. C’est authentique. Il reconnaît les symboles du génie militaire français, portés par un aumônier qui avait servi avant la guerre.
— Pourquoi me le dire à moi ? demande-t-il. Pourquoi ne pas avoir agi seul ?
Karl ricane, un son sec sans chaleur.
— Parce que ton capitaine a le code de détonation, et que le mien me ferait fusiller pour désertion si je revenais avec une seule information. Parce que la machine est gardée par des hommes de Moreau qui ne connaissent que la destruction. Et parce que Klaus m’a dit — avant que cette brute de Keeper l’arrête — que le seul homme en qui il avait confiance était un sapeur français qui portait le nom de Marchand.
Émile reste immobile, les mots résonnant dans la galerie sombre. Marchand. Cela devenait une prophétie. Le garde-chaplain l’avait écrit dans la pierre : L.C.S. Les initiales du mort dans le tombeau.
— Marchand comme mon frère ? demande-t-il.
Karl secoue la tête.
— Marchand comme toi. Antoine Marchand était un leurre, un appât pour t’attirer ici. La mort de ton frère a été orchestrée par Moreau pour te pousser vers cette quête.
La déclaration frappe Émile comme un coup de masse. Il vacille, s’appuie contre le mur de la galerie.
— Ce n’est pas vrai. Antoine est vivant. La femme… la lettre…
— La lettre disait qu’il était vivant, c’est vrai. Mais celui qui l’a écrite ne l’a jamais vu. La défense sous Fleury est un piège, Marchand. Une chambre de compression qui détient l’air et les corps de centaines de soldats allemands et français, ceux qui ont tenté de fuir avant toi.
Karl s’approche, la lumière dansant sur ses traits.
— Les hommes qui sont là-dessous n’en sortent pas par leurs propres moyens. Moreau les y a mis pour que personne ne témoigne de ce qui se passe réellement dans la colline. Ton frère est peut-être vivant. Mais il attendra que nous ayons neutralisé la machine.
Le bruit d’un éboulement lointain les fige tous les deux. Des pas. Derrière eux, à l’est de la galerie. Des pas lourds, pressés.
Émile se tourne, le couteau levé. Une silhouette débouche dans la lumière de Karl, haletante. Il tient son bras gauche serré contre son flanc, le visage noirci de poudre.
Félix.
— Marchand, souffle-t-il. Je me suis évadé. Ils m’emmenaient au poteau. Moreau a donné l’ordre d’exécution pour demain.
Il voit Karl et s’arrête net, la main sur son revolver.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Un allié, dit Émile. Pour le moment.
Félix regarde l’Allemand, puis le bandage ensanglanté qui enveloppe son propre bras.
— Il sait pour Félix ? demande-t-il à Émile.
— Il sait beaucoup de choses, répond Émile. Et il sait comment empêcher l’explosion.
Félix laisse retomber sa main, mais son regard reste méfiant.
— D’accord. Mais si ce bâtard ment, je le saigne ici même.
Karl sourit, une lueur dans le regard.
— C’est le genre de confiance qui a déjà gagné des guerres.
Il range le briquet dans sa poche et se lève, ramassant son sac.
— Le carnet indique que le passage vers la confluence traverse l’ancienne nappe d’irrigation de l’abbaye. Elle est à sec depuis le tremblement de terre de 1580, mais les tunnels sont toujours là. Le Keeper qui a arrêté Klaus gardait une grille à la cinquième niche après la croisée des rails.
Émile plie le carnet, le glisse sous sa vareuse à côté des papiers de Moreau. Il se tourne vers Félix.
— Tu peux marcher ?
Félix hoche la tête, bien que son visage soit pâle.
— Assez pour finir ce qu’on a commencé.
Ils se mettent en marche dans la galerie, la lampe de Karl traçant un chemin tremblant dans l’obscurité. Émile compte les pas. La confluence doit être à moins de deux cents mètres de la surface. Mais à côté de lui, quelque chose le dérange au plus profond.
Ce que Karl a dit au sujet d’Antoine. Un appât. Orchestré par Moreau. Et la femme dans le tombeau qui parlait de la dette.
— Karl, dit-il à voix basse pendant qu’ils avancent.
— Hein ?
— La machine. Elle sert à quoi exactement, si l’ammonal est déjà en place ?
Le silence de Karl est trop long. Trop révélateur.
— La machine ne déclenche pas l’explosion, dit finalement l’Allemand. Elle amplifie l’onde de choc. Quand Moreau donnera l’ordre, l’explosion sera soixante fois plus puissante qu’une charge normale.
— Soixante fois, répète Félix dans le noir. Et nous marchons juste dessus.
Karl s’arrête, se retourne vers eux. La lumière éclaire un passage étroit qui semble plonger vers les profondeurs.
— Nous ne marchons pas dessus, rectifie-t-il. La confluence est encore trois étages plus bas. Et dans les cinquante mètres qui nous séparent de l’objectif, il y a ce qui reste du 22e Régiment d’infanterie allemand. Ils ont installé des postes de garde après la disparition de Klaus.
Émile serre le paquet de papiers sous sa vareuse.
— Alors nous allons devoir traverser une ligne allemande pour atteindre une machine qui amplifiera la détonation de nos propres mines.
Karl acquiesce, la flamme vacillant dans ses yeux.
— C’est le moins qu’on puisse dire.
Un grondement sourd traverse la roche. Un bruit mécanique, régulier, qui n’appartient pas aux combats de surface. Émile le reconnaît sans l’avoir jamais entendu : des pompes en marche.
Quelqu’un a commencé l’inondation.
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