La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 24: The Flood
L’eau montait déjà quand ils atteignirent le premier boyau en pente. Elle ne venait pas en rugissant, mais avec une régularité sourde, obstinée, qui rappelait à Émile les veines noyées de sa Lorraine natale, quand les machines s’emballaient et que les hommes savaient qu’il était trop tard pour reculer.
Karl s’arrêta, la main contre la paroi. Des vibrations parcouraient la roche, régulières, mécaniques.
— Les pompes. Elles tournent pleine puissance. Le réseau bas est inondé.
Félix jura entre ses dents. Il était trempé de sueur et de terre, encore marqué par son évasion, mais il tenait debout.
— On retourne d’où on vient ?
— Non. C’est là qu’elle monte le plus vite, répondit Karl en désignant une galerie plus étroite, presque verticale. Il faut monter. Vite.
Émile se souvint du gamin qui avait failli se noyer dans un puits de mine à Douai, quand il avait dix ans. On l’avait remonté bleu, crachant l’eau de la nappe. Depuis, il reconnaissait ce bruit-là, cette espèce de soif qui gagnait les pierres.
Ils coururent. Il n’y avait pas d’autre mot. Ils coururent dans l’obscurité, leurs lampes balayant des parois moussues et des traverses effondrées que jamais les ingénieurs n’avaient tracées. Ces boyaux étaient anciens — plus anciens que la guerre, plus anciens que les châteaux dont les ruines s’effondraient au-dessus de leurs têtes. On y sentait l’argile compacte, le creusement à la pioche, des générations de sous-sol.
L’eau atteignit leurs chevilles. Puis leurs genoux.
Félix tomba, se releva, cria quelque chose que l’écho avala. Karl le saisit par le harnais, le tira vers une rampe taillée dans la roche, quelque chose qui ressemblait à un escalier de service, peut-être vieux de siècles.
— Là-haut ! Il y a une chambre de repli dans les anciens plans du K.K. — si elle n’a pas été condamnée.
Elle ne l’était pas. Ils émergèrent dans une cavité voûtée, à peine assez grande pour trois hommes debout, creusée au-dessus de la ligne d’eau. Quand la flaque atteignit le seuil, elle cessa de monter. Un miracle ou un calcul ancien.
Émile s’effondra contre la paroi, le souffle court. Sa lampe vacilla, puis tint bon. Les trois hommes restèrent muets un long moment, écoutant le clapotis en dessous, l’eau qui cherchait sa voie entre les galeries, remplissant les creux, chassant l’air.
Karl parla le premier, la voix douce, étonnée :
— Regardez.
Il braqua sa lampe sur la paroi. Des graffitis s’y étalaient, des centaines, certains profonds, d’autres effacés à moitié. Des noms français, allemands, anglais. Des dates. Des croix. Des mots simples : courage, maman, ici le 3e génie, Dieu me garde.
Il y avait même une ancre marine, gravée profond dans la pierre, et un nom de régiment britannique qu’Émile ne savait pas lire. Et il y en avait d’anciens, des noms en vieux flamand, des symboles, des spirales que la boue n’avait pas tout à fait comblées.
— Ils sont tous passés ici, dit Karl lentement. Français. Allemands. Anglais. Avant nous. Pendant nous. Tous ont cherché le même abri.
Félix s’approcha, passa la main sur une inscription :
*Ici attendit A. Marchand, 1915.*
Émile sentit le sol se dérober sous lui. Sa main trembla contre la pierre. Antoine était venu ici. Il avait laissé sa trace, une seconde d'éternité, avant que Moreau ne le jette dans les ténèbres.
— On le retrouvera, dit Félix, la main sur son épaule. Quand cette histoire sera finie.
Mais Émile ne pouvait pas répondre. Au fond de la voûte, derrière un amas d’éboulement partiel, quelque chose brillait. Il s’approcha, écarta des gravats, et la lampe révéla une caisse de bois, pas plus grande qu’un cercueil d’enfant. Le couvercle céda avec un craquement sec.
Des étuis de laiton alignés. Des amorces de gros calibre, enveloppées dans du papier huilé, réglementairement emballées. Des détonateurs à retardement, de ceux qu’utilisaient les sapeurs pour faire sauter les lignes adverses. Et, posé dessus comme une relique, un rouleau de mèche lente, encore bon, encore souple.
— C’est un arsenal complet, murmura Karl.
Émile en prit un, le pesa dans sa main. C’était l’outil parfait. Un seul de ces fulminates, en contact avec six tonnes d’ammonal, et le réseau entier sauterait — les deux armées, les deux lignes de tranchées, un million d’hommes ensevelis vivants sous une colline devenue tombeau.
Il le reposa doucement, comme s’il pouvait exploser à tout instant.
— Moreau a prévu l’apogée de l’offensive, dit-il à voix basse. Il ne veut pas seulement nous tuer. Il veut que la colline disparaisse au moment où les renforts français montent à l’assaut. Le chaos serait total. Personne ne saurait qui a tiré le premier. Les deux armées s’accuseraient mutuellement pendant des générations.
Karl ne répondit pas. Il regardait les amorces, les calculs défilaient derrière ses yeux de mineur — des années passées dans les charbonnages de la Sarre à faire parler la poudre et la pierre.
— Ce n’est pas avec ça qu’on le fait exploser. Pas la colline. Mais la machine, oui. La machine qui alimente le réseau.
Émile releva la tête.
— Les pompes. Elles ont besoin de combustible, de courant, de force. Si on fait sauter leur alimentation, l’eau arrête de monter.
— Et on perd le signal. Le temps. On n’aura pas assez pour atteindre le confluent avant l’aube.
— On n’atteindra jamais le confluent si on est noyés comme des rats dans cette cave.
Félix, qui n’avait rien dit, s’accroupit près d’eux et prit une amorce entre ses doigts sales.
— Combien de temps pour aller de la source de la machine à la nôtre ?
Karl sortit la carte froissée de mortier qu’il avait gardée contre sa poitrine, ouvrit le parchemin humide sur ses genoux.
— La salle des machines est juste sous le château, à cinq cents mètres d’ici par ces boyaux. Si l’eau continue de monter, on sera bloqués. Mais si elle se stabilise une heure, juste une heure…
Un bruit les fit taire. Pas l’eau. Plus haut. Un grattement, rapide et saccadé, venu de l’autre côté de la paroi. Trois coups. Puis deux. Puis un.
Le code du réseau.
Émile tendit la main vers sa pioche, la serra.
Les coups reprirent, plus pressants. Puis une voix étouffée, à travers la roche, une voix qu’Émile connaissait, qu’il avait entendue dans les rêves et les cauchemars des dix-huit derniers mois :
— Émile ? Émile, tu es là vrai ?
Antoine.
La lampe trembla dans sa main. L’eau reprit sa montée, d’un cran, gorgée, collante, comme si le monde entier se refermait autour d’eux. Mais Émile ne voyait plus rien d’autre que la paroi. Il colla son front contre la pierre froide et frappa en retour.
*Je suis là.*
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