La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 26: The Tomb
La fissure le cracha dans une galerie humide dont l’air sentait la chaux et le fer rouillé. Émile tomba sur le genou gauche, la main pressée contre son épaule, le sang tiède entre ses doigts. Il compta ses respirations. Une. Deux. La douleur était un animal qui lui mordait la clavicule, mais il pouvait encore bouger les doigts de sa main droite, et ça, c’était tout ce qui comptait.
Il se releva.
La galerie s’élargissait, le plafond s’élevait en voûte maçonnée. Des nervures de pierre couraient le long des murs, sculptées de feuilles mortes et de visages grimaçants. Un art oublié, mille ans plus vieux que la guerre. Les Romains avaient construit ça, ou ceux qui les avaient précédés. Émile posa une main sur la pierre et sentit une vibration, un bourdonnement grave qui montait du sol profond comme une plainte.
La machine.
Le tunnel déboucha dans une rotonde immense. Une colonne de pierre massive, large comme un chêne centenaire, s’élevait en son centre, du sol jusqu’à une voûte en cul-de-four ornée de fresques effacées par l’humidité des siècles. La colonne vibrait. Un seul câble, épais comme le poignet d’un homme, reliait son sommet à une boîte métallique scellée dans la pierre du mur.
Le boîtier de mise à feu. Travail allemand, propre et précis, des inscriptions gothiques gravées au pochoir sur le côté.
Émile fit deux pas vers le boîtier, s’arrêta.
Quelqu’un était adossé contre la base de la colonne, jambes étendues, tête inclinée. Un uniforme bleu horizon, rongé par l’humidité, la toile dévorée aux coutures comme si le sol l’avait digéré. Il y avait un fusil posé en travers des genoux, propre, huilé. Et un visage levé vers la voûte, émacié, mangé de barbe grise et de lumière jaune.
Le visage tourna lentement.
Antoine.
Émile ouvrit la bouche, mais la poussière entra et il toussa, un son rauque qui résonna dans la rotonde. Il s’approcha, tomba à genoux devant son frère et chercha son visage des deux mains.
Le regard d’Antoine était bougé, un œil dérivant vers la colonne, l’autre fixant Émile avec une intensité qui semblait venir de très loin. La peau était cireuse, étirée sur les os du crâne, la barbe poivre et sel comme un linceul sur les joues creuses.
— Tu es venu, dit Antoine.
Sa voix était une chose qui mourait, un souffle qui ne tenait que sur la volonté.
— Je t’ai entendu taper, dit Émile. Dans le mur.
— Non. Tu es venu parce que les rats te l’ont dit. Ou la terre. L’une ou l’autre, elles parlent aux mêmes hommes.
Antoine souleva une main. Elle tremblait, les phalanges noueuses, des plaques de cal sec dessinées comme des lettres. Émile la prit. La peau du frère était froide, mais les doigts serraient, encore.
— Je garde la charge, dit Antoine. Je la garde depuis… depuis l’hiver. Ils m’ont fait creuser, avec les Allemands, une trêve dans la terre, sans officiers, sans drapeaux. On a posé leurs tonnes et les nôtres. Six tonnes d’ammonal. Et ils ont fait cette machine, toi chargé, moi relais. Le signal de l’explosion passe par moi, mais ils ne m’ont jamais dit le jour.
Il rit, un son sans air.
— Je suis un fils de la Compagnie du Dragon. Un gardien de porte. Je devais être tué. On m’a laissé ici.
Émile chercha le chargeur sur sa poitrine, trouva le vêtement gonflé de pansements, l’étoffe chiffonnée remplie de cartouches du projet de Moreau.
— Il n’y a pas de bombe au sommet, dit Émile. Il y a un plan de tir relié à cette charge-ci, et Moreau attend que les canons s’arrêtent pour déclencher.
— Moreau, dit Antoine, comme s’il goûtait un poison. Une traite à fourrure. Je sais tout de lui ici. Les murs me racontent ce que les hommes murmurent.
— Comment arrêter la machine, Antoine ? Le boîtier ?
Antoine secoua la tête, le mouvement si faible qu’Émile le devine plus qu’il ne le vit.
— Une électrique, expliqua Antoine. Tu coupes le fil, ça mesure, ça se remet. Il faut rompre la boucle elle-même. C’est la colonne, Émile. Le câble passe par le sommet. La colonne est la clef de voûte, et sous la colonne, il y a un puits sans fond.
La main d’Antoine serrait toujours celle d’Émile, forte à faire craquer les os.
— Il faut faire tomber la colonne.
Émile regarda la masse de pierre, la base cerclée d’éclats, des fragments récents tombés en petit cône autour. Un anneau de plomb partiellement arraché, cassé au ras de la pierre. Et dans l’ouverture ainsi créée, il vit un coin de bois, un cale en chêne enfoncé dans une mortaise taillée dans le socle, retenant la colonne en place.
Une chose simple. Un chantier de mine, voilà tout ce que c’était.
— Tu ne pouvais pas sortir ce coin ?
— Je l’ai tourné, dit Antoine. Je l’ai travaillé pendant des semaines. Mes mains survivent, mais elles ont perdu leur force. Je déplace le coin d’un pouce et je perds du sang du nez. Je marche jusqu’à la machine et je ne peux plus soulever un fil. Le corps quitte l’homme, Émile. Il lui reste le silence.
Le frère leva la main, écarta le col de son uniforme. Sous la toile moisie, une blessure suintait, un trou de baïonnette encroûté de pus sombre. Émile ferma les yeux.
— C’est pourquoi tu ne m’as jamais répondu.
— J’ai répondu. Les murs parlent d’une voix. Tu n’écoutais pas encore.
Un fracas sourd ébranla le sol. La colonne gémit. Les vibrations montèrent à travers les plantes des pieds, grondant comme un orage en marche. Le boîtier métallique émettait un bourdonnement continu. Au-dessus, sur toute la colline, à travers les veines de la terre, les câbles attendaient le signal.
Le bombardement touchait à sa fin.
— Écoute-moi, dit Antoine. Le coin est la seule chose qui tient. Je vais te montrer où. Nous le tirons ensemble, et quand la colonne tombera, elle coupera le câble et le puits avalera tout. Mais tu ne peux pas faire ça seul. Le coin est coincé par le poids de la pierre, et il faut un deuxième homme pour le maintenir en position de retrait, ou il se bloque.
Émile regarda le puits. Il ne voyait pas le fond. La pierre tombait dans un noir absolu.
Il regarda son frère. Antoine était déjà mort, il le savait. Il l’avait trouvé trop tard pour le sauver, mais peut-être pas trop tard pour qu’il fasse ce pour quoi il avait été mis ici.
— On le fait maintenant, dit Émile. Avant qu’il ne soit trop tard pour la colline.
Antoine hocha la tête. Une larme coula le long de sa joue sale, lui dessinant un chemin clair dans la crasse.
— Alors viens, petit frère. Viens me sortir de ce tombeau.
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