La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 27: The Sacrifice
La machine grondait, et dans ce grondement, Émile entendait le souffle court d'Antoine. Son frère était adossé au pilier central, les mains posées sur la pierre comme s'il priait, mais ses doigts tremblaient. La tunique ancienne pendait sur lui comme un linceul.
« C'est là, » dit Antoine, la voix rauque. Il désigna une cavité dans le pilier, à hauteur de poitrine. Une cale de granit y était enfoncée, grossièrement taillée, marquée de traces de cire et de craie. « On tire cette pierre, le pilier tombe. Il tranche les câbles sous le socle. Mais il faudra la retenir et la guider. Deux bras, pas un. »
Émile regarda son épaule. La douleur battait derrière le pansement sommaire, lancinante et chaude. Il pouvait encore bouger le bras, mais chaque mouvement envoyait un éclair dans sa nuque.
Autour d'eux, le sol tremblait par vagues. L'artillerie française martelait les crêtes au-dessus, et le grondement tombait à travers la terre comme des coups de bélier dans une cave. Les câbles sous le pilier vibraient, encore entiers.
Antoine fit un pas vers la cale et chancela. Sa main chercha le pilier, trouva le vide. Émile le rattrapa par le bras et sentit la peau contre l'os. Une fièvre sèche brûlait sous les paupières de son frère.
« Tu n'as plus de force, » dit Émile.
« J'ai celle qu'il faut pour une minute, » répondit Antoine. Il cracha, un filet de salive brune, et fixa la cale. « Je tiens la pierre, tu tires. Quand elle cède, il faut la guider. Deux mètres plus bas, il y a un trou. Pas un puits, un trou noir, sans fond visible. Le pilier ne tombe pas par hasard, il est posé pour être renversé. »
Émile s'accroupit devant la cale. Ses doigts trouvèrent la rainure où le granit s'enfonçait dans la maçonnerie du pilier. La pierre était polie par les mains qui l'avaient placée — des mains d'hommes, des mains d'avant, venues de loin sous la terre.
« Tu étais censé la garder, » dit Émile, les yeux sur la pierre. « Tu devais attendre que je vienne. C'est pour ça que tu es resté. »
Antoine ne répondit pas. Il posa ses paumes contre la cale, de l'autre côté, et Émile vit ses bras se tendre. Les muscles, ce qui en restait, saillaient sous la peau jaunie.
« Tire, » dit Antoine.
Émile tira. La pierre ne bougea pas. Il prit appui sur ses jambes, sentit son épaule gauche protester, les coutures du pansement se tendre. Le granit était coincé, verrouillé par des années de poussière et d'humidité. Ou par une volonté d'homme.
Antoine poussa de son côté. Un craquement monta de la pierre, et elle céda d'un coup sec, laissant une giclée de poudre brune. Émile se retrouva à genoux, la cale dans les mains.
« Maintenant, » dit Antoine.
Le pilier se mit à vibrer plus fort. Sans la cale, la pierre du pilier portait à faux, retenue par une seule arête de granit et son propre poids. Elle commençait à pencher, lentement, comme un arbre qui hésite avant de tomber. Sous la base, les câbles brillants, épais comme des poignets, scellés dans des gaines de fer, attendaient de recevoir la lame.
— Elle va tomber toute seule, » dit Émile, en laissant la pierre tomber à ses pieds. La calle heurta le sol, rebondit, roula dans un claquement caverneux.
Antoine secoua la tête si lentement qu'Émile ne le vit presque pas. « Elle va pendre. La bascule est trop fine. Il faut la forcer, la faire tomber de son côté. Sinon elle reste droite, et le simple posera le verrou électrique avant que l'onde passe. »
Il se tourna vers la fosse. Le trou noir se trouvait sous le côté saillant de la base, une ouverture irrégulière dans le sol de la chambre, d'où montait un souffle froid et chargé d'humidité. La poussière d'eau. La fosse de drainage.
Antoine s'agenouilla devant la fosse, saisit une corde tendue entre deux piquets de fer — un dispositif ancien, tordu par ses mains des mois précédents. Il fixa la corde au côté saillant du pilier, là où la pierre formait une arête brute, et enroula l'autre extrémité autour de son poignet.
« Qu'est-ce que tu fais ? » demanda Émile.
— Quand tu pousses, tu m'affranchis. Je tire sur le fruit. Je suis un contre-poids. Il faut être sur le bord de la fosse pour que le pivot attrape. La corde fait levier. Tu pousses, je tire. Le pilier tombe du bon côté.
— Tu vas dans le trou, dit Émile.
Antoine le regarda. Pour la première fois, Émile vit dans ses yeux autre chose que l'épuisement. Une lueur ancienne, la même qu'il voyait dans les yeux de leur père quand il disait « descends là, ton frère est en bas ». L'ordre de l'aîné, transmis à travers la terre.
« Le pilier tombe, la sommet racle le mur d'en face. La poussée me projette dans le trou. C'est la géométrie, » dit Antoine. Il tira sur la corde pour vérifier l'ancrage. « La corde me retient une demi-seconde. Si quelqu'un coupe la corde avant que je pousse dans le vide, je me rattrape au rebord. Sinon, je lâche. »
Sa voix était plate. Un homme qui avait planifié sa mort assez longtemps pour en parler avec les mots d'un chef de chantier.
« Ta dette, » dit Émile, la gorge serrée. Par-dessus le fracas de l'artillerie, il entendit quelque part le cri d'un homme — un cri humain, bref, coupé net.
— Notre dette, dit Antoine. Pas seulement la mienne. Tu me laisses faire, tu me rembourses ce que je te dois depuis Verdun. Tu l'as fait. Tu es venu. Maintenant, tu rentres.
L'air de la chambre changea. Le pilier se pencha d'un tout petit cran vers la fosse, avec un grincement rauque. Les câbles commencèrent à chanter, un son montant, un bourdonnement électrique qui n'avait rien d'humain. Le barrage au-dessus s'intensifia, et la terre entière parut s'asseoir d'un coup.
« Quand je dis, pousse, » dit Antoine. « Pousse jusqu'à ce que tes pieds glissent. »
Émile se planta derrière le pilier, le dos contre le mur de maçonnerie, ses bottes cherchant l'appui sur les fragments de pierre épars. Sa main gauche resta inutile le long de son corps, l'épaule déchirée battante.
« Je compte à trois, dit Antoine. Deux. Un. »
Émile poussa.
Le pilier refusa d'abord, puis un tremblement suivit le long de son axe, un frisson de pierre. Émile poussa avec ses jambes, le dos arqué, la bouche ouverte dans un effort muet. Il entendit Antoine souffler, la corde se tendre avec un bruit sourd, un grognement à côté du trou.
— Encore ! cria Antoine. Sa voix venait de plus loin. Déjà déplacé.
Émile poussa. Ses bottes dérapèrent sur les éclats de pierre, il retrouva l'appui, poussa encore. Sa tête cogna le mur, le mur de la chambre fut contre son crâne, et le pilier, enfin, bascula.
Le pilier vint avec une lenteur dramatique, ses fissures s'élargissant dans un long gémissement de roche martyrisée. Émile se plaqua contre elle, la poussant jusqu'au bout, sentant la pierre le dépasser, passer devant lui, tomber vers la fosse.
Antoine était au bord du trou, tirant sur la corde. La corde claqua dans sa main, le pilier bascula, sa base fendue se sépara de la maçonnerie avec un éclat, et la sommet du pilier passa dans un grand fracas contre le mur opposé.
Les câbles sous la base cédèrent. Ils cédèrent avec un cri métallique continu, un déchirement de cuivre et d'acier. Émile vit des étincelles jaillir du sol — blanches, aveuglantes — comme les soudures de son père au fond du puits, mais plus grandes, plus violentes, un feu froid qui dévorait la pierre.
Antoine ne criait pas. La corde s'était enroulée autour de son avant-bras. Elle le tire, le pilote. Émile vit son frère perdre l'équilibre sur le rebord, ses bras battre l'air, ses yeux le regarder — le regarder avec une chose qui ressemblait à un adieu — et l'ouverture du puits s'enroua autour de lui.
« La dette est payée, » dit Antoine, sa voix tombant dans le trou, amplifiée, déformée par la profondeur. Puis le silence à sa place.
Le pilier frappa le sol de la fosse et s'arrêta. La chambre entière se souleva, puis retomba. Un nuage de poussière jaillit des fissures du sol, des blocs chutèrent de la voûte. Émile sentit l'air lui manquer, une partie du plafond s'abattit, une poutre de terre et de pierre se détacha derrière lui et le projeta en avant.
Il tomba la face contre le sol. Le monde s'obscurcit. Son épaule le brûlait, un poids immense sur son dos, ses poumons réclamaient de l'air qu'il ne trouvait pas. La terre sur lui, le silence du puits, et plus haut, très loin, le son des canons qui se poursuivait, indifférent.
Émile rampa.
Il rampa hors de la masse de pierres qui l'avait enterré jusqu'aux cuisses, griffant une brèche devant lui, un air plus frais quand ses doigts trouvèrent un vide. Sa main saignait. La terre fut soudain plus légère, et il hissa ses épaules sur le sol, le ventre douloureux, des cailloux glissant encore autour de ses mollets.
Il se retourna, couché sur le dos, et regarda la chambre.
Le pilier était tombé dans la fosse, incliné dans le trou, sa partie supérieure coincée sous une arche basse de maçonnerie effondrée. Les câbles coupés pendaient au bord de la fosse, lâches, morts. Le verrou électrique avait cessé de bourdonner. Le socle nu de la machine était silencieux.
Le dernier câble, un brin d'acier épais, se détacha de la gaine et tomba à l'intérieur du pilier avec un claquement sec. Un son de cloche, unique et définitif.
Émile rampa jusqu'au bord de la fosse et regarda. En dessous, une profondeur noire, emplie de la même humidité froide et ancienne qui traversait les parois de la colline. Il ouvrit la bouche pour appeler le nom de son frère, mais aucun son ne sortit. Sa main retomba du rebord.
Le bruit de la machine approchait par le bas, dans le réseau des galeries basses. Un bruit de béton et d'obus. Il se reconnut, puis il se perdit.
Émile se leva. Il tenait son bras gauche contre sa poitrine, le sang balançant à son poignet comme une pesée de chair. Il s'orienta vers la fissure par laquelle le tireur d'élite lui avait fait signe, du côté de l'ouverture du matin.
Il laissa derrière lui la fosse où dort son frère, et la poussière qui retombait en fine pluie sur les câbles tranchés.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.