La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 28: The Patrol
La lumière le frappa comme un coup de poing. Émile rampa hors de la fissure, les mains en sang, les poumons brûlés par l’air de surface. Autour de lui, la tranchée n’était plus qu’un chaos de sacs de sable effondrés, de planches brisées et d’hommes qui hurlaient sans ordre.
Un caporal qu’il avait vu à l’aube gisait contre la paroi, les yeux ouverts, la bouche pleine de terre. Émile ne s’arrêta pas.
L’air vibrait encore. Le sol tremblait par à-coups, comme un animal pris de convulsions. Au-dessus, le ciel n’était plus bleu mais gris de fumée et de poussière, et le barrage d’artillerie redoublait. Pourtant, aucun souffle ne venait d’en dessous. Les charges dormaient, inertes, quelque part dans la montagne.
Il grimpa sur le parapet. Le no man’s land ressemblait à un lac asséché, une mer de boue grêlée de cratères où les corps commençaient à émerger comme des épaves à marée basse.
De l’autre côté, des silhouettes casquées sortaient des boyaux. Allemands. Têtes nues, fusils baissés. Ils regardaient vers la colline.
Hill 60 était un dôme éventré, affaissé sur lui-même comme un soufflé raté. Des pans entiers de terre s’étaient effondrés dans des cavernes invisibles, des arbres pendaient la tête en bas dans des gouffres que la nuit n’avait pas produits.
Émile porta la main à son épaule. Le sang avait traversé la toile et suintait entre ses doigts. Tournant la tête, il vit la fissure par laquelle il était sorti, une lame d’ombre dans le sol argileux, encore ouverte comme une gueule.
Un pas. Un bruit de bottes.
Moreau se tenait à dix mètres, pistolet à la main, chemise maculée de terre. Il semblait plus petit que dans le souvenir d’Émile, moins monumental, presque étriqué dans sa vareuse de lieutenant.
— Marchand. Vous devriez être mort.
— Vous devriez être en prison.
Moreau sourit d’une façon qui serra le ventre d’Émile. Il leva son arme.
Deux gendarmes surgirent du boyau principal, baïonnettes levées, et en une seconde ils furent sur lui. Le pistolet tomba dans la boue avec un bruit sourd. Moreau se débattit, cria des ordres, mais les MP l’avaient déjà plaqué contre la terre et lui liaient les poignets avec une corde de l’artillerie.
— Vous ne comprenez pas, rugit Moreau. Ce sapeur est un déserteur. C’est lui qui a saboté nos charges.
L’un des gendarmes le retourna d’un coup de botte.
— On a vu l’échange de tir au poste de commandement, lieutenant. Le colonel a vu. Votre compte est bon.
Ils l’emmenèrent, sans un regard pour Émile, qui restait là, appuyé sur la paroi de terre, à regarder le colonel s’approcher de lui, la Croix de Guerre déjà détachée de son propre uniforme.
— Marchand, dit le colonel d’une voix étrangement douce. Mes hommes parlent d’une machine sous la colline, de câbles, de galeries. Je ne sais pas ce qui s’est passé là-dessous. Je ne veux pas le savoir.
Il posa la croix dans la main d’Émile.
— Vous avez tenu la position. Vous avez empêché l’ennemi de faire sauter nos lignes. Pour nous, c’est assez.
Un brancardier prit Émile par le bras. Il n’y eut pas d’interrogatoire, pas de déposition. On le mena vers la ligne arrière, entre deux rangées de tentes médicales, alors que le barrage continuait au loin, que la colline s’enfonçait la nuit et que le sol se taisait enfin.
Avant de disparaître sous un porche de toile, il se retourna.
Par-dessus la crête, dans la lueur crue des fusées allemandes, des ennemis se tenaient debout sur le parapet, sans tirer. Français et Allemands se retrouvaient dans le no man’s land au lever du jour, ils se regardaient.
Émile ne baissa pas la tête. Il leva la main, brève, vers la terre ouverte, la bouche d’ombre par laquelle il était venu, et dit dans un souffle les dernières paroles de son frère.
*— La dette est payée.*
Il n’y avait personne pour entendre.
La toile se rabattit. L’odeur d’iode et de paille le recouvrit, et le monde au-dessus s’éteignit.
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