La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 31: The Return
Le bureau de la cartographie occupait l’ancienne sacristie d’une église bombardée, rue des Trois-Cailles. Les vitraux étaient aveuglés de planches, et l’odeur du chlore s’accrochait aux murs comme un linge sale. Émile posa sa canne contre le pupitre et déplia la carte des mines que le colonel lui avait confiée la veille. Une dizaine de croix rouges, tracées à l’encre de Chine, marquaient les galeries à inventorier.
Il ne cherchait pas d’excuses pour ouvrir la sacoche. Mais la sacoche était là, entre ses pieds, et le silence du bureau n’était habité que par le grattement d’une plume derrière la cloison. Il tira le chiffon bleu du fond de son paquetage. La Vierge de Karl pesait toujours la même chose, ce poids d’objet volé qu’on garde par devoir plus que par foi.
Il tourna la figurine entre ses doigts. Il avait essayé la base, le socle, la couronne. C’est en pressant le pli du manteau, là où l’émail s’écaillait, qu’un déclic lui répondit. La tête de la Vierge pivota d’un quart de tour. Un fin cylindre de laiton sortit du col, et avec lui une bande de papier roulée, jaunie, scellée de cire verte.
Émile déroula la liste sur le pupitre. Une écriture serrée, celle d’un clerc ou d’un officier d’état-major, alignait des noms en colonnes serrées. Pas de prénoms, pas de dates. Juste des patronymes, et parfois une croix. Il suivit la colonne du doigt. *Marchand, A.* – la croix. *Marchand, É.* – la croix. Son propre nom, marqué d’avance. Plus bas, une main différente avait ajouté, d’une encre plus pâle : *Devaux, P.* ; *Fabry, J.* ; *Kessler, H.* ; *Becker, F.* ; *Rossignol, F.*
Rossignol. Félix Rossignol.
Émile relut le nom trois fois. Félix était assis dans le dortoir des convalescents, deux jours plus tôt, il lui avait prêté son couteau pour défaire un pansement. Félix était vivant, il mangeait, il jurait contre la soupe, il avait une cicatrice fraîche au-dessus de l’œil gauche. Pourtant, sa main s’était arrêtée à la ligne du dessous, où une croix fine, presque invisible, semblait avoir été ajoutée après coup.
La date en bas de page était illisible – un chiffre romain qu’il ne connaissait pas, *MCDLIX*, peut-être, ou quelque chose de plus ancien.
– Vous cherchez quelque chose, sergent-chef ?
La voix venait du seuil. Un caporal de la section topographique, les bras chargés de rouleaux, le regardait avec une curiosité prudente.
Émile laissa retomber le papier derrière son poignet, puis le glissa dans sa manche d’un geste qu’il avait appris dans les tranchées, quand il fallait cacher une lettre interdite.
– La liste des puits d’aération de Chemin des Dames. Vous l’avez ?
– Elle est au fond, répondit le caporal en désignant la pile. Je vous l’apporte.
Émile hocha la tête et referma la sacoche. Il avait besoin d’un homme d’église. Le seul qu’il connaissait à Arras était un vieux bénédictin qui servait d’aumônier au dépôt de munitions, frère Lucien, un homme maigre au visage de chouette qui collectionnait les pierres des églises détruites et parlait rarement plus de dix mots d’affilée.
Il le trouva au milieu de la matinée près du cimetière Saint-Nicolas, en train de dégager une statue de saint Michel de son piédestal brisé. Frère Lucien leva les yeux, vit la sacoche, puis le visage d’Émile, et ne posa aucune question. Il l’emmena dans la crypte de la chapelle des Jésuites, une salle basse où l’humidité suintait des joints, et referma la porte derrière eux.
Émile déroula la liste. Frère Lucien la regarda longtemps, sans la toucher. Il sortit une paire de lunettes à monture d’argent de sa poche, les chaussa, puis se pencha sur les colonnes.
– Où avez-vous trouvé cela ?
– Dans une statuette prise sur un sous-officier allemand sous la colline 60.
– Un sous-officier mort ?
– Je n’en sais rien. Il a disparu.
Le moine passa un doigt sur la cire verte, puis huma. Sa main tremblait légèrement.
– Cette liste est un registre d’inscription. Pas d’un régiment, ni d’un état-major. D’un chapitre.
– Quel chapitre ?
Frère Lucien replia le papier avec un soin excessif et le rendit à Émile. Il alla vérifier que le couloir était vide, puis revint s’asseoir face à lui, les mains croisées sur ses genoux.
– Le nom de votre frère y figure, dit-il. Le vôtre aussi. Et des hommes qui respirent encore, comme ce Rossignol, y figurent avec une croix que l’on ajoute quand le sol les appelle.
– Le sol les appelle ?
– Il y a des galeries sous la Flandre qui ne sont pas de la main des hommes, sergent. Ni des soldats qui les ont creusées, ni des ingénieurs, ni des Romains. L’Église les connaît depuis les Templiers. Des frères y sont descendus, il y a des siècles. Certains ont remonté des cartes. D’autres n’ont pas remonté du tout.
Émile sentit le poids de la figurine dans sa poche, contre sa cuisse.
– Que disent ces cartes ?
– Que la terre est creuse, répondit le moine. Qu’en dessous des boyaux, il y a des villes entières, habitées avant que les hommes ne se battent dessus. Lorsque les armes d’en haut frappent trop fort, le sol se réveille. Et le sol a faim.
– Vous me croyez, vous ? demanda Émile. Vous me croyez quand je vous dis que j’ai vu une machine allemande, sous la colline 60, assez puissante pour effacer le front ?
Le moine le regarda avec une douceur qui ressemblait à de l’épuisement.
– Je vous crois parce qu’elle a déjà été construite deux fois. Une première fois par les hommes de Gérard de Roussillon, en 1165, sous la table de pierre du mont des Cats. Une seconde fois par les Habsbourg, en 1528, sous le château de Rollegem. Leur machine n’était pas électrique. La vôtre l’était. La nôtre n’était pas enterrée par la poudre. Mais l’intention est toujours la même : percer la cloison qui retient la mer souterraine.
– Quelle cloison ?
– Le seuil de l’Abîme, dit frère Lucien. Le dernier niveau. Celui où les noms de cette liste sont appelés.
Il désigna la sacoche d’Émile.
– Cette liste ne date pas d’avant-guerre, sergent. Elle date d’avant les rois. Les moines l’ont copiée et recopiée. Le papier est neuf, mais les noms sont vieux. Ils se succèdent parce que le registre se renouvelle. Chaque fois qu’un homme disparaît sous la terre de Flandre, son nom quitte la liste des vivants et rejoint celle des appelés.
Émile sentit le froid monter du dallage. Il pensa à Félix, à son rire gras dans le dortoir, à la façon dont il parlait de son retour prochain, de la ferme de son père, de la fille du village qui l’attendait.
– Et si un nom est sur la liste sans croix ? demanda-t-il.
– Cela n’arrive jamais.
– Cela arrive. Mon nom est dessus. Celui de mon frère aussi. Et celui de Félix, qui est vivant, porte une croix.
Le moine se tut. Il retira ses lunettes, les essuya, les remit. Sa voix, quand elle revint, était presque un murmure.
– Si la croix est déjà posée sur un vivant, elle est une promesse. Le sol réclame sa dette. Il la réclame d’autant plus fort que la machine a été détruite. Vous avez coupé les câbles. Vous avez cru éteindre le feu. Mais vous avez seulement retiré la mèche. La charge, elle, est toujours là.
Émile se leva. La canne claqua sur le dallage.
– Que fait-on ?
Le moine passa la main sous sa robe et en tira un objet qu’il déposa sur l’autel de pierre : un médaillon de bronze terni, large comme une paume, orné d’un crochet recourbé, semblable à un hameçon monstrueux.
– On attend la trêve, dit-il. Et quand elle viendra, on descend.
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