La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 32: The Pilgrims
La chaussée est une plaie ouverte dans la terre, bordée de cratères encore fumants. Émile marche derrière le moine, dont la robe noire ne jure guère avec les débris de l'église effondrée qui sert d'abri aux hommes du génie. Depuis la cérémonie, depuis l'hôpital, depuis le tribunal, il n'a pas vraiment eu le temps de comprendre ce qu'il cherche. Il sait seulement que la liste de Karl — les noms des disparus, dont son frère — le tire en avant comme un câble d'acier.
Le moine s'appelle Frère Célestin, ou du moins c'est ainsi qu'il s'est présenté. Il a les mains d'un terrassier, calleuses, les jointures éclatées, et il marche sans lampe dans les boyaux qu'il traverse, comme si la nuit lui était familière. Il s'arrête devant une porte de cave à moitié enterrée, scellée par un cadenas de fer qui semble plus ancien que la guerre.
— Ils nous appellent les pèlerins du fond, dit-il en tournant la clé. Parce que nous descendons là où les autres ne prient plus.
La porte s'ouvre sur un escalier de pierre qui s'enfonce dans une fraîcheur qui n'appartient pas à l'été de surface. Émile compte les marches par habitude de sapeur — trente-deux, puis un palier, puis vingt-sept — avant d'atteindre un couloir voûté. Des toiles d'araignée pendaient comme des rideaux de deuil. Des niches creusées dans le mur abritent des statues mutilées, certaines sans tête, certaines sans bras, mais toutes avec une orientation commune : elles regardent vers le fond du couloir, vers une porte de chêne bardée de fer.
Deux hommes montent la garde. Ils sont vieux, plus vieux que la guerre elle-même, avec des barbes blanches qui tombent sur des manteaux de mineur. Ils portent à la ceinture des lampes à acétylène, éteintes, et des pioches courtes comme on en utilisait au siècle passé. Ils se lèvent en voyant le moine, et leurs yeux s'attardent sur Émile, sur l'uniforme encore propre de la Croix de Guerre qui n'a pas eu le temps de sécher.
— C'est lui ? demande l'un des gardiens, la voix rauque comme une pierre roulée.
— C'est lui, répond Célestin. Celui qui a vu la lueur verte. Celui qui a arrêté la machine.
Le gardien crache par terre. Ce n'est pas un geste de mépris, Émile le comprend — c'est une façon de conjurer le mauvais sort.
— Alors il faut qu'il voie l'escalier.
Ils ouvrent la porte de chêne. Derrière, l'escalier n'est plus une construction humaine. Les marches sont taillées dans la roche vive, irrégulières, cyclopéennes, et elles descendent en spirale dans une obscurité si profonde que la lumière de la lampe de Célestin s'y perd comme une étoile filante dans un ciel d'encre.
— L'escalier des morts, dit le vieux gardien. On l'appelle comme ça depuis avant la mémoire. Les Templiers l'ont utilisé. Les Bourguignons l'ont défendu. Les canonniers de Louis XIV y ont caché leur poudre. Et nous, nous le gardons.
Émile pose la main sur la pierre. Elle est froide, mais il sent quelque chose à travers — une vibration, ténue comme un pouls fiévreux. Il connaît cette sensation. Il l'a sentie la fois précédente, quand il a marché vers la machine, quand ses jambes tremblaient et que la lumière verte remplissait le vide.
— Il y a quelque chose en dessous, dit-il. Quelque chose de vivant.
Le vieux gardien hoche la tête, presque soulagé.
— Tu le sens. Bon. Nous pensions que nous étions les seuls à le sentir encore.
Célestin descend l'escalier d'une dizaine de marches, puis s'arrête devant un renfoncement ménagé dans la paroi. Il y a là une niche plus profonde que les autres, et dans la niche, accrochée à un crochet de fer, une médaille de bronze patinée par le temps. Elle représente un puits stylisé, un anneau de pierre autour d'une ouverture sombre, et de chaque côté une main tendue, paume ouverte, comme pour retenir ou pour offrir.
— Les pèlerins du fond portaient ça, dit Célestin en la décrochant. Autrefois, ils étaient des centaines. Ils passaient leur vie dans les galeries, à entretenir les murs, à colmater les fissures, à parfois sceller des portes que personne ne devait ouvrir.
— Sceller des portes pour quoi ?
Célestin le regarde, et dans la lumière de la lampe, ses yeux semblent avoir la couleur de la terre après la pluie.
— Pour empêcher que l'eau ne vienne.
Il y a une pause, un silence dans lequel la vibration sous les pieds d'Émile se fait plus insistante.
— Autrefois, avant les Templiers, raconte Célestin, cette région n'était pas un champ de bataille. C'était un marais. Les hommes ont combattu l'eau pendant des générations pour construire les villes, les routes, les fermes. Mais l'eau n'a jamais disparu. Elle a seulement trouvé son chemin en dessous. Elle circule dans des rivières qu'aucune carte ne montre, dans des nappes si profondes que les puits n'y atteignent pas.
Le vieux gardien s'avance, parlant à voix basse comme s'il craignait d'être entendu par la roche.
— Il existe des portes, dans le fond. Des portes naturelles, des failles que les anciens ont appris à maintenir fermées. Tant qu'elles restent closes, l'eau reste où elle est. Mais si la terre bouge, si une explosion trop proche ébranle la structure, une porte peut céder. Et alors l'eau monte.
Émile comprend soudain ce qu'il essaie de dire. Il a vu les marais dans la plaine, les fossés inondés, les boyaux où l'on patauge dans la boue jusqu'à la taille. Toute la guerre se déroule dans un terrain qui ne devrait pas être sec.
— Les mines, dit-il. Nos mines, leurs mines. Nous affaiblissons le terrain.
— Toutes les armées du monde peuvent creuser pendant cent ans, dit Célestin, et elles ne feront qu'égratigner la surface. Mais il y a des endroits où la terre est mince. Où une seule explosion bien placée peut ouvrir ce qui ne doit pas l'être.
Il tend la médaille à Émile. Le bronze est lourd dans la paume, plus lourd qu'il ne devrait être, comme s'il contenait un cœur de plomb.
— Nous avons vu la lumière, il y a trois nuits, dit le vieux gardien. La même lumière verte que tu décris. Elle est montée du puits à l'est — le puits qu'on dit maudit, celui où les soldats ont jeté les corps avant même que la guerre commence.
Émile serre la médaille. Le crochet à sa base est incurvé, précis, conçu pour s'accrocher à une margelle.
— Le puits de la ferme de l'Anglais ? Celui qui s'est effondré la semaine dernière ?
Célestin hoche la tête.
— Hill 60 s'affaisse. Nous avons mesuré le mouvement de la voûte. Elle descend de deux centimètres par semaine. À ce rythme, dans un mois, la porte principale — la porte des eaux — ne sera plus qu'à quelques mètres d'une fracture que les obus ont ouverte profond dans la couche.
Un grondement sourd parcourt la roche dans laquelle ils se tiennent. Émile tressaille. Le moine non.
— La terre a bougé, dit un gardien. Elle nous prévient.
— Ou elle se prépare, dit l'autre.
Célestin pose la main sur l'épaule d'Émile.
— Si l'eau monte, elle noiera les tunnels. Tous les tunnels. Les nôtres, les leurs. Elle nettoiera ce qui reste en dessous. Mais elle prendra aussi des vies. Les équipes de sapeurs qui travaillent à l'aveugle, les blessés qui croisent sous terre, les hommes qui se cachent dans les carrières pour échapper aux bombardements.
Les pèlerins du fond, les anciens gardiens des tunnels préchrétiens de la région, considéraient l'eau comme une purification, Émile le comprend dans leur silence. Ils ne savent plus s'ils doivent la retenir ou l'accueillir.
— Pourquoi me montrer tout ça ? demande-t-il. Je ne suis qu'un soldat. Un cartographe, maintenant.
Célestin le regarde avec une lueur que la lampe ne peut expliquer.
— Tu as arrêté la machine sous le champ de bataille. Tu as tenu la liste des disparus entre tes mains. Tu portes le nom de ton frère sur ta peau. Tu es déjà un pèlerin. Tu ne l'as simplement pas encore accepté.
Le grondement revient, plus fort. Cette fois, même les gardiens échangent un regard inquiet. La poussière se détache de la voûte comme une pluie fine.
— Viens, dit Célestin en remontant l'escalier. Il faut voir le puits avant que la nuit ne tombe.
La surface les accueille avec le fracas d'un obus qui explose à deux cents mètres. Les gardiens se couvrent instinctivement ; Émile regarde vers l'est, vers le cratère géant qui marque l'emplacement de l'ancienne ferme. Personne n'y va plus, pas même les rats.
Célestin marche vers le cratère sans hésiter. Émile le suit, les mains vides à l'exception de la médaille qu'il porte au cou, le crochet tourné vers sa poitrine.
Ils arrivent au bord de la cavité. L'obus de la semaine dernière a ouvert une faille dans la paroi est, et de cette faille monte une lueur.
Elle est verte.
Émile la reconnaît. Il la connaît depuis la chambre des machines, depuis le regard de Karl avant de disparaître, depuis le silence qui avait suivi l'écroulement du pilier.
Elle monte du trou comme une respiration, pulsant avec un rythme lent, régulier, presque paisible.
Célestin s'agenouille près de la fissure et pose sa paume sur la pierre. Il murmure quelque chose qu'Émile ne distingue pas, et la lumière pulse plus fort, comme si elle répondait.
— Il y a trois jours, dit le moine en se relevant, la lumière ne montait que dans la nuit. Maintenant elle est visible en plein jour. Le mur se dégrade.
Il se tourne vers Émile, et pour la première fois, le moine semble vraiment effrayé.
— La porte des eaux ne cédera pas. Pas toute seule. Mais si quelqu'un la frappe de l'extérieur — si un homme ou une machine atteint son point de bascule — elle ouvrira. Et ce qui attend derrière ne fera aucune différence entre les uniformes.
Émile baisse les yeux vers la médaille. Le crochet, la margelle, le puits. Il comprend maintenant.
Magritte voudra qu'il l'aide à retrouver le corps de son cousin Paul. Elle a les cartes. Il a le passage.
Mais ce moine — cet homme qui vit selon une règle plus vieille que la guerre — lui confie maintenant autre chose. Pas une mission. Une promesse.
— Si vous me montrez où elle se trouve, dit-il, je ne sais pas ce que je pourrai faire.
Célestin secoue la tête.
— Tu sais déjà. Tu l'as toujours su.
Il pose la main sur l'épaule d'Émile, comme il l'a fait dans l'escalier, et sa voix se fait à peine audible.
— Le puits de la ferme de l'Anglais s'ouvre sur la porte des eaux. Et quelqu'un, cette nuit, croit jeter un colis dans une tombe. Mais ce colis est marqué du sceau d'un régiment qu'on dit dissous.
La lumière verte pulse une fois, deux fois. Émile sent quelque chose bouger sous ses pieds — du gravier qui glisse, de la roche qui cède un peu plus.
— Qui ? demande-t-il.
— Deux hommes. Deux déserteurs du génie français. Ils opèrent pour un officier tombé — ou prétendument tombé — qui leur a promis de leur éviter le peloton.
Émile sent son sang se glacer dans ses veines.
— Moreau.
Célestin ne confirme pas. Il ne nie pas.
— Il faut rentrer, dit le moine en tournant le dos au cratère. Avant qu'on ne vous voie ici.
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