La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 34: The Second Machine
L’odeur de la craie humide, du cordite et de la sueur imprégnait le tunnel comme une incantation. Émile avançait courbé sous les poutres basses, les mains glissant sur les parois suintantes. Le capitaine anglais qui le précédait, un certain Hardwick, s’arrêta et se retourna, sa lampe dessinant des ombres sur son visage osseux.
« Sergent-chef Marchand. Vous avez vu ce genre de construction avant, n’est-ce pas ? »
Émile observa les blocs de pierre qui s’alignaient au-delà de l’excavation anglaise. Ils n’étaient pas taillés par des sapeurs de 1916. Les joints étaient nets, réguliers, sans mortier visible, comme si la roche elle-même avait consenti à se séparer pour former un passage. Cette maçonnerie ancienne lui parlait une langue qu’il commençait à reconnaître.
« Oui, monsieur. En dessous de Notre-Dame de Lorette. Et sous le saillant de Fricourt. » Il respirait court, les côtes encore douloureuses de l’ambuscade des déserteurs. « C’est la même main qui a bâti tout ça. Une main qui ne portait pas d’uniforme. »
Hardwick grimaça. Il avait la réputation de ne pas aimer les alliés qui en savaient trop. Mais l’ordre venait d’en haut — d’un colonel qui avait reçu la note d’un major Bryce, récemment promu, et que le nom Marchand faisait autorité depuis l’affaire du tunnel franco-allemand. On lui avait donné accès aux opérations de contre-minage de la crête de Vimy.
Ils débouchèrent dans une galerie plus large, soutenue par des étais métalliques anglais, mais dont le fond révélait une ouverture sombre à peine plus grande qu’un homme. Le capitaine s’arrêta net et pointa sa torche.
« C’est notre forage de reconnaissance. Les équipes ont arrêté de creuser à cet endroit quand elles ont trouvé ce… vide. » Il hésita, cherchant un mot. « Ils disent que le sol sonne creux sur une surface immense. Comme si on marchait sur un toit. »
Émile s’accroupit près de l’ouverture. Il passa la main dans le courant d’air qui s’en échappait — froid, sec, chargé d’une odeur minérale ancienne. Il sortit la médaille de bronze de sa poche. Elle était encore tiède contre sa poitrine. Il la tint devant l’orifice.
La lumière verte qui filtrait par en dessous sembla ralentir une seconde, comme un cœur qui hésite.
« Il faut descendre, » dit-il.
Hardwick secoua la tête. « Impossible. On n’a pas d’échelles assez longues et les parois sont instables. »
« Laissez-moi faire. » Émile retira sa vareuse et commença à nouer une corde à un piton planté dans le sol. « Je suis habitué aux puits. Dans le Pas-de-Calais, on descendait à cent mètres avec moins que ça. »
Le capitaine leva un sourcil, mais l’ordre qu’il avait reçu était clair : ne pas entraver le sergent-chef français, quoi qu’il décide. Il fit signe à deux de ses hommes de tenir la corde.
Émile se glissa dans l’ouverture. La descente fut courte — peut-être six mètres — et il atterrit sur une surface de pierre sèche et régulière. Quand il leva sa lampe, il retint son souffle.
La citerne était vaste. Plus vaste que la nef d’une cathédrale. Des colonnes massives s’élevaient dans la pénombre, couvertes de reliefs géométriques qui semblaient décrire des rivières, des vagues, des pluies. À ses pieds, un sol strié de canaux d’irrigation desséchés convergeait vers un bassin central, vide depuis des siècles. Mais ce n’était pas l’architecture qui l’avait figé.
Dans la lumière de sa lampe, au centre de la citerne, se dressait une silhouette de fer et de cuivre. Haute de trois mètres, adossée à un massif taillé dans la roche vivante, la machine reposait comme un dieu endormi. Et pourtant, elle différait de celle qu’il avait vue sous la colline. Celle-ci était incomplète. Des plaques de blindage manquaient, laissant voir des entrailles de roues dentées, de cylindres et de tubes de cuivre encore brillants d’avoir été polis récemment. Des plaques de fonte neuves s’appuyaient contre sa base. Des outils — des râteaux, des pelles, des niveaux à bulle anglais et allemands — étaient empilés avec soin le long du mur.
Il n’était pas seul à l’avoir trouvée. L’autre armée l’avait trouvée aussi. Et ils avaient travaillé dessus. Ensemble.
Il fit trois pas vers la machine. À son pied, une boîte métallique, un coffre de campagne en bois doublé de tôle, portait une serrure ouverte. Émile s’agenouilla et souleva le couvercle.
Des lettres. Des dizaines de lettres, rangées en liasses propres, attachées avec des ficelles différentes. Il en prit une. L’encre était allemande — la graphie pointue des officiers prussiens. Datée du 14 mars 1916.
« Mein lieber Kollege Barrow »
Émile déplia la lettre lentement. Il lut par-dessus sa lampe, les mots allemands maladroits dans son esprit, mais leur sens trop clair. L’ingénieur allemand écrivait à son homologue anglais. Il lui parlait d’une virole brisée, de la pression exercée sur une vanne, de la façon dont il avait osé prélever une pièce d’un autre mécanisme au risque de se faire prendre.
« Nous sommes deux à tenir le même mur, écrivait-il, et nous ne pouvons même pas nous serrer la main. Mais si je tombe, je veux que vous sachiez que j’ai essayé de le garder entier. »
Il prit une seconde lettre, écrite en anglais celle-ci, d’une écriture ronde et appliquée. Elle répondait à la première.
« Cher Fuchs, votre solution pour la clavette fonctionne. Nous avons remonté la cage de l’aiguille. Mon capitaine veut que nous posions des charges pour détruire l’ensemble, mais je lui ai dit que la roche était trop instable. Je sais que vous comprenez. Je sais que vous mentez aussi. Quand cette guerre sera finie, je vous dois une bière. Barrow. »
Émile laissa retomber la lettre entre ses doigts. Il comprenait maintenant ce que les frères de la chapelle avaient tenté de lui expliquer avec leurs paraboles et leurs symboles. Sous la guerre des hommes, il y avait une autre guerre — ou plutôt, une autre garde. Des hommes des deux côtés qui protégeaient la même porte. Qui s’écrivaient en secret comme des conspirateurs, non pour gagner la guerre, mais pour ne pas la perdre entièrement.
Il parcourut encore deux lettres. L’une mentionnait « le vide sous le piano », une autre « la femme bleue que les deux armées ont vue dans les galeries de 1915 ». L’une d’elles, datée du 2 avril, portait un nom qui le fit frémir : Moreau. « Le Français du 2e génie vient à la surface. Il vend notre emplacement. Méfiez-vous de lui, Barrow. Il parle de détruire ce que nous gardons. Je ne sais pas pour qui il travaille vraiment. »
Le café refroidit dans la gorge d’Émile. Moreau. Il n’était pas mort. Il n’avait jamais cessé de prolonger ses tentacules. Et des deux côtés de la ligne, il y avait des hommes qui avaient compris ce qu’il était.
Il se releva. La machine étendait ses bras de cuivre vers le bassin central, comme une femme tendue vers un enfant qu’elle ne peut pas atteindre. Elle n’était pas terminée. Mais ils l’avaient alimentée — les deux camps, en secret, se passant des outils et des pièces par-dessus la frontière invisible de la craie. Elle ne puiserait plus l’eau du bassin. Elle avait besoin de la chose qu’elle devait contenir sous la mer de calcaire. Et il avait entre les mains le seul dispositif capable de la commander.
Il dégagea une cavité dans la paroi est de la machine, derrière une plaque mal ajustée. Trois mâchoires de bronze y convergeaient, comme une main ouverte attendant qu’on y place une offrande. Il sortit la médaille de bronze, la tourna une dernière fois dans ses doigts. Le crochet qu’elle portait, l’anneau brisé, s’emboîta parfaitement dans l’axe central des mâchoires. Un déclic sourd. Il retira le bras. La plaque se referma avec un bruit d’aspiration, sans trace.
Il ne l’avait pas détruite. Il avait scellé son cœur verrouillé.
Quand il remonta, la lampe d’Hardwick le cueillit comme un phare. Le capitaine anglais eut un mouvement de recul devant son expression.
« Alors ? »
« C’est une citerne. » La voix d’Émile était calme. « Il n’y a rien qu’on doive détruire. Il y a une machine, toutefois. » Il baissa les yeux vers sa main vide. « On l’a neutralisée. Mais il faut garder l’accès fermé. Personne ne doit descendre d’ici. »
Hardwick ne posa pas plus de questions. Émile le comprit en voyant ses yeux — cet homme n’avait pas ordonné le forage par hasard. Lui aussi cherchait depuis longtemps. Mais il hocha la tête.
Deux jours plus tard, dans une cahute de chemin de fer près de Bruay, Émile retrouva le major Bryce autour d’une table de fortune chargée de cartes et de thé froid. L’Écossais le dévisagea un long moment avant de parler.
« On a reçu le rapport des officiers anglais. Le capitaine Hardwick dit que vous avez fermé une vanne sous la colline. » Il poussa une assiette de biscuits vers lui. « Et les nôtres confirment qu’un officier allemand a transmis la même demande par les lignes de trêve. « Ne pas ouvrir le puits de Vimy. » Signé Fuchs. »
Émile caressa le creux où la médaille avait battu contre son cœur. L’endroit semblait mort maintenant, muet. Mais sous la crête, quelque chose attendait derrière une porte qu’il venait de verrouiller.
« Les Allemands mouillent aussi, » murmura-t-il. « Leurs ingénieurs, leurs sapeurs, les hommes de la machine — ils veulent la même chose que nous. »
Bryce le regarda d’un air sombre. Le thé refroidissait entre eux.
« Un armistice, » dit lentement Bryce, les trois syllabes un peu hésitantes, « pour une semaine. Pour un mois. Sur le front nord, rien que nous. Et eux, quoi qu’ils se racontent — on cessera de creuser vers ce qui est là-dessous. On se contentera de le surveiller. »
« Ce n’est pas assez », dit Émile.
Bryce força un sourire. « Non. Mais c’est un début. » Il avala une gorgée de thé. « Vous voulez que je vous écrive le brouillon ? » demanda-t-il avec une ironie amère. « Un major qui demande à deux empires de respecter un pacte signé par des morts. Ça fera peut-être rire les attachés militaires. Mais je le ferai. Parce que j’ai vu ce qui sort du sol, moi aussi. »
Émile baissa la tête. La liste des disparus était encore cachée au fond de sa poche, sous sa tunique, contre son cœur. Antoine. Paul. Barrow. Fuchs. Tous ceux qui avaient disparu sous la glaise, pas parce qu’ils avaient fui, mais parce qu’ils avaient creusé trop loin et trouvé ce qu’on ne devait pas trouver.
« Envoyez la lettre, » dit-il. « Je signerai à côté. »
La pluie battit la tôle de la cahute pendant un long moment. On n’entendait plus les canons — pas encore une trêve, si des canons restaient silencieux, après quatre cents jours de tonnerre. Les hommes sur les fils barbelés n’avaient pas encore compris que le sol sous leurs pieds venait de changer de maître.
Mais la machine dormait. Court-circuitée par une clé de bronze que les frères lui avaient enseignée à porter sans la comprendre. Et quelque part, sous la mer de craie, les eaux dormaient encore. Pour combien de temps ? Émile ne voulait pas le savoir.
Il se leva, saisit une pelle dans le coin de la cahute, et marcha vers la sortie. La pluie le frappa comme une bénédiction. Il fallait encore vérifier les chantiers du secteur, inspecter les puits, les galeries, les citernes. Le monde n’attendait pas les légendes. Il attendait que des hommes tiennent la ligne.
Sous la terre, le silence était vaste et attentif, comme une bête qui respire en retenant son souffle.
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