La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 35: The Wall
La roche explosait en éclats brûlants. Émile se jeta contre la paroi de la galerie, les mains plaquées sur ses oreilles, le souffle coupé par le souffle de l'explosion. Des gravats et de la poussière blanche roulaient dans l'air, mêlés à une fumée âcre qui piquait les yeux.
— Ils sont là ! cria Bryce, invisible dans le nuage.
Une section de la muraille ancienne, là où les sapeurs britanniques avaient consolidé le passage vers le grand puits, venait de voler en éclats. À travers la brèche, des ombres casquées s'engouffraient : la contre-mine allemande avait frappé au moment précis où l'opération allait commencer. Émile sortit son pistolet, tira deux fois dans la direction des silhouettes. Un cri étouffé répondit, mais ils continuaient d'avancer.
— Félix, replie-toi ! Le gros mineur wallon était au plus près de la brèche, brandissant sa pelle comme une arme primitive. Il frappa le premier Allemand qui franchissait l'ouverture, l'envoyant rouler sur le dos. Mais un second surgit, un couteau à la main. Le mouvement fut rapide, aveugle au milieu de la poussière. Félix hurla, sa main gauche lâchant la pelle, le bras tailladé jusqu'à l'os.
Émile courut vers lui, saisit le poignet de Félix, le tira en arrière. Le sang coulait abondamment, sombre sur la pierre claire. Bryce tirait à son tour, forçant les Allemands à se jeter à couvert derrière un bloc effondré.
— Il faut fermer le passage ! hurla Bryce. La vanne de sécurité !
Émile la vit : un levier de fer rouillé encastré dans le mur, à trois mètres de la brèche. Au-dessus, une plaque de fonte indiquait en caractères anciens un avertissement que personne ne lisait plus : *Ne t'approche point de l'eau qui dort.* Un tire-fond massif, la cheville qui détachait un bouchon de mortier-ciment. Si on la tirait, le plafond au-dessus de la galerie s'effondrerait, scellant la chambre pour toujours.
— Par ici ! cria Émile aux deux soldats britanniques qui couvraient Bryce. Aidez-moi à porter Félix !
Le Wallon pesait le triple d'Émile. Ses jambes tremblaient, mais il essayait de marcher. Le sang coulait entre ses doigts serrés sur sa blessure. Le poignet d'Émile se tendait sous le poids, ses pieds glissaient sur les gravats. Derrière eux, les Allemands reprenaient leur progression — deux, puis trois, peut-être quatre.
— Tire la cheville ! ordonna Bryce à Émile. Ils peuvent couper notre retraite !
Émile hésita. Si le plafond s'effondrait au-dessus de la chambre, la voûte ancienne pourrait céder elle aussi. Le puits était déjà fragile — la porte des eaux ne tenait que par un miracle de patience séculaire. Mais les Allemands étaient presque à portée de pistolet.
— Je la tiens ! Félix, accroche-toi à Bryce.
Il lâcha le bras de Félix, se précipita vers le levier. Sa main saisit le métal froid, rugueux sous ses gants humides. Il tira. Le levier résista, puis céda avec un grincement horriblement long. Des fissures coururent dans la maçonnerie, un grondement sourd s'éleva. Le plafond commença à bouger, non pas à s'effondrer, mais à glisser — un système de contre-poids, une mécanique oubliée depuis des siècles. La dalle entière pivotait sur un axe invisible, ouvrant le sol sous leurs pieds.
— Émile ! Le cri de Félix vint de loin. Mais Émile sentit le sol se dérober sous lui, et il tomba.
Il tomba longtemps. Les parois de pierre défilaient, lisses comme du verre, polies par des siècles ou des mains. Il toucha l'eau avant de s'y attendre, un choc qui lui coupa le souffle dans une eau d'une froideur surnaturelle, un noir total. Il remonta à la surface, crachant, les oreilles bruissantes, et entendit d'autres éclaboussures : les deux Allemands étaient tombés avec lui, entraînés par la même trappe. Ils se débattaient à quelques mètres, la panique dans la voix.
L'eau se calma. Émile reprit son souffle et leva la tête. La trappe s'était refermée au-dessus — il n'y avait aucune lumière, aucune fissure. Mais l'obscurité n'était pas complète. Une lueur verte montait d'en bas, reflétée sur les parois de la grotte immense dans laquelle il flottait.
Et il la vit.
Au milieu de l'eau, émergeant d'un lac noir comme de l'encre, une tour se dressait. Noire elle aussi, ouverte au sommet comme une fleur de pierre pétrifiée en plein geste, taillée dans une matière qu'il ne connaissait pas — ni le calcaire, ni le granit. Un obélisque sacré, une épine dorsale d'une ville engloutie dont les contours se devinaient à peine sous la surface. Des ruines s'étendaient au fond, des pans de murs et des combles effondrées.
Un des Allemands cria quelque chose dans sa langue, un appel étouffé par l'écho de la voûte. L'autre nageait vers Émile, la silhouette découpée contre la lueur verte. Arrivé à trois mètres, il s'arrêta, flottant, son pistolet détrempé à la main, inutile. Il regarda Émile, puis tourna la tête vers la spire noire. Le silence retomba entre eux, seulement coupé par le clapotis de leurs mouvements.
Émile sentit le froid pénétrer ses os, mais il ne détacha pas son regard de la tour. Au fond de la ville engloutie, quelque chose s'était allumé — une pulsation lente, ou simplement le reflet de la lueur verte sur les eaux anciennes. Il ne savait pas lequel. Mais il savait que ce n'était pas la fin du voyage.
C'était le cœur.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.