La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 36: The Heart
L’eau était plus froide qu’elle n’en avait l’air. Émile sentit le froid traverser ses bottes, remonter le long de ses mollets, puis lui mordre la poitrine lorsqu’il s’engagea dans le lac sombre qui entourait la tour noire. Le clapotis de ses mouvements se perdait dans l’immensité de la caverne, avalé par les ténèbres et le silence des ruines englouties autour de lui.
Le soldat allemand marchait à quelques mètres sur sa gauche. Il avait retiré son casque et son ceinturon, comme pour alléger sa progression. Il s’appelait Werner, avait-il dit. Mineur dans la Ruhr avant la guerre. Cela faisait de lui presque un frère.
— Plus profond, dit Werner en allemand, d’une voix qui portait étrangement sur l’eau.
Émile comprit. Il n’avait pas besoin de traduire les mots : il voyait la pente du fond rocheux s’incliner devant eux, il la sentait sous ses pieds. Ils étaient des hommes de la terre, tous les deux. Ils savaient marcher dans le ventre du monde.
La tour se dressait à une cinquantaine de mètres du bord. De près, elle révélait ce que la distance avait dissimulé : elle n’était pas un simple monolithe émergeant des eaux. On avait extrait la pierre autour d’elle, la dégageant de la masse de la caverne pour en faire une sculpture verticale, une aiguille d’obsidienne lisse. À la lueur verte qui montait d’elle, Émile vit le lac autour de sa base — plus profond, presque un gouffre — et, dans le noir, les traces de rampes taillées dans la pierre.
Il posa la main sur la surface. Elle était tiède.
— Regarde, dit Werner.
La lumière verte collait aux reliefs gravés dans la pierre, traçant des lettres anciennes, à peine perceptibles sous la croissance cristallisée. Émile approcha son visage. Le texte était régulier, gravé avec une précision qui impressionnait même ses doigts de mineur. Il n’en connaissait pas la langue, mais certaines formes étaient familières. Des caractères qu’il avait vus dans les mémoires du père Célestin. Un mot se répétait, reconnaissable comme l’idée de l’eau, ou du puits — ou du recommencement.
Werner sortit une lampe torche de sa poche, la fit jouer sur les lettres. Il les étudia en silence, les lèvres remuant à peine, jusqu’à ce qu’il prononce, dans un français presque propre :
— *Quand les saisons oublieront, le puits s’élèvera.*
Émile se retourna vers lui.
— Tu lis ça ?
— En partie. Certains de nos officiers les font copier. Ceux qui savent. C’est une promesse de reddition. Le puits est une porte : celle qui garde le vrai commencement.
Émile ne regarda pas la tour. Pas tout de suite. Il regarda la caverne autour de lui, l’étendue d’eau noire, les bâtiments noyés qui s’étiraient sous la surface. Une ville entière, ensevelie avant l’histoire que les cartes racontaient. La nappe entière d’eau — le système entier que les machines contrôlaient, actionnaient, vénèraient peut-être — n’était qu’une serrure.
La machine sous Vimy. Celle qu’il avait scellée avec le médaillon n’était qu’un verrou supplémentaire. Que verrouillaient-ils tous ?
Il recula dans l’eau.
Son sac était resté au bord, enroulé dans son poncho trempé. Il l’avait presque abandonné. Mais quand il regagna la rive à grands pas dans l’eau et le dénoua, le bronze était là — non pas celui qu’il avait scellé dans la machine, mais celui que Frère Célestin lui avait donné, différent par la taille et la gravure, trop grand pour une main d’homme ordinaire.
Werner le rejoignit, posa sa lampe sur le sol.
— Qu’est-ce que tu tiens ?
— Une clé. Je crois.
Ils retournèrent dans l’eau, ensemble cette fois, comme des nageurs silencieux dans le ventre de la terre. Werner surnageait plus difficilement, son épaule droite raidie par la blessure, mais il n’émit aucune plainte. Quand ils atteignirent la base de la tour, Émile chercha du regard entre les anciennes arêtes de la pierre.
Un emplacement.
L’espace était cubique, aux coins arrondis, inséré dans la roche comme une cassette en attente. Le médailleton en bronze entra sans effort, se calant avec un petit déclic sourd. Émile prit une inspiration.
— Il tourne à gauche, murmura Werner. Contre le sens de l’eau.
Émile tordit le médaillon vers la gauche.
Rien, d’abord. Puis la lumière verte changea : elle sembla quitter la tour et se répandre sur le lac, le traversant comme un organisme éveillé. Émile sentit l’eau autour de ses jambes se retirer — d’abord lentement, comme un reflux patient. Puis le courant s’accéléra ; l’eau commença à dévaler vers des ouvertures invisibles entre les ruines noyées, des bouches béantes que personne n’avait deviné sous la surface lisse.
Ils restèrent debout dans l’eau qui baissait jusqu’à leurs chevilles, puis jusqu’à leurs semelles, enfin complètement sèche.
La tour se dressait devant eux, nue, et dans sa base un escalier spiralait en s’enfonçant sous la ligne d’eau refluée, jusqu’à un palier étroit où la pierre lisse cédait la place à une niche.
Émile monta. Il sortit de sa poche intérieure la petite statue de la Vierge bleue, intacts depuis qu’il l’avait récupérée dans le sous-sol d’Arras. Il la posa dans la niche, où elle prenait place exactement. Un instant, la lumière verte parut émaner d’elle ; puis elle s’éteignit, et l’obscurité tomba sur la caverne comme une chape.
Le silence s’installa.
Par-dessus lui, à travers des kilomètres de roche, le roulement sourd des canons reprit. L’artillerie. La guerre.
Elle n’avait pas cessé d’exister.
— Par là, dit Émile, indiquant l’escalier.
Werner le suivit. Au-dessus d’eux, le monde les attendait. Mais ce qui comptait, ils l’avaient vu.
Le cœur du monde était sous leurs pieds.
Et il respirait encore.
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