La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 37: The Last Orders
L’air sentait la craie, la poudre et le sang. Émile émergea de la cheminée d’aération comme un noyé qui revient à la surface, la main encore crispée sur la paroi humide. Autour de lui, le boyau était méconnaissable : des brancardiers couraient dans les deux sens, des officiers hurlaient des ordres que le grondement de l’artillerie avalait aussitôt.
Il chercha Bryce des yeux. Il le trouva adossé à un sac de sable éventré, le visage gris, une main pressée contre son flanc droit d’où s’échappait une tache sombre qui s’élargissait. Ses jambes étaient étendues, raides, et il tenait un carnet de l’autre main.
— Marchand. Vous êtes vivant.
Bryce toussa. Un filet de sang coula au coin de ses lèvres.
— Écoutez-moi. J’ai reçu un message des sapeurs allemands. Une lettre. Ils ont un traité. Un véritable traité, signé par leurs officiers du génie. Ils veulent une rencontre à l’entrée du puits de Vimy.
Émile s’accroupit, posa la médaille de bronze contre sa poitrine, et vérifia la blessure. L’étoffe était trempée.
— Vous ne pouvez pas y aller, mon commandant.
— Je n’y vais pas. Vous y allez. Mais d’abord, il faut un ordre. Verbal. Formel. Je n’ai pas le grade pour signer un cessez-le-feu. Le capitaine Beaumont est mort à l’aube.
Il tendit le carnet. Une plume encore attachée par un lacet de cuir pendait de la reliure.
— Prenez-le. Le sceau du capitaine est dans sa poche. C’est tout ce qui nous reste d’autorité. Les sous-officiers obéiront si l’ordre est écrit, tamponné. Ils obéissent à l’encre, pas à la vérité.
Émile hésita. Puis une détonation sourde déchira l’air. Le sol trembla. À quarante mètres d’eux, l’entrée du boyau s’effondra dans un nuage blanc de craie pulvérisée, et des cris montèrent. Bryce ferma les yeux un instant, les rouvrit.
— Ils ont compris. Les Allemands aussi. Ils savent que nous savons. Allez. Vite.
Émile arracha le sceau de la poche du capitaine, un petit cylindre de cuivre aux armes usées, et le glissa avec le carnet dans sa veste. Il tendit la main à Bryce, le souleva avec une force qu’il ne se connaissait plus. Les brancardiers accoururent, mais Émile les écarta d’un geste.
— Le poste de secours. Tout de suite.
— Non, dit Bryce. Pas avant que vous ayez signé. Une heure. Ils ne tiendront pas une heure sans un ordre écrit.
Émile marcha, le corps de Bryce lourd contre son épaule, à travers le chaos. Des hommes passaient, le visage noirci, les yeux fous. Un lieutenant le reconnut, cria quelque chose à propos des mines, des charges qui n’avaient pas sauté. Émile ne répondit pas. Il traîna Bryce jusqu’à un abri effondré dont il restait un mur et une planche, le déposa contre la planche, ouvrit le carnet.
Sa main tremblait. L’encre était sèche. Il écrivit, d’une écriture rapide, les mots que Bryce répéta entre deux râles :
« Ordre permanent. Toutes les opérations de minage cessent immédiatement sur la zone de Vimy et les secteurs adjacents. Aucune charge ne sera amorcée. Toutes les équipes se rassemblent à l’entrée du puits principal, sans armes, à midi. Une trêve locale est en vigueur, négociée entre les officiers du génie des deux camps. Obéir à cet ordre sous peine de cour martiale. Signé : capitaine Beaumont, commandement du génie. »
Il appuya le sceau contre une flamme de bougie qui vacillait dans un coin de l’abri, puis le pressa sur le papier. La cire tiède s’étala, rouge, irrégulière.
Bryce hocha la tête, à peine. Ses yeux se révulsaient déjà.
— Portez-le au poste de commandement. Signalez. Transmettez.
Émile replia le papier, le glissa dans sa poche de poitrine, puis souleva Bryce de nouveau. Il courut. Les tranchées défilaient, boue, bois éclatés, silhouettes accroupies. Le poste de secours était un trou creusé dans la craie, protégé par des sacs de terre, une croix blanche peinte sur une planche au-dessus de l’entrée.
Il y entra avec Bryce sur le dos. Deux médecins militaires levèrent la tête. Puis soudain, Émile vit la scène qu’il ne s’attendait pas à voir : des lits de camp alignés, et sur ces lits, des hommes en uniforme gris, feldgrau. Des casques allemands, posés au pied des couchettes. Un infirmier à tête ronde, le brassard de la Croix-Rouge sur le bras, passait de lit en lit, indifférent aux couleurs des uniformes.
Émile s’arrêta net.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
Un médecin français, la barbe hirsute, le regarda d’un air épuisé.
— Le mur vert s’est effondré après le bombardement. Le boyau de liaison est ouvert entre nos lignes et les leurs. Ils ont ramené leurs blessés ici. Les brancardiers ont cessé de faire la différence, alors nous aussi.
Bryce gémit doucement entre les bras d’Émile. Le médecin le fit s’allonger sur une table, ouvrit sa veste, révéla la plaie. Émile regarda une seconde, puis se retourna. Il ne pouvait pas rester.
En ressortant, il croisa un brancardier britannique qui traînait un cadavre. Derrière lui, une file de prisonniers allemands, les mains levées, passait entre deux rangées de soldats français. Personne ne tirait. Personne ne criait. Les mains levées retombaient, épuisées, mais les visages n’étaient pas des visages de vaincus. Ils regardaient le sol, et ils marchaient.
Émile remonta vers le poste de commandement, le papier du sceau plaqué contre sa poitrine comme un bouclier.
En chemin, il vit un officier français qui pointait un pistolet sur un soldat allemand. Il s’interposa, sortit le papier, le déplia.
— Ordre signé du capitaine. Toutes les mines cessent. Tous les tirs cessent.
L’officier baissa son arme lentement. Son regard passa du papier au visage d’Émile, puis aux ruines fumantes à l’horizon. Il remit le pistolet à l’étui, hocha la tête, et se retourna vers ses hommes en criant des ordres que la craie avala.
Émile continua. Il atteignit le poste de commandement, un abri à moitié enterré, et transmit l’ordre à un lieutenant frénétique qui le déchiffra, le relut, puis le fit copier. Des signaleurs s’activèrent sur les appareils à lampes, et l’alpha muré commença de voyager le long des lignes.
Au bout du boyau, une ombre bougea.
Émile reconnut la silhouette de Werner, le mineur allemand. Werner était sorti de la grotte par une autre issue, les mains vides, portant un blessé français sur l’épaule. Il tituba, posa le corps au sol, s’agenouilla une seconde, puis leva la tête. Leurs regards se croisèrent.
Werner sourit d’un sourire brisé.
— Le shaft est ouvert, dit-il en français approximatif. Partout. Tu as fait un grand trou.
Émile regarda derrière lui le ciel qui s’éclaircissait entre les fumées. Un oiseau, incroyablement, chantait dans les arbres morts du no man’s land.
Émile porta deux doigts à son front, un salut rapide, que Werner lui rendit.
Ils n’avaient plus besoin de parler.
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