Lumen Reads

La Terre Creuse des Flandres

Lire le chapitre 4: Voices

La nuit était une épaisseur humide, une couverture de boue et d'obscurité qui avalait les sons. Émile et Bryce avançaient en silence, courbés sous la toile de jute tendue entre les tranchées, leurs pas chuchotant dans la vase. Le cœur d'Émile battait un rythme plus lourd que ses semelles. Trois-deux-trois, trois-deux-trois. Il entendait encore le martèlement dans ses os.

Le boyau de mine était un trou noir craché par la terre, effondré en partie. Émile avait passé la journée à en cartographier chaque bosse, chaque fissure, au cas où il aurait besoin de s'y retrouver dans le noir complet. Il n'avait pas confié son plan à Félix, ni même à son équipe. Seulement à Bryce. Le Britannique avait cette manière de taire les questions, comme s'il en savait déjà trop.

Ils retirèrent les rondins et la terre tassée avec des gestes précis, presque tendres. La pierre taillée réapparut, lisse, anormalement lisse. Le mot LUXE se détachait à peine dans la lumière de la lanterne sourde, ces lettres comme griffées par un ongle géant. Émile y posa la paume. La pierre était légèrement tiède. Cela faisait des heures qu'elle était exposée à l'air, se dit-il. Mais dans sa poitrine, autre chose répondait.

— En bas, murmura Bryce.

Sa voix était à peine un souffle, mais elle sembla rouler dans le tunnel comme un caillou. Émile acquiesça et commença la descente. Le conduit n'était pas vertical, mais en pente douce, taillé comme une gigantesque vis. Les parois portaient les traces d'outils inconnus, des striures horizontales, régulières, comme les rides d'une mer pétrifiée.

Trente pas. Cinquante. La pente refusa de s'arrêter.

Bryce le suivait, un mètre derrière. Sa main effleura l'épaule d'Émile. Halte. Ils retinrent leur souffle.

Et les voix montèrent.

Pas des voix de la surface. Elles venaient d'en bas, d'un abîme sous leurs pieds, filtrées à travers des mètres de roche comme si elles traversaient une porte entrouverte. Une langue basse, gutturale. Allemand. Émile le savait parce qu'il passait des heures dans l'écoute des trouves, à reconnaître les accents ennemis. Mais ces voix n'avaient pas l'urgence ordinaire du front. Elles n'étaient ni tendues, ni surveillées. Elles conversaient. Deux hommes, peut-être plus, qui se racontaient quelque chose — une histoire, un souvenir — avec ce ton de conversation ordinaire qu'on n'entend jamais au combat.

Émile sentit son estomac se nouer. Les Allemands n'étaient pas dans un tunnel parallèle. Ces voix n'arrivaient pas de côté. Elles montaient de dessous.

Bryce lui agrippa le bras, le tira vers une niche dans la paroi. Le Britannique braqua sa lanterne vers le sol, et ils virent l'ouverture.

Un puits. Cylindrique, d'un diamètre d'environ deux mètres, taillé dans le même calcaire. Des encoches en échelle, parfaitement espacées, descendaient dans les ténèbres. Sur le bord, des marques fraîches : des rayures métalliques, comme celles que laisse une corde nouée ou un grappin. Émile s'accroupit, passa la main sur le rebord. La poussière qui le tapissait avait été brisée, piétinée. Récemment.

Il regarda Bryce, dont les yeux reflétaient la flamme vacillante.

— Ils sont passés ici, chuchota Émile. Pas par notre côté. Ils sont montés par cet endroit pour aller sous leurs lignes… ou sous les nôtres.

Bryce sortit son couteau et gratta la paroi intérieure du puits. La poussière qui en tomba était noire, grasse, mêlée de débris de charbon. Du charbon, ici, profond sous la craie ? Émile secoua la tête.

— Ce n'est pas un puit de mine. C'est un conduit de drainage. Ou quelque chose d'autre.

Les voix montèrent de nouveau, plus franches, comme si quelqu'un avait poussé une porte. Un rire. Brièvement, net. Émile compta les temps. Trois syllabes, pause, deux. Il saisit le coude de Bryce.

— Écoutez. Trois-deux-trois. C'est ce qu'on entendait sous notre abri.

— Ils cognent, dit Bryce.

— Non. Ils écoutent.

L'idée vint comme un coup de poing. Le martèlement n'était pas un signal qu'ils cherchaient. C'était une réponse. Quelqu'un, quelque part sous le champ de bataille, frappait selon un code pour savoir si l'autre côté était toujours là. Et maintenant, les voix. Les deux camps étaient connectés, non pas par les boyaux de mines creusés par les armées, mais par cette toile plus ancienne, creusée par quelqu'un d'autre.

Le rire allemand disparut, remplacé par un silence dense, qui leur parla davantage. Puis un bruit de pas réguliers, qui décrut. Ils montaient, eux aussi. Pas des pas humains ordinaires — trop cadencés, trop profonds, comme si la roche elle-même marchait.

Émile recula du bord. Son talon heurta quelque chose de métallique, qui tinta sur la pierre.

Le temps sembla se figer. Bryce plongea la main, mais Émile fut plus rapide. Il ramassa l'objet : un étui à cigarettes en laiton, ciselé, avec un éclat de saint Georges en relief. Au centre du couvercle, une croix de fer émaillée, entourée de feuilles de chêne.

De fabrication allemande.

Émile retourna l'objet, fit jouer le couvercle. À l'intérieur, quelques mégots froissés. Sur la face intérieure, des initiales gravées à la pointe fine : L.K.

— Ils étaient là, souffla Émile. Par ici. Sur notre sol, dans notre réseau.

Bryce prit l'étui, le soupesa, le rendit sans commentaire. Émile le glissa dans la poche de sa veste, contre sa poitrine. Une marque. Une preuve. Mais preuve de quoi ? D'une patrouille allemande assez confiante pour descendre dans un réseau non surveillé ? Ou d'une autre présence, arrivée d'en dessous pour faire la jonction ?

Les pas cessèrent. Le silence du puits devint une bouche ouverte.

— Il faut remonter, dit Bryce. Si une patrouille ennemie est passée par ici, ils ont dû entrer par un endroit de nos lignes. Quelqu'un connaît ce passage.

Émile hocha la tête, mais son regard restait fixé dans les ténèbres du puits. Quelque chose brillait très loin en bas, un éclat de lumière réfléchie, comme une eau remuée. Ou comme le reflet d'une lanterne, déjà en mouvement.

Il compta les pulsations de son cœur. Une, deux, trois.

En bas, un premier coup répondit.

Deux.

Trois.

Émile se força à tourner le dos. Chaque pas de remontée était un arrachement. Quand ils dégagèrent le boyau de mine et respirèrent l'air glacé de la surface, il sentit l'étui contre son cœur, brûlant comme une braise. Cette nuit-là, il ne dormit pas. Il resta assis, le dos contre la paroi de terre, les yeux ouverts sur l'obscurité, écoutant la terre respire.

Une présence. Elle ne se cachait plus.

Le lendemain matin, lorsque son équipe commença à creuser l'emplacement des 600 kilos d'ammonal, Émile glissa la main dans sa poche. L'étui à cigarettes était tiède. Il ne le sortit pas. Dans sa tête, une phrase tournait en boucle, unie comme un coup de marteau :

Ils étaient là avant nous.

Et ils nous attendaient.