La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 5: The Deserter
La boue giclait sous les bottes d’Émile à chaque pelletée. La galerie sentait le craie mouillée et le souffle court des hommes. On creusait la chambre de mines sous la crête, à vingt mètres sous le sol, la terre plus dure que sous Verdun — calcaire et argile mêlés, qui collaient aux outils comme de la colle de poisson.
Le lieutenant Moreau avait donné l'ordre : quatre-vingt-seize heures pour poser les six cents kilos d'ammonal. Il en restait soixante-dix. Et chaque heure passée à creuser ce boyau neuf, Émile pensait aux galeries anciennes qu'il aurait pu emprunter — celles qui menaient sous les lignes allemandes sans qu'on ait à déplacer une seule pelletée de terre.
Il s'arrêta, la pioche en suspens.
Un son. Là, derrière la paroi de gauche. Un grattement. Pas le coup régulier des rats, pas le goutte-à-goutte de l'eau qui filtre à travers le calcaire. Un grattement *rythmé*. Trois coups. Puis deux. Puis trois.
Émile posa la pioche et colla son oreille contre la paroi. La terre étouffait presque tout, mais il sentait la vibration dans sa mâchoire. Quelque chose creusait de l'autre côté. Quelque chose de proche.
— Marchand ! cria la voix étouffée de Marcel depuis l'entrée de la chambre. On a capturé un Boche ! Il sortait d'un trou, là-bas, côté sud du boyau de soutien. Il est seul. Et il n'a plus toute sa tête, si tu vois ce que je veux dire.
—
Le prisonnier n'était pas un homme, c'était une loque.
Il était assis, adossé au mur de craie du boyau de communication, les mains liées derrière le dos avec du fil téléphonique. Sa tunique grise était déchirée, couverte d'une poussière blanchâtre qui n'avait rien à voir avec la boue de surface — une poudre fine, comme de la farine de pierre. Son casque manquait. Ses yeux étaient grands ouverts, fixes, et il remuait les lèvres sans s'arrêter, comme s'il récitait une prière en boucle.
Émile s'accroupit devant lui. Le sapper avait appris un peu d'allemand dans les mines de la Sarre, où son père avait travaillé jeune. Pas beaucoup. Mais assez pour comprendre.
— *Bist du verletzt ?* — Tu es blessé ?
Le prisonnier leva la tête. Il était jeune — dix-neuf ans, peut-être. Pas plus. Ses yeux étaient rouges, cernés de brun comme s'il n'avait pas dormi depuis des jours.
— *Die Stadt*, murmura-t-il. *Die Stadt unter uns.*
La ville. Sous nous.
Émile jeta un coup d'œil autour de lui. Le lieutenant Moreau n'était pas encore arrivé. Marcel avait envoyé un coureur le chercher. Autour d'eux, les sapeurs de l'escouade s'étaient arrêtés de creuser et regardaient le prisonnier comme on regarde un animal étrange échoué sur une plage.
— *Welche Stadt ?* demanda Émile lentement.
Le jeune Allemand renifla, puis se mit à parler — un flot rapide, brisé, dont Émile ne saisissait qu'une phrase sur trois. Mais il comprit l'essentiel.
Il y avait des galeries. Une *ancienne* ville — pas les tranchées, pas les tunnels militaires. Quelque chose de plus vieux, beaucoup plus vieux, un réseau qui passait *sous* les lignes françaises. Les Allemands l'avaient trouvé par accident il y avait trois semaines quand un de leurs tunnels de mine avait percé une paroi. Ils y avaient envoyé des patrouilles. Certains hommes n'étaient jamais revenus. Ceux qui revenaient parlaient de salles plus grandes que des cathédrales. De fresques. D'une lueur qui venait de nulle part.
Et puis le jeune homme s'arrêta net, comme si une main invisible venait de lui serrer la gorge.
— *Die Blaue Madonna*, murmura-t-il. Le visage tordu par une terreur pure. *Sie ist unter uns. Sie wartet.*
La Vierge bleue. Elle est sous nous. Elle attend.
Un bruit de bottes dans le boyau. Émile se releva. Moreau arrivait, suivi de deux hommes du génie portant des fusils.
—
L'interrogatoire eut lieu dans la niche de commandement, un trou creusé à l'abri des obus où le lieutenant avait installé une table de fortune et une lampe à carbure. Moreau avait fait asseoir le prisonnier sur une caisse de munitions vide. Il ne lui avait pas offert d'eau.
— Il prétend que son unité a trouvé un passage sous nos lignes ? dit Moreau en français, sans se soucier de savoir si le prisonnier comprenait.
— Ce n'est pas ce qu'il prétend, mon lieutenant, dit Émile. Il dit que le réseau existe — qu'il passe sous tout le secteur, les deux camps. Les Allemands l'ont découvert par accident. Certains de ses camarades ne sont jamais remontés. Il dit qu'il y a des salles immense, des peintures, quelque chose qu'ils appellent la Vierge bleue...
Moreau l'interrompit d'un geste sec.
— Et vous croyez un déserteur ? Vous croyez qu'un Boche qui arrive en hurlant dans nos lignes avec des histoires de cathédrales souterraines raconte autre chose qu'une manœuvre pour nous faire perdre du temps ? Il y avait peut-être quarante hommes derrière lui, prêts à lancer un assaut pendant qu'on écoute ses contes de fées.
— Mon lieutenant, les tunnels anciens existent. Nous le savons. Sa carte — celle de la brigade —...
— Je connais la carte, Marchand. Et je connais surtout l'ordre de mission : dans soixante-dix heures, je dois faire sauter cette colline. Pas dans soixante-dix jours, pas quand nous aurons fait faire un tour guidé à un espion allemand. Cet homme est un agent de renseignement. Demain matin, première heure, il part pour l'arrière. Qu'il soit fusillé ou non, ce n'est pas mon affaire. C'est celle de la cour martiale.
Émile sentit le sang monter à ses joues.
— Il a peur, mon lieutenant. Regardez-le. Un agent de renseignement ne passe pas trois jours sans dormir à creuser dans la terre en pleurant. Il a vu quelque chose. Quelque chose qui l'a — qui l'a brisé.
Moreau se tourna vers lui, lentement.
— Vous le défendez ? Vous, un sapper français, vous voulez que j'écoute les divagations d'un soldat ennemi ?
— Je veux que nous comprenions ce qu'il y a sous nos pieds avant de faire sauter soixante mètres de terrain.
Il y eut un silence. Les deux hommes s'étaient affrontés la veille, à propos des anciennes galeries. Moreau n'avait pas oublié. Il s'approcha d'Émile jusqu'à ce que leurs poitrines se touchent presque.
— Fraternisation, Marchand. C'est comme ça qu'on appelle ça, dans les rapports. Je ne vous dénonce pas — cette fois. Mais si je vous revois parler à ce prisonnier, ou toucher à son sort, je vous fais passer devant une commission disciplinaire avant même que le soleil soit sec. Vous comprenez ?
Émile soutint son regard. Puis il baissa les yeux.
— Je comprends.
—
Cette nuit-là, Émile ne dormit pas dans la niche qu'il partageait avec les trois autres sapeurs. Il s'installa dans l'entrée du boyau de soutien, là où le prisonnier avait été attaché — une cave humide qu'on utilisait comme réserve de dynamite et de mèches. Il y avait un factionnaire devant la porte, un jeune du génie qu'Émile connaissait, nommé Perrin. Émile s'assit contre le mur opposé, son fusil entre les genoux, et attendit.
Il ne s'était pas dit qu'il allait aider le prisonnier à s'échapper. Mais il ne s'était pas dit le contraire non plus. Il pensait à Félix, dans l'hôpital de campagne, avec son crâne fêlé par une pierre tombée de l'ancien tunnel. Il pensait à la lettre de sa mère. Il pensait à Antoine, disparu sous Fort Vaux dans un couloir qui n'était pas sur les cartes ordinaires.
À trois heures du matin, Perrin s'assoupit — ou feignit de s'assoupir. La fatigue de vingt mois de guerre avait fini par user même les plus zélés. Émile se leva sans bruit, longea le boyau jusqu'à la cave, et se baissa pour entrer.
Le prisonnier était toujours là. Mais il n'était plus seul.
Un trou béait dans le mur du fond — un trou qui n'existait pas la veille. Émile en connaissait la forme ; c'était la signature d'un travail au pic, rapide et précis, du travail de mineur professionnel. Le sol était couvert de terre fraîche. Le prisonnier était debout, les poignets toujours liés, mais quelqu'un avait tranché le fil téléphonique.
Sur la caisse de munitions vide, une feuille de papier — arrachée d'un carnet allemand — portait une inscription tracée avec une pointe de charbon :
*Demandez la Vierge bleue.*
Émile regarda le trou. Il écouta. Rien. Ni pas, ni grattement. Juste le souffle du monde sous la terre, qui semblait plus profond que jamais.
Il plia la note, la glissa dans sa poche, et ne dit rien à personne. Le matin, autre chose serait plus urgent : on découvrirait la fuite, on accuserait Perrin, on fouillerait le camp — et l'échéance pour l'ammonal serait plus proche que jamais.
En passant devant la cave, une heure plus tard, il réalisa qu'il n'avait pas pensé une seule seconde au prisonnier. Il ne pensait qu'à une chose : *qu'est-ce qui l'avait délivré ?* Et qu'est-ce qui, là-dessous, creusait vers eux ?