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La Terre Creuse des Flandres

Lire le chapitre 6: Ruins

Les obus tombèrent sans avertissement, comme si le ciel lui-même s'était fendu en deux. La première salve frappa à cinquante mètres de la tranchée de Boyau 14, projetant des geysers de terre noire et de planches éclatées. Émile était accroupi près de l'abri avec Bryce, en train de nettoyer sa pelle, quand la seconde vague arriva.

« Couchez-vous ! » hurla Bryce.

Le monde devint un enfer de bruit et de lumière. Émile sentit la terre trembler sous lui, une vibration qui n'avait rien de comparable aux explosions lointaines qu'il connaissait. Chaque impact semblait viser directement leur secteur, comme si les Allemands savaient exactement où ils se trouvaient.

« Moreau ! Où est Moreau ? » cria-t-il à travers le vacarme.

Un homme passa en courant, le visage noir de poudre. « Le lieutenant est au poste de commandement. Nous sommes coupés – les obus ont détruit le boyau de communication vers le nord ! »

Émile échangea un regard avec Bryce. Le bombardement avait un objectif précis : isoler leur section.

« J'ai vu un entonnoir au sud, près des ruines du château, » dit Bryce en parlant fort pour couvrir le bruit. « Si on peut atteindre le bord du cratère, on pourra rejoindre la ligne secondaire par le tunnel de ravitaillement. »

Émile hocha la tête, puis se tourna vers les hommes qui restaient – six sapeurs, tous de son équipe. « On bouge. Suivez-moi, échelonnés, dix mètres entre chacun. Félix, tu restes en arrière avec le blessé. »

Félix protesta de la tête, mais Émile ne lui laissa pas le temps de discuter. Le sentiment d'urgence lui brûlait le ventre. Il connaissait ces bombardements : d'abord l'isolement, puis l'assaut d'infanterie quand la terre avait fini de trembler.

Ils rampèrent le long de la tranchée effondrée, contournant les corps et les débris. Les obus continuaient de tomber, mais de manière plus irrégulière, comme si les artilleurs allemands ajustaient leur tir vers l'est. Émile sauta dans un cratère fraîchement creusé, atterrissant lourdement sur des décombres mêlés de boue. L'air sentait la poudre et l'argile.

Devant eux, les ruines du château de Beaumont se dressaient comme une mâchoire brisée. Le bâtiment n'avait plus de toit depuis trois mois, ses murs éventrés exposant des fragments de papier peint fleuri et d'escalier de pierre. Mais la cave – Émile le savait depuis son enfance – la cave était taillée dans la roche.

« Par ici, » dit-il en poussant Bryce vers une ouverture à moitié obstruée par des gravats.

Ils descendirent dans une obscurité relative, le bruit des obus s'atténuant comme si la pierre avalait le son. Les sapeurs s'entassèrent derrière eux, respirant fort, les yeux encore écarquillés par la lumière du dehors.

« Personne ne bouge, » ordonna Émile. « On attend que ça passe. »

Mais tandis que ses yeux s'habituaient à l'obscurité, il remarqua que la cave était différente de ce qu'il avait imaginé. Les murs n'étaient pas lisses comme ceux des caves ordinaires. Ils étaient sculptés – des motifs en spirale, des entrelacs de lignes et de formes végétales, presque identiques aux pierres de la galerie qu'il avait trouvée sous les lignes allemandes.

« Bryce, » murmura-t-il en posant la main sur une pierre. « Regarde. »

Le Britannique s'approcha, fit glisser une lampe de poche le long du mur. La lumière révéla une fresque pâle, des pigments ocre et bleu qui semblaient vibrer malgré les siècles. Des figures humaines – stylisées, allongées – avançaient le long des murs, portant des torches. Au centre du panneau, une forme ronde, une roue, mais une roue dont les rayons étaient des serpents.

« Le père Narbonne, » murmura Émile.

« Pardon ? »

« Le curé du village, quand j'étais enfant. Il racontait que le château de Beaumont avait été construit sur des caves encore plus anciennes, des tunnels creusés avant les Romains. Il disait que les Templiers y avaient établi une commanderie, et que sous la chapelle il existait un passage… »

Il s'interrompit. Sa main avait trouvé une saillie dans la pierre, une inscription gravée à cinq centimètres de profondeur dans le calcaire. Il l'effleura du doigt, sentant la netteté des arêtes – fraîchement coupée, pas usée par le temps.

« LUXE, » lut-il à voix haute.

Le silence dans la cave devint tangible.

« C'est le même mot, » dit Bryce avec calme, mais ses yeux étaient durs. « Émile, il y a un motif commun entre ces tunnels. Quelqu'un les a reliés, ou quelqu'un les réactive. »

L'obus qui passa au-dessus de leur tête secoua la cave. La poussière tomba du plafond en un voile léger. Les sapeurs s'étaient recroquevillés, fatigués, ne remarquant rien de l'échange.

« Mon père, » dit Émile, la voix serrée. « Quand j'étais petit, il me racontait une histoire. Une histoire que sa famille racontait depuis des générations. Il disait que les mines du Pas-de-Calais n'avaient pas été creusées par les mineurs du dix-huitième siècle, que les premiers puits avaient percé une galerie naturelle, une route de calcaire qui descendait vers un monde intérieur. Il appelait ça… la Promenade des Morts. »

« Les Templiers, » dit Bryce, « étaient des mineurs, des bâtisseurs. Ils creusaient sous l'église de Jérusalem. L'histoire officielle dit qu'ils faisaient des recherches archéologiques. Mais certaines transcriptions disent qu'ils cherchaient quelque chose de plus profond – des portes vers un monde qui existait sous le nôtre. »

« Vous croyez à ces histoires ? »

« Je crois ce que je vois sous la terre, Émile. Et sous la terre, je vois des couloirs qui n'ont pas été faits par l'homme moderne, qui se rejoignent entre les lignes françaises et allemandes, et dans lesquels des hommes ont entendu des voix avant de disparaître. »

L'inscription sous sa main semblait encore fraîche – le mot n'avait pas la patine des siècles, mais la netteté d'une gravure récente. Quelqu'un avait été ici, récemment, quelqu'un qui connaissait les mêmes chemins qu'eux.

« Et cette année, » murmura Émile en se penchant plus près de la pierre, « mon père m'a écrit une lettre pour me dire que sous Fort Vaux, là où Antoine a disparu, on entendait des coups dans le sol. Il m'a dit une chose étrange : « Souviens-toi de la promenade des morts. » Il parlait en dormant quand il a écrit ça, comme s'il ne se rappelait pas l'avoir fait. »

La lumière de Bryce vacilla. Dans l'obscurité, derrière eux, quelqu'un remua – un sapeur sans doute, qui cherchait une position plus confortable. Mais Émile ne fut pas sûr d'avoir entendu quelqu'un respirer à l'étage inférieur, au-delà d'une porte qu'il n'avait pas remarquée en entrant.

Une porte. Il se releva brusquement et compta les arcs de la cave : sept au total. Huit.

Le dernier était à moitié dissimulé par une pile de sacs de sable – couverts d'une fine pellicule de poussière, mais pas de moisissure. Des sacs de sable étaient trop légers depuis trop longtemps. Ils avaient été déplacés.

« Bryce, » dit Émile d'une voix tendue. « Combien d'hommes sont avec vous ? »

« Sept, plus Félix. Pourquoi ? »

« Comptez les respirations que vous entendez. »

Un long silence. Bryce compta. Quand il releva les yeux vers Émile, son visage s'était creusé.

« Huit, » dit-il. « Huit respirations. Et certaines viennent de derrière cette porte. »